Oser dire la vérité sur la guerre et comment s’y opposer

   Le 14.08.2016. Adresse URL : http://co22.org/dominiqueboisvert/wp/oser-dire-la-verite-sur-la-guerre-et-comment-sy-opposer/

 

Voici l’intervention que jai faite dans le cadre d’un atelier sur «Les alternatives à la guerre» organisé par le Centre de ressources sur la nonviolence pour le Forum social mondial de Montréal.

La guerre est toujours un échec

  • elle ne règle jamais les conflits durablement et crée très souvent plus de problèmes qu’elle n’en règle (Irak, Syrie, Lybie)
  • on sait quand on la commence mais jamais quand (et comment) on la finit (Afghanistan, Irak)
  • on finit le plus souvent par devoir régler par une négociation politique ce qu’on pensait imposer par la victoire militaire (Algérie, ex-Yougoslavie, Salvador, Birmanie, Afrique du Sud), ou personne n’arrive à s’imposer (conflit israélo-palestinien), ou personne ne s’en préoccupe (République démocratique du Congo), mais DANS TOUS LES CAS, les conséquences sont catastrophiques POUR TOUT LE MONDE (morts civiles et militaires, destruction des infrastructures, populations déplacées ou réfugiés, handicapés pour la vie, haine et désir de vengeance, jeunes générations perdues, etc.) SAUF pour les marchands de canons (le complexe militaro-industriel)

L’opinion publique est irrationnelle

  • en matière de guerre, «la première victime est toujours la vérité» (réalité si souvent vérifiée); et particulièrement pour obtenir le consentement de la population, tous les moyens sont bons et la propagande toujours au rendez-vous (voir pour la guerre en Irak)
  • et en matière de sécurité, la population veut à tout prix être «rassurée», même quand les moyens pris (généralement la rhétorique belliqueuse, l’état d’urgence ou la multiplication des militaires et policiers visibles) sont totalement inefficaces
  • quand on sent sa sécurité menacée, la population crie «aux armes» et est prête à «envoyer l’armée les exterminer tous»; mais quand nos premiers soldats reviennent dans des cercueils, on fait pression sur nos gouvernements pour rapatrier nos troupes

Nos gouvernements ne sont pas plus courageux

  • ils n’osent pas dire la vérité sur la guerre parce que la réalité est complexe et qu’on ne mobilise qu’avec des émotions et des choses simples (souvent simplistes)
  • ils veulent rassurer à tout prix (répondre au besoin psychologique), même s’ils savent que ça ne correspond pas à la réalité
  • ils n’ont généralement pas le leadership qui demande de «voir à long terme» alors qu’ils sont avant tout préoccupés par leur réélection
  • ils n’osent généralement pas «penser par eux-mêmes», prisonniers qu’ils sont à la fois des «prêts-à-penser» (les idées reçues ou dominantes) sur la guerre comme façon habituelle de régler les conflits et des «alliances» (NORAD, OTAN) qui les poussent à penser ainsi

Les guerres contemporaines

  • la guerre au terrorisme (dont on parle de plus en plus) est tout simplement impossible à gagner militairement; tout comme les nouvelles menaces à la sécurité identifiées par le gouvernement canadien (cyberguerre, guerre de l’espace, etc.) ne peuvent être contrées par des forces armées traditionnelles
  • les conflits internationaux n’ont pas disparu mais ont changé qualitativement de manière importante depuis un demi-siècles: les conflits inter-états ont presque disparu au profit de guerres civiles intra-étatiques, d’une multiplication des milices, d’une privatisation des forces armées (multinationales mercenaires, comme Blackwater aux USA), d’une technologisation toujours plus grande des armes (bombardements aériens, missiles, drones, etc.)
  • les forces armées étatiques, qui avaient un certain sens à l’époque des conflits entre États (d’ailleurs le service militaire était une forme de responsabilité à l’égard de l’État), deviennent de plus en plus obsolètes et inefficaces (le service militaire est disparu presque partout, on hésite de plus en plus à «envoyer des bottes sur le sol», on veut maintenant des «guerres zéro mort» — de notre côté, bien sûr!, on délègue les responsabilités et les risques aux forces «locales» — notre mission, surtout avec le gouvernement Trudeau, étant de «former le personnel sur le terrain»)
  • si bien que pour «vendre» les forces armées à la population canadienne, on doit de plus en plus se rabattre sur leurs interventions au Canada (comme forces de protection civile lors des inondations, de la crise du verglas, des feux de forêts, etc.) ou sur leur (ancien) rôle de «casques bleus» (c’est-à-dire la participation canadienne à la responsabilité collective de sécurité et de paix internationales)
  • deux rôles importants, certes, mais qui seraient presque certainement mieux remplis, et à meilleur coût, par une structure autre que militaire et mieux adaptée à ces nouveaux besoins spécifiques (par une sorte de «garde nationale», par exemple, ou par des troupes de «casques bleus» ou «casques blancs» spécialisées dans l’interposition pacifique entre les belligérants)

Voulons-nous vraiment la PAIX?

  • le Canada procède présentement à une révision de sa Politique de défense: dans l’ensemble de l’exercice (documents, questionnaire en ligne et rencontres de consultation), on parle essentiellement de sécurité, mais à peu près jamais de PAIX (la nuance est importante!)
  • car la sécurité, c’est s’assurer d’être adéquatement «protégé contre» toutes les menaces potentielles; alors quel la paix suppose un état d’équilibre et de justice suffisant et stable entre ou avec les diverses parties pour que chacune se sente respectée et n’aie pas besoin de menacer l’autre pour obtenir davantage
  • la paix exige donc des conditions minimales, dont le respect et la justice: deux conditions plus longues et difficiles à réaliser qu’une intervention militaire; et deux conditions qui ne sont jamais la conséquence d’une guerre, bien au contraire
  • la sécurité ne crée jamais la paix; alors que la paix est toujours la meilleure garante de la sécurité véritable
  • sommes-nous prêts à porter ces questions sur la place publique et à oser dire la vérité sur la guerre et sur la paix?

Deux moyens et trois conditions pour la PAIX

  • nous avons, depuis toujours, un ministère de la Défense (c’est-à-dire des forces armées) mais pas de ministère de la Paix (réclamé, depuis plusieurs années, par des ONGs canadiennes)
  • de même, nous finançons (y compris l’industrie militaire) depuis longtemps des facultés universitaires «d’études stratégiques» qui étudient les rapports et les conflits internationaux du point de vue classique des rapports de force et militaires; alors qu’il n’y a encore que très peu de facultés universitaires consacrées aux recherches sur la paix et la résolution de conflits
  • ces deux moyens (un ministère de la Paix et le financement de recherches sur la paix et la résolution de conflits) seraient donc une priorité si nous voulions sérieusement la  paix
  • quant aux trois conditions prioritaires (et tout à fait réalistes dans la conjoncture actuelle) pour travailler sérieusement en faveur de la paix plutôt que de poursuivre sur notre lancée foncièrement militariste, elles sont:
    • travailler vigoureusement pour l’abolition des armes nucléaires (l’Horloge de la fin du monde a été avancée, en 2015, à 23h57 par le Bulletin des scientifiques atomiques: http://thebulletin.org/timeline)
    • appuyer et développer les règles internationales visant à limiter et à contrôler toujours plus le commerce des armes (ce qui supposerait évidemment que nous acceptions de modifier notre industrie pour dépendre nous-mêmes moins de ce commerce: voir la vente récente de chars militaires à l’Arabie Saoudite pour 15 milliards)
    • augmenter considérablement notre aide extérieure pour favoriser une plus grande justice dans les conditions de vie mondiales (condition minimale pour réduire un peu les inégalités criantes qui sont souvent la source de conflits; le Canada, comme la communauté internationale, s’était engagé dès 1968 à verser 0.7% de son PIB en aide internationale et il ne s’en est jamais vraiment approché; il verse encore moins de 0.3%, malgré les rappels récurrents de la Chambre des Communes lui donnant comme échéance pour atteindre l’objectif d’abord 1980, puis 2000, puis 2015!)

L’objection de conscience fiscale au Canada

  • ceux et celles qui, par le passé, refusaient de participer à la guerre avaient recours, au Canada comme ailleurs dans le monde, à l’objection de conscience (l’histoire de l’objection de conscience dans le monde mériterait, à elle seule, un atelier complet)
  • ici même au Canada, l’objection de conscience a été reconnue lors des deux guerres mondiales, mais ses racines sont beaucoup plus anciennes et en partie liées à l’arrivée au Canada d’immigrants membres d’Église historiques de paix (Quakers, Brethrens in Christ, Mennonites, Doukhobors, etc.)
  • dès le 19e siècle, certains de ces pacifistes religieux refusèrent non seulement de servir dans la milice (refus que le gouvernement respectait en échange d’une «poll tax») mais refusèrent également de payer la taxe qui finançait la milice; certains firent même de la prison jusqu’à ce que le gouvernement finisse par accepter, en 1842, que le montant de la «poll tax» payée par les objecteurs de conscience serve dorénavant à financer les routes
  • de même, lors des deux guerres mondiales, les Églises historiques de paix, malgré leur souci patriotique, refusèrent d’acheter des «Bons de la Victoire» (War Bonds) qui finançaient l’effort de guerre; et le gouvernement canadien accepta d’émettre pour elles une série de Bons spéciaux dont les revenus n’étaient pas affectés à la guerre (Bons qu’ils achetèrent en grande quantité)
  • avec l’évolution de la technologie et de la guerre, les forces armées n’ont plus besoin de conscrire «des bras» mais s’appuient de plus en plus sur de la «quincaillerie»: les forces armées étant formées de volontaires et de militaires professionnels, leur principal besoin est désormais financier; c’est pourquoi nos gouvernements ont remplacé la conscription militaire par la conscription fiscale
  • en 1978, conscient que l’objection de conscience avait elle aussi besoin d’un «technological update» (Ursula Franklin), un groupe de Quakers de Victoria (Colombie Britannique) établit un premier Peace Tax Fund qui sera à l’origine du groupe Conscience Canada (incorporé en 1983), puis du groupe Nos impôts pour la paix (NIPP) fondé au Québec en 1988
  • l’idée est simple: si tu refuses (en conscience, pour des raisons religieuses ou philosophiques) de faire toi-même la guerre, alors tu devrais logiquement refuser aussi de financer, par tes impôts, d’autres personnes (ou quincaillerie) pour faire la guerre à ta place
  • la mécanique (pas trop complexe) permet à l’objecteur de conscience fiscal de payer tous ses impôts (comme n’importe quel citoyen responsable), mais de verser la portion militaire de ceux-ci dans un Fonds en fiducie qui les détient, au nom de l’objecteur de conscience, en attendant que le gouvernement canadien offre à ceux-ci un mécanisme officiel leur garantissant que leurs impôts ne seront pas utilisés à des fins militaire
  • un patient travail d’éducation et de persuasion a été fait, depuis près de 40 ans maintenant, aussi bien auprès de la population canadienne que de ses élus fédéraux; de nombreux projets de lois privés ont été déposés à la Chambre des Communes (sans qu’aucun ne soit jamais parvenu à être étudié officiellement); diverses contestations judiciaires ont été tentées, dont l’une (la cause de la Docteure Jerelyn Prior) a été jusqu’en Cour Suprême (et même au niveau des Nations Unies)
  • mais la campagne des «impôts pour la paix» n’a jamais vraiment «décollé» pour rejoindre un plus large public, ni au Québec, ni au Canada, pour des raisons qui ne sont pas claires: sans doute parce que la plupart des contribuables (même militants et pacifistes) n’ont pas envie d’attirer l’attention du ministère du Revenu sur leur cas, de crainte que cela entraine des vérifications fiscales de leur dossier
  • cette réticence à manifester leur opposition à financer la guerre qu’ils dénoncent par ailleurs est d’autant plus étrange que Conscience Canada met à la disposition des contribuables canadiens, depuis une demi-douzaine d’années, un moyen très simple et facile à utiliser de manifester cette opposition au financement de la guerre (sans être obligé de pratiquer aucune forme de désobéissance civile): ce moyen, c’est la Déclaration d’impôts pour la paix (Peace Tax Form) qu’il suffit de remplir et de signer
  • mais comme pour la campagne du «Coquelicot blanc», lancé par des mères britanniques de soldats morts à la guerre pour souligner, différemment, le Jour du Souvenir, le 11 novembre, en parallèle avec le Coquelicot rouge qui en est venu à symboliser l’appui aux Forces armées  et à une vision militariste de la paix, nous nous heurtons à un puissant lobby qui soutient l’approche militaire comme façon habituelle et normale de régler les conflits.
  • s’opposer à cette vision dominante (la force et la violence comme outils normaux et inévitables) est, dans tous les pays, un long et patient travail d’éducation et de transformation culturelles.

Scotstown, le 5 août 2016

 

Une pensée sur “Oser dire la vérité sur la guerre et comment s’y opposer

  • avatar
    21 août 2016 à 17 05 29 08298
    Permalink

    Le seul « mérite » que peut avoir ce forum c’est de nous montrer une fois de plus le fossé abyssale entre les deux classes sociales antagonistes qui se creusent à mesure que la crise capitaliste s’aggrave.
    Les bonimenteurs de tous bords présents à ce forum veulent nous faire croire que leur monde est réformable.
    Comme ils se savent impuissants à enrayer la crise, voire inverser durablement la tendance de la baisse du taux de profit, ils renforcent l’omniprésence de l’État en développant l’idéologie de sa toute puissance, alors qu’il est particulièrement impuissant à résoudre les problèmes liés à sa propre gestion du capital (suivant la technique du sapeur Camember qui creuse un trou pour reboucher celui qu’il a fait).., puisque sa raison d’être est de socialiser les pertes et profits en faisant payer par les prolétaires la valorisation du capital en général, exercice qui devient de plus en plus périlleux au regard des dettes colossales, privées et public, et du blocage de l’accumulation capitaliste.

    Le mouvement social s’exprime dans la plus grande confusion . Cette confusion est visible dans la dispersion des forces révolutionnaires encore incapables de tenir compte des leçons du passé, alors que la classe ouvrière n’a plus de miettes à négocier avec la bourgeoisie (comme en 68), pour entamer une analyse du capitalisme moderne, des ressources possibles qui reposent sur la forte productivité développée depuis les années 70, de la baisse du temps de travail contraint et de sa conséquence, une situation inédite pour les travailleurs, la gestion du TEMPS LIBRE (qui est chômé dans le capitalisme).

    Alors, je pense que la seule issue pour le capital est de renforcer l’omniprésence des États les plus riches pour piller les États les plus faibles. Ce sont des guerres sans fin qui pourront aller jusqu’à la destruction de la nature et l’extinction de l’espèce humaine .

    C’est bien le système capitaliste dans son ensemble qu’il faut combattre et y mettre un terme très rapidement par des révolutions politiques puis sociales.
    Pour cela que les forces révolutionnaires tirent les bonnes conclusions des révolutions du passé pour ne pas retomber « dans la même gadoue », s’entendre sur des bases communes et se doter d’un outil INDEPENDANT des États et de la bourgeoisie.

    Pierre Lehoux

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