« Parutions » Marx Politique

9782843032592FS

Jean-Numa Ducange et Isabelle Garo, que nous apprend la pensée de Marx
“Comment penser aujourd’hui la nécessité de s’appuyer sur ses structures institutionnelles mais pour les transformer et les déborder, comment interroger les rôles et les formes des partis et des syndicats, comment concevoir à nouveau le problème de l’État ? Au-delà des raccourcis et loin des orthodoxies sclérosées, Marx aide à poser la question de l’intervention démocratique ainsi élargie sur le terrain économique et social, conçu comme un tout complexe, où tendances à l’unification et désintégration se combinent et se contredisent. C’est en effet précisément cette refonte radicale de la question politique qui préoccupa Marx de ses premiers textes jusqu’à la critique de l’économie politique, sous-titre du Capital qui nomme sa conception de la théorie comme intervention politique, et réciproquement marque la teneur en savoir de toute expérience militante réfléchie. C’est sur ce point que cet ouvrage entend rompre avec l’idée que Marx ne serait politique que dans son activité militante d’une part, et dans ses textes historiques de conjoncture d’autre part…”

Voilà qui nous semble bien intéressant…
[PARUTIONS] MARX POLITIQUE – Écrit par Équipe d’animation – 9 mars 2015, 17:54 (Avec l’aimable autorisation de l’éditeur, Jean-Numa Ducange et Isabelle Garo (sous la direction de), « Introduction », Marx politique, La Dispute, Paris, 2015, pp. 7-38.)
Introduction à « Marx politique » – Jean-Numa Ducange et Isabelle Garo
« Marx politique » : l’expression peut sembler une évidence, un pléonasme même, au regard des options militantes et théoriques de Marx lui-même, mais aussi, au regard de l’histoire des 150 dernières années. Pourtant, la fausse évidence qu’il aurait existé une politique « de » Marx ou « selon » Marx ne peut que reconduire les idées reçues au sujet de Marx autant que les stéréotypes concernant la définition même de la ou du politique. Elle empêche aussi de s’affronter à ce mélange de défaite globale et d’acquis partiels, de victoires momentanées et de combats majeurs que constitue le XXe siècle dans son ensemble pour le mouvement ouvrier international, se réclamant peu ou prou de Marx. L’impression de « bien connu » masque surtout la permanence d’une contradiction, qui n’est pas seulement celle qui traverse le capitalisme contemporain mais aussi celle des alternatives au capitalisme, aujourd’hui aussi nécessaires qu’ineffectives, urgentes et toujours différées, appelées par la colère populaire mais actuellement minoritaires.

C’est pourquoi le titre de cet ouvrage est avant tout une question, aujourd’hui plus que jamais ouverte et pertinente et qu’explore à sa manière chacun des chapitres : à nous qui considérons qu’elle est essentielle à la compréhension théorique du capitalisme et à la lutte politique pour son abolition, que nous apprend aujourd’hui la pensée de Marx ?
Dans cette introduction, nous partirons de deux constats : il y a bien une actualité maintenue, sur un mode paradoxal, de ce « Marx politique » au XXIe siècle, et elle consiste d’abord dans les éléments de réponse qu’elle peut apporter au problème de la « crise de la politique », en ces temps où champs de ruine et chantiers sont devenus difficilement discernables. Plus précisément, il s’agit de questionner à partir de Marx la crise actuelle des formes et des buts de l’intervention politique en général, et plus particulièrement des politiques d’émancipation. Dans cette introduction, nous insisterons conjointement sur l’actualité de la recherche concernant la pensée politique de Marx et sur la question démocratique et la nécessaire expansion de l’intervention politique hors de son cadre prescrit (la démocratie parlementaire bourgeoise, désormais en cours de démocratisation). Comment penser aujourd’hui la nécessité de s’appuyer sur ses structures institutionnelles mais pour les transformer et les déborder, comment interroger les rôles et les formes des partis et des syndicats, comment concevoir à nouveau le problème de l’État ? Au-delà des raccourcis et loin des orthodoxies sclérosées, Marx aide à poser la question de l’intervention démocratique ainsi élargie sur le terrain économique et social, conçu comme un tout complexe, où tendances à l’unification et désintégration se combinent et se contredisent.

C’est en effet précisément cette refonte radicale de la question politique qui préoccupa Marx de ses premiers textes jusqu’à la critique de l’économie politique, sous-titre du Capital qui nomme sa conception de la théorie comme intervention politique, et réciproquement marque la teneur en savoir de toute expérience militante réfléchie. C’est sur ce point que cet ouvrage entend rompre avec l’idée que Marx ne serait politique que dans son activité militante d’une part, et dans ses textes historiques de conjoncture d’autre part. L’un des objectifs de ce livre est dès lors de dépasser toutes les sectorisations entre un Marx militant et un Marx philosophe, économiste, sociologue, historien, etc. dont les œuvres ou les textes démembrés sont parfois insérés de force dans les cases prédéfinies des savoirs académiques en vigueur à son époque et à la nôtre. Le propre de l’intervention marxienne, dès les toutes premières œuvres et jusqu’aux derniers textes, est de surmonter ces frontières disciplinaires pour envisager tout autrement la rencontre de la critique théorique et des combats politiques.

On peut considérer que cette redéfinition du travail théorique s’énonce et se condense dans la redéfinition marxienne de la démocratie, débordant et subvertissant les institutions établies d’une part, étendant le concept de politique au champ de la vie sociale toute entière, à la production, au travail, au temps libre, à la distribution des richesses, à l’éducation, etc. C’est pourquoi la ressaisie d’ensemble de la pensée de Marx à la lumière de la politique comme question est aussi la condition pour aborder ce que furent les tensions au sein de sa réflexion, ses contradictions parfois et les limites liées à son temps, à distance des mausolées autant que de l’ignorance méprisante qui continue de prospérer à son sujet. Car ce « Marx politique », ainsi défini, reste largement méconnu et c’est lui que s’attachent à saisir, sous des angles très différents, tous les auteurs de ce volume.
Dans les paragraphes qui suivent, nous nous efforçons de présenter plus précisément à la fois le contexte de cette publication, ses ambitions ainsi que les questions abordées par les différents auteurs, avant de revenir à cette question politique, telle qu’elle se décline chez Marx, à la fois en termes de démocratie et sur le terrain de la critique de l’économie politique.
Une actualité complexe
Le renouveau des publications de et autour de Marx est manifeste. Éclaté et multiforme, il ne se résume pas aisément. Après le « grand cauchemar des années 1980 »[1], la France est un des pays où le nombre d’ouvrages publiés sur Marx ces dernières années est le plus important. L’immensité de l’œuvre marxienne, surtout si l’on comptabilise les manuscrits et les nombreux articles de journaux, autorise un foisonnement d’interprétations, donnant lieu à des marxismes de nature très diverse, à « mille marxismes », pour reprendre les termes André Tosel. En témoigne, pour en rester à la France, la multitude de collections d’ouvrages s’inscrivant directement dans le sillage de Marx et du marxisme : les collections « mille marxisme », « mouvement réel » ou « Actuel Marx confrontation »[2] – parmi d’autres et sans exclusives – donnent à voir un Marx et des marxismes diversifiés, ancrés dans des traditions historiques vivantes et des interprétations multiples.

L’un des objectifs de cet ouvrage est de donner une visibilité à des travaux qui sont critiques à l’égard des interprétations les plus sommaires et répandues de Marx. Les textes rassemblés ne visent pas à régler une fois pour toutes les points litigieux mais elles permettent une mise au point sur quelques questions essentielles : notamment l’État, la lutte des classes, le nationalisme, l’émancipation, la méthode de la critique de l’économie politique, la théorie de la valeur. Dans ce cadre, ce petit ouvrage veut être une contribution aux recherches marxistes contemporaines et leur diffusion. Par les choix dont il témoigne, il se présente de fait comme une prise de position au sein du domaine certes marginal mais toutefois vivant des études marxistes, au moyen d’une sélection d’un petit nombre de travaux très divers, voire divergents, mais cependant tous reliés par une certaine idée du marxisme. Le lecteur le vérifiera par lui-même : ce lien tient moins à des thèses théoriques partagées qu’à une conception semblable de ce qui lie la recherche à la pratique, et à l’affirmation du rapport maintenu de la théorie à la politique. Les chapitres de cet ouvrage relèvent tous de la recherche universitaire la plus rigoureuse, mais ils s’y distinguent par les enjeux critiques, sociaux, politiques au sens large, qu’ils recueillent et formulent. Et c’est avant tout cette originalité-là que nous avons choisi de souligner, contre certaines tendances présentes à contingenter le marxisme dans le seul monde académique, tablant sur son innocuité politique.

Car Marx est parfois cité, mentionné, étudié et considéré comme un auteur de référence parmi d’autres. En ce sens, la démarche scientifique qui guide par exemple en Allemagne l’édition de référence de la MEGA[3] indique bien certaines tendances actuelles. Un article du Frankfurter Allgemeine Zeitung l’affirmait sans détour en 1998 : « Dépolitisation, internationalisation, académisme, tels étaient les trois vœux liés à la poursuite du travail pour la MEGA. Le premier vœu se trouve exaucé avec le départ de la maison d’édition Dietz Verlag. La philologie perd son dernier venin, le suivisme partisan. La réalisation du troisième vœu est garantie grâce au passage à l’Akademie Verlag. Les volumes bleus y figurent dorénavant à côté des grandes éditions classiques d’Aristote, de Leibniz, de Wieland, Forster et Aby Warburg – des classiques entre eux »[4]. Ces préoccupations philologiques et scientifiques ne sont cependant pas à mépriser, dans la mesure où une connaissance précise de textes dans leur contexte peut permettre une repolitisation de Marx contre des approches péremptoires et dogmatiques.
Mais il faut y insister : Marx n’a pas écrit des milliers de pages pour devenir un auteur parmi tant d’autres. La relecture d’un texte jadis canonique et désormais presque oublié comme la biographie de Karl Marx par Franz Mehring (publiée en 1918), qui servait jadis d’introduction à l’œuvre de Marx pour de nombreux militants dans le monde germanophone[5] – apparaît aujourd’hui décalée et presque surprenante. Si les insuffisances et raccourcis y sont manifestes – ne serait-ce que parce qu’elle s’appuie sur un corpus restreint de l’oeuvre marxienne – elle montre aussi, avec une certaine emphase, que la visée centrale de Marx est l’abolition du capitalisme. Marx a toujours conçu le travail théorique comme une des modalités de l’action politique, les idées ayant ce pouvoir bien réel de motiver et d’orienter les actions des individus, des classes, des organisations, dès lors qu’ils agissent sur la formation économique et sociale pour la transformer ou la conserver. La multitude des textes dont il est l’auteur et leur grande diversité montre ce souci de s’adresser aux individus et groupes susceptibles de mettre en œuvre le changement social : les brochures adressées à un large public (le Manifeste du parti communiste, Salaires, prix, profit et de nombreux articles d’intervention politique, publiés dans divers journaux et revues) ne peuvent être dissociées de son effort de théorisation politique des événements et notamment des révolutions de son temps (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, La guerre civile en France) sans oublier, bien évidemment, la critique de l’économie politique et la vaste entreprise du Capital.
On peut affirmer que la singularité de ce projet tient précisément au fait que la politique est coextensive à la théorie. Dès L’Idéologie allemande(1846), d’une façon qui ne sera jamais reniée par la suite, mais sans cesse affinée et remaniée, Marx et Engels conçoivent leur travail théorique comme une illustration et une mise en pratique de leurs découvertes et engagements sur le terrain des idées. D’une part, il existe une lutte des idées, qui renvoie toujours à des conflits situés sur le terrain social et économique. D’autre part et surtout, l’analyse de cette lutte est aussi une intervention d’un type spécifique, qui participe à sa façon aux combats révolutionnaires, puisqu’il s’agit de s’attaquer aux idées dominantes, qui sont toujours celles de la classe dominante. Ainsi, il importe de le rappeler, la « critique de l’économie politique » marxienne n’a jamais consisté en une simple description des mécanismes du capitalisme, de ses crises par ondes plus ou moins rapprochées, pour en déplorer simplement les conséquences désastreuses pour les populations. L’intervention politique, depuis la Ligue des Bannis aux premiers pas des partis socialistes et notamment de la social-démocratie allemande est bien au cœur du travail théorique et politique de Marx. La GEME (Grande Édition Marx Engels en français, aux Éditions sociales), dont les deux signataires de cette introduction figurent parmi les animateurs, en donnera bientôt des aperçus importants et renouvelés, en plus de rééditions et nouvelles traductions de textes classiques. Cette méconnaissance en France – que ne parvinrent pas à corriger les anthologies riches mais contestables de Roger Dangeville[6] – des très nombreuses contributions de Marx au New York Daily Tribune, qui complètent de manière substantielle les vues politiques exposées dans les textes marxiens centrés sur l’histoire française, devrait bientôt être palliée par ces initiatives[7].

Marxisme et politique
La question abordée par cet ouvrage ne se limite pas cependant aux contours de l’oeuvre de Marx et d’Engels. Plus encore, la continuité entre Marx et ce qu’on nomme aujourd’hui marxisme n’a rien d’évident : sur ce point comme sur tant d’autres, les ruptures et la filiation se conjuguent, au cours d’une histoire heurtée et tumultueuse. C’est pourquoi, ce livre est l’occasion de proposer au lecteur français un nouvel état des lieux, nécessairement partiel et certes non dépourvu de parti pris, mais s’attachant à éviter anathèmes et dogmatisme.

Les étapes du marxisme politique sont nombreuses et on ne peut que les survoler dans le cadre de cette introduction. Les débats postérieurs à la mort de Marx (1883) puis à celle d’Engels (1895) ont vu se combiner de multiples façons une tradition théorique aux organisations du mouvement ouvrier, à travers la IIe puis la IIIe Internationales, et hors d’elles. La formule célèbre attribuée à Marx et rapportée dans un échange entre Engels et Eduard Bernstein : « ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste »[8], ne doit pas prêter à confusion. Sortie de son contexte, il est évidemment facile de tracer une nette délimitation entre l’œuvre marxienne et ses épigones ultérieurs qui ont vulgarisé et déformé sa pensée, et ainsi de dissocier totalement Marx de ses usages politiques. Que les bréviaires abrégés du Capital de la IIe Internationale aient peu à avoir avec la densité conceptuelle et analytique de l’œuvre originale de Marx ne fait aucun doute. Que les crimes du stalinisme aient pu être justifiés à l’aide de quelques citations de Marx est un fait qui relève en réalité de bien d’autres facteurs historiques que de l’histoire du marxisme : nombre d’historiens l’ont montré, à distance des approches longtemps dominantes typiques de la période de la guerre froide. Au cœur de cette histoire complexe, de multiples traditions marxistes furent oubliées ou méprisées, dont il reste à rendre compte. A cet égard, la démarche proposée jadis par l’historien Georges Haupt dans un article important, « De Marx au marxisme »[9], reste d’un grand intérêt : en étudiant minutieusement l’apparition des termes « marxistes » et « marxisme » dans le cadre de la social-démocratie allemande dominée théoriquement juste après la mort de Marx par Engels et Karl Kautsky, Haupt proposait de comprendre comment se construit à différents niveaux une référence politique au marxisme, effective depuis certaines pratiques militantes à la base jusqu’aux revues théoriques de haut niveau. Quoi qu’il en soit, au cours de cette histoire, le marxisme n’a ainsi jamais cessé d’être politique, mais il le fut de façon extraordinairement diverse : traversé de discussions savantes, de polémiques, d’affrontements violents parfois, d’alliances diverses avec le mouvement ouvrier en ses multiples composantes, on peut se risquer à affirmer qu’il fut toujours une pensée en situation, même s’il ne fut pas toujours, loin de là, une pensée de la conjoncture.
On peut en dire autant, finalement, des marxismes qui se développèrent par la suite, notamment au tournant des années 1960, dans une situation, bien différente, de glaciation à l’Est et de crise des partis communistes européens, puis ces dernières décennies, dans le cadre de la crise économique et sociale et de l’assaut des politiques néolibérales. Des travaux pionniers de Perry Anderson sur le « marxisme occidental »[10] et son interrogation sur la dissociation entre intellectuels et dirigeants politiques – jadis selon lui « fusionnés » dans des figures comme Gramsci et Lénine – jusqu’aux stimulantes réflexions récentes de Marco Di Maggio sur le statut des discussions théoriques en rapport avec les orientations politiques du PCF dans les années 1960-1970[11], les enquêtes sur le marxisme politique se sont multipliées. Il est bien sûr impossible, à l’échelle de cette introduction, de retracer toute cette histoire, et nous ne pouvons que renvoyer à d’excellents travaux existants sur ce sujet. On mentionnera quelques uns seulement de ces travaux : l’analyse par André Tosel de l’histoire du marxisme occidental du XXe siècle[12], l’ouvrage collectif dirigé par Jacques Bidet et Stathis Kouvélakis[13] explorant les marxismes du passé mais aussi les secteurs actifs de la recherche dans ce domaine, l’étude de Michael Scott Christofferson[14] portant sur les débats politiques et idéologiques français des années 1970, le bilan de la place réservée à Marx aujourd’hui en France par Lucien Sève[15], la présentation par Razmig Keucheyan[16] de la galaxie des pensées critiques contemporaines, les recherches de Perry Anderson sur les relations entre production théorique et séquences historiques du capitalisme[17]. Ainsi, si le marxisme est toujours politique, le mot même de « politique » ne prend sens que dans un contexte historique précis, qui confère à la théorie non seulement son allure propre mais aussi ses effets et ses fonctions, ses limites et ses difficultés.

A cet égard, il est frappant de constater, dans le regain des publications actuelles sur l’histoire de la réception de Marx, que cette contextualisation historico-politique demeure rare. Mentionnons par exemple l’ouvrage publié en allemand de Jan Hoff, Marx Global, qui propose une stimulante exposition des multiples débats engendrés par la lecture du Capital à l’échelle mondiale[18]. Riche et dense, l’ouvrage est très instructif mais, à l’instar de nombreuses autres études récentes sur Marx, il reste critiquable d’un point de vue méthodologique et politique, dans la mesure où le contexte d’élaboration de ces interprétations et controverses, et leur lien avec la conjoncture politique sont rarement mentionnés. De même, la façon dont Jan Hoff a présenté un panorama des publications de et sur Marx en Allemagne dans une revue américaine est révélatrice de la méthode proposée[19] : bien que le contexte politique soit évoqué au début de l’article, l’ensemble reste essentiellement confiné à la production d’auteurs universitaires. Ainsi, ne sont pas étudiés et interrogés l’importance de la référence à Marx et aux marxismes dans les organisations de gauche, syndicales et politiques ou même seulement dans les sciences sociales, alors même par exemple que l’Allemagne connaît actuellement des expériences intéressantes de groupes de lectures de Marx au sein de Die Linke notamment, poursuivant en cela une longue tradition d’éducation populaire portées par les organisations se réclamant du marxisme.

La crise selon et dans le marxisme
Ces diverses publications récentes révèlent une nouvelle donne qui fournit le contexte immédiat à de cet ouvrage et dont il nous faut partir. Elle correspond à la période de crise puis de disparition de l’URSS et des pays dits socialistes, à la fin de ce « court vingtième siècle », selon l’expression d’Eric Hobsbawm. Elle correspond également à l’approfondissement constant d’une crise majeure du capitalisme, qui de nouveau, depuis quelques années, suscite la recherche d’alternatives globales. Si bien que cette nouvelle donne se présente aussi comme la crise sans cesse approfondie de ces mêmes alternatives, comme une perte de repères politiques et un scepticisme populaire croissant quant aux possibilités de dépassement d’un mode de production devenu toujours plus violemment destructeur et hégémonique.

L’onde de choc persiste donc aujourd’hui, qui voit se perpétuer la crise de l’ensemble des organisations issues du mouvement ouvrier, le recentrage libéral de la social-démocratie achevant de déstabiliser « la gauche » au lieu d’ouvrir un espace élargi à ses composantes radicales. Il faut ajouter qu’à cette décomposition des structures, des organisations et des projets du mouvement ouvrier, se combinent, sous la poigne de fer du néolibéralisme partout à la manœuvre, l’explosion mondiale des inégalités et l’installation de formes renouvelées d’oppression et d’exploitation. Sous la domination états-unienne fragilisée mais pugnace, se développent les luttes pour l’hégémonie militaire, politique et commerciale. L’extension des conflits militarisés déstabilise des régions entières et est instrumentalisée comme autant d’occasions à saisir par les institutions néolibérales, faisant du chaos une stratégie. La montée de formes ethnicisées, culturalisées et confessionnalisées des luttes de classes les rendent méconnaissables, aussi peu lisibles pour leurs analystes que pour leurs acteurs mêmes.

Cependant, face à ces conflits du XXIe siècle, à la fois dépolitisés et exacerbés, les forces d’émancipation demeurent, voire se développent, et la protestation fermente partout dans le monde. Elles trouvent ici ou là, et en particulier sur le continent sud-américain, les occasions d’expériences progressistes, contrairement aux pronostics de la « fin de l’histoire ». Même à l’échelle européenne, avec des variantes dans le temps et dans l’espace, et offrant des résultats temporaires et toujours fragiles, une « gauche radicale »[20] existe, alors même que toute recomposition politique au début des années 1990 paraissait vouée inexorablement à l’échec, et condamnée à suivre le destin de l’Union soviétique. Néanmoins les formes et les forces politiques anticapitalistes restent en difficulté, souvent marginalisées et largement impuissantes.

Bref, l’alternative et ses formes concrètes, mais surtout ses forces motrices, restent à reconstruire. Une telle situation présente un double défi pour le marxisme, sur son versant politique et théorique. Il s’agit à la fois de produire une analyse ajustée de la phase actuelle du capitalisme mondialisé et financiarisé, dans sa continuité et ses différences avec les formes passées de ce mode de production. La puissance des analyses proposées ces dernières années par David Harvey par exemple, ou par Mike Davis, mais aussi par Giovanni Arrighi ou Robert Brenner[21], pour ne citer que ces noms de la recherche internationale, jouent un grand rôle dans le regain d’intérêt actuel pour le marxisme, aussi circonscrit soit-il. Peu d’analyses à gauche par ailleurs présentent une telle puissance explicative en même temps qu’une attention aux singularités et une portée politique indéniable. Mais le travail reste considérable pour continuer à produire une théorisation d’ensemble de notre présent mutant, ouverte mais cohérente, et qui sache intégrer toutes les dimensions que nous venons de signaler. Si nombre de travaux de grande qualité ont été publiés au cours des dernières années, il importe de relancer la discussion non seulement savante mais aussi politique autour de telles analyses, sans craindre la confrontation ni la controverse.

Le deuxième défi est la conséquence directe de cette dernière remarque : il y a urgence à rapprocher l’analyse critique et la construction de forces d’émancipation populaires, s’armant d’une culture théorique qui s’alimente à son tour d’expériences politiques au présent, de leurs réussites comme de leurs limites et de leurs échecs, afin d’opposer une autre voie à la catastrophe sociale et environnementale qui se profile. Il s’agit de rénover l’alliance entre réflexion théorique et activité politique, sans rapport de subordination, et sans que cette division du travail ne stérilise la recherche ni n’aveugle l’initiative politique. De ce point de vue, les réflexions politiques fondées sur les expériences historiques du XIXe et XXesiècles demeurent nécessaires mais elles restent pour l’heure trop embryonnaires, même si quelques travaux riches de sens sont à signaler. Quant au présent, il faut souligner la réflexion originale d’un marxiste novateur qui est aussi un militant et un dirigeant politique bolivien, Alvaro Garcia Linera, dont la culture théorique et politique s’allie à un engagement continu au sommet d’un État en lutte contre l’hégémonie américaine et porteur d’alternatives, certes circonscrites et limitées par un contexte continental particulièrement difficile[22]. Exception ? Alvaro Garcia Linera montre en tout cas qu’il demeure possible d’être un acteur politique de premier plan qui se soucie de nourrir son action par une réflexion théorique issue du marxisme.

Sur ce plan, il serait certes difficile de multiplier les noms, même si d’autres figures de la gauche radicale européenne peuvent se rapprocher d’un tel profil, notamment dans un pays comme la Grèce où la dynamique autour du groupe Syriza est incontestable. Sans se situer à proprement parler sur le terrain de l’action politique et de la décision stratégique, c’est bien dans une telle perspective d’intervention critique que se situent – de façons fort différentes – les textes rassemblés ici, y compris lorsqu’ils traitent de questions historiques qui peuvent sembler lointaines, mais dont l’examen est nécessaire pour comprendre l’émergence de nouvelles approches du capitalisme contemporain, solidaires des possibilités réelles de son abolition-dépassement. D’une certaine manière, il s’agit de renouer, dans un contexte différent et avec des dispositifs intellectuels renouvelés, avec l’étude des « transitions » qui firent les beaux jours des analyses marxistes les plus subtiles des années 1960-1970[23] et qui tentaient de fournir un cadre explicatif théorique aux changements des sociétés, sans délaisser les études empiriques nécessaires à la compréhension des grandes ruptures historiques.

Le contexte immédiat
Ce cadre large étant esquissé, il nous semble important de préciser notre projet en le replaçant également dans le contexte français et plus précisément dans le cadre des activités théoriques et militantes actuelles, qui reflètent à leur façon cette situation d’ensemble. Coordinateurs de ce volume, nous sommes tous deux membres de l’équipe d’animation du séminaire « Marxismes aux XXIe siècle »[24] constituée d’une dizaine de personnes participant à la recherche marxiste et préoccupées, sur des modes très divers, par ses enjeux politiques. Ce séminaire est désormais partenaire du groupe « Lectures de Marx » de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, davantage centré sur l’analyse savante des textes de Marx et d’Engels. Nous avons également pour partenaires les structures parentes et très différentes que sont Espaces Marx et la Fondation Gabriel Péri, dont nous animons ponctuellement les secteurs de recherche.

Si les textes que rassemble ce livre ne sont pas directement issus de ce séminaire « Marxismes au 21e siècle », ils correspondent à son esprit et s’ouvrent plus encore sur la dimension internationale de la recherche marxiste, en particulier sur sa dimension anglo-saxonne, devenue centrale et décisive depuis quelques années, même si sa portée politique ne cesse pas d’interroger au regard de son faible enracinement social, comparée notamment à l’Europe continentale ou à l’Amérique Latine et à l’Asie. Néanmoins, ces productions de haute qualité permettent de faire exister à l’échelle internationale un espace de discussion autour du marxisme, d’une vitalité croissante. Ainsi, il faut le souligner, l’esprit de cet ouvrage comme celui du séminaire « Marxismes au 21e siècle » répondent aux critères universitaires de la recherche, mais sans perdre de vue la dimension critique ni les enjeux politiques qui sont ceux du marxisme contemporain auquel nous entendons contribuer. Rigueur quant à l’utilisation des textes et débat politique ne nous paraissent pas incompatibles, et ce en dépit des nombreux exemples d’instrumentalisations auquel le marxisme a pu donner lieu. A cette première caractéristique de la pensée de Marx et d’Engels eux-mêmes, s’ajoutent deux autres dimensions, qu’entend refléter ce volume : sa dimension internationale donc et son souci de s’adresser à un public large, non spécialisé, militant ou non, mais dans tous les cas préoccupé par des approches théoriques liées à un horizon pratique, celui du dépassement-abolition du capitalisme.

Aux caractéristiques déjà mentionnés de ce marxisme, s’ajoute un quatrième trait : sa dimension polémique qui n’évite aucune controverse, mais aussi les oppositions franches et les luttes qui le traversent, aujourd’hui encore, ce qui est au fond une bonne nouvelle, mais qui exige l’énoncé d’un parti pris clair. A cet égard aussi, la théorie marxiste de la lutte des classes se révèle ici conforme à sa réalité même et éclairante, à distance de tout marxisme incapable de s’appliquer à lui-même ses propres catégories dialectiques. Ce secteur de la recherche est donc aussi, par ses acteurs, par son ancrage institutionnel ou ses distances préservées, un secteur de la réalité sociale, traversé par ses contradictions et ses conflits, que l’on ne peut sous-estimer.

Le refus d’un marxisme fait de citations célèbres (la « citomanie » décontextualisée ayant affecté de larges pans des mouvements sociaux et ouvriers pendant longtemps) et de ce qui relève de ce qu’on a appelé l’ « orthodoxie » constitue l’un des motifs du rassemblement de l’équipe de ce séminaire. Outre son caractère répétitif et scolaire, et ses options politiques sous-jacentes, ce marxisme a pour thèse fondatrice ce qui fut pendant longtemps le récit central de la marxologie soviétique, diffusée ensuite bien au-delà de ses frontières. Ce grand récit énonce la conversion de Marx au communisme à partir d’une évolution strictement théorique, qui l’aurait conduit de ses premières amours jeunes-hégéliennes à la découverte définitive des lois du capitalisme et à une science de la révolution rigoureusement déductive, alors même que s’y trouvaient rétroprojetées des interprétations ultérieures, dont les thèses du diamat de facture stalinienne[25]. Si, dans certaines circonstances la diffusion de ce diamat a pu connaître une certaine efficacité auprès de larges secteurs politisés et contribuer à la diffusion d’un mode de raisonnement militant ouvrant sur une lecture du monde social en terme de luttes de classes – phénomène que l’on ne peut balayer d’un revers de main sans une analyse historique minutieuse et distanciée – il ne faut pas en minimiser les dégâts. Et il convient d’insister sur le fait que sa reprise pure et simple, sous couvert de quelques avatars, est une démarche stérile, parfaitement étrangère à celle de Marx.

A distance de ces résurgences et caricatures, une conception datée du travail théorique de Marx, sur la base d’un état antérieur des connaissances et des publications, a pu inspirer malgré tout des travaux parfois du plus haut intérêt. C’est le cas par exemple à de la monumentale biographie inachevée de Marx et Engels d’Auguste Cornu[26], lecture téléologique s’il en est de la trajectoire de Marx, qui réunit une mine d’informations historiques inégalée en dépit de ses faiblesses. Il n’en demeure pas moins que la conception du passage au communisme en tant que point d’aboutissement nécessaire d’une odyssée théorique et historique telle que l’envisageait Cornu et de nombreux autres chercheurs est désormais irrecevable : des travaux récents, insistants sur l’évolution de la pensée des deux auteurs tout au long de leur vie et au contact du réel, à travers l’activité militante, mettent en lumière les problèmes et les éventuelles contradictions qu’on peut y repérer et qui sont d’ailleurs le moteur même de leur recherche.

Cette conception linéaire jadis à la base de nombreux manuels et synthèses va de pair avec une conception périmée de la politique. Dès lors que la politique se trouve pensée comme conséquence du raisonnement, et par là même est envisagée comme un savoir d’expert auto-proclamés qui sont aussi des dirigeants géniaux, elle abolit le débat autant que sa nature historiquement inventive, sa portée démocratique au sens fort, sa définition comme intervention dans des circonstances qui en réorientent le cours tout en étant en partie déterminé par lui. Il nous semble qu’en dépit de l’optimisme qui pouvait prévaloir au début des années 2000, lorsque de Jacques Bidet et Stathis Kouvélakis affirmaient dans leur introduction au Dictionnaire Marx contemporain que « toute idée d’orthodoxie a volé en éclat »[27], on constate depuis lors que des résurgences apparaissent de ces versions doctrinaires. Elles résultent notamment de crispations identitaires, dans le contexte de la décomposition avancée des vieilles organisations issues du mouvement ouvrier, et se manifestent par des (n)ostalgies sommaires, sans contenu théorique novateur, dont la démarche rétrécit toujours plus la surface même du politique.

Un marxisme ouvert mais combatif
Aux antipodes de telles orthodoxies régressives et mortifères, et tout autant d’un antimarxisme bien moins résiduel et toujours dominant, nous voulons insister sur deux questions abordées par Marx de façon continue, au point qu’on peut les juger coextensives à son œuvre tout entière : il s’agit de la question de la démocratie et de la question économique qui, à des titres divers, traversent les différents chapitres de ce livre.
La première nous situe sur le terrain de controverses encore vibrantes, héritées du retournement idéologique des décennies 1970-1990, que Michael Scott Christofferson a mis en lumière dans son ouvrage, déjà cité, Les intellectuels contre la gauche, mais aussi liées aux échecs des mouvements révolutionnaires du XXe siècle. D’un côté Marx fut accusé d’avoir froidement dénoncé les Droits de l’homme issus de la révolution bourgeoise de 1789, et cela dès son texte de jeunesse La question juive, dont le titre alimenta même les accusations d’antisémitisme. De l’autre, il fut considéré comme le responsable de ce qui se fit en son nom, dans les pays dits « socialistes », dont l’histoire fut-elle même simplifiée. Leurs contradictions sociales et politiques, une fois réduites à la simple négation totalitaire des droits de l’homme et à un glacis idéologique hors-sol, conduisirent à une représentation absurde de sociétés sans luttes et sans histoire. Cette focalisation sur le droit et sur l’Etat ainsi conçus inspira en retour des lectures trouvant dans l’œuvre de Marx les thèses qu’on y cherchait, sans prêter attention à une critique de l’Etat et de la démocratie bien plus complexe et sans cesse remise sur le métier, au gré de l’actualité du temps et de son analyse.

En effet, cette critique n’est jamais une condamnation, bien au contraire, puisque Marx et Engels ne cessent de d’affirmer parallèlement la nécessité pour le mouvement ouvrier de s’inscrire dans les institutions, de faire avancer tous les acquis de la démocratie, fût-elle étroitement bourgeoise, de participer aux élections, de se battre pour un droit du travail plus protecteur[28], tout en affirmant les limites de tels objectifs dès lors qu’ils ne s’articulent pas à un combat politique global, c’est-à-dire résolument communiste. De ce point de vue, Marx s’est révélé un extraordinaire analyste des événements politiques de son temps, parfois au jour le jour, en offrant notamment à la postérité une « histoire immédiate » des révolutions de 1848 et du coup d’État du 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. Loin de rejeter tous les courants politiques bourgeois dans le même sac, il analyse les différentes sensibilités en présence et tente d’expliquer les mécanismes à l’?uvre dans les batailles idéologiques et politiques de son temps, même lorsque certaines d’entre elles n’ont aucun lien avec le mouvement ouvrier et socialiste. L’étude des différentes fractions des classes dominantes et la complexité des contradictions qui les traversent est un précieux legs du Marx politique, trop rarement souligné.

L’analyse de la Commune de Paris est un texte majeur, de ce point de vue, qui combine l’examen historique et la réflexion prospective, en même temps que l’intervention militante. En effet, après avoir été d’abord circonspect à l’égard de la Commune de 1871, Marx a salué son immense portée politique, en soulignant notamment ses aspects démocratiques les plus radicaux, dont la portée et la postérité sont décisives jusqu’à aujourd’hui pour ceux qui se situent dans la perspective d’une démocratie radicale et de la défense de la souveraineté populaire, que l’idée de « République sociale » a durablement incarné dans le mouvement ouvrier en France, thématiques auxquelles Marx et Engels furent sensibles. Mais il faut aussi lire et relire des textes bien moins connus, portant sur les question diplomatiques et la guerre, dont les rééditions récentes[29]montrent que Marx, et plus encore Engels il est vrai, portaient un grand intérêt à ces questions relevant de ce qu’on appelle aujourd’hui la « géopolitique ». Autant de textes jamais ou rarement lus, au mieux cités, et dont la méconnaissance a pu appuyer une lecture anarchisante de l’œuvre de Marx, celle de Maximilien Rubel par exemple, qui ne résiste en aucun cas à une analyse sérieuse des textes et du contexte dans lequel Marx évolua. Une telle lecture rend elle aussi schématique et sommaire une pensée politique bien plus subtile que la seule dénonciation de la « démocratie bourgeoise ». Cette dernière est en réalité considérée par Marx en son temps pour ce qu’elle en train de devenir : un lieu de plus en plus complexe de l’intervention politique. C’est sans doute sur ce point – par-delà la question de la fonction de l’État et de la définition de la démocratie – qu’on rencontre une des divergences les plus importantes avec le courant anarchiste de son temps.

C’est pourquoi il est frappant que la figure d’un Marx anti-démocrate invétéré ait la vie dure. On la retrouve sous la plume d’auteurs très différents, tant du point de vue du sérieux que des visées politiques. Ils sont nombreux et quelques exemples suffiront, qui vont des années 1970 à aujourd’hui. Ainsi, André Glucksmann qui, à la fin les années 1970, est l’une des figures de proue des « nouveaux philosophes », défend-il l’idée que la pensée de Marx est l’authentique matrice du Goulag[30], en raison du projet d’État totalitaire qu’elle porte en son sein. Mais on rencontre chez des auteurs réputés plus académiques comme Cornélius Castoriadis[31], François Furet[32] ou plus récemment Pierre Rosanvallon[33], l’affirmation, sans doute moins virulente mais toute aussi péremptoire, d’un Marx « antipolitique », profondément antidémocrate par refus de penser les médiations sociales et politiques au sein d’une société communiste qui censée se définir par leur suppression même.

Si la thématique de la « vraie démocratie »[34] est chez Marx une constante, des écrits de jeunesse aux textes de la maturité, c’est précisément parce qu’il ne renvoie jamais les formes institutionnelles du côté des apparences mais les pense comme des médiations actives et nécessaires, qui sont les formes mêmes de l’intervention individuelle et collective. Les textes qui composent ce volume s’attaquent tous, à leur façon, au cliché d’une antipolitique marxienne, qui barre la perspective d’une culture marxiste digne de ce nom, apte à irriguer la gauche radicale en lui fournissant des concepts autant que des questions ouvertes. Sur ce plan, il faut y insister de nouveau, la rigueur philologique n’est pas le contraire d’une lecture engagée : elle la rend possible. Aussi ne s’agit-il nullement dans notre démarche de renvoyer au « ciel pur des idées » certaines démarches philologiques puisque la grande connaissance des textes et leur lecture peut permettre de rendre intelligible, insistons encore sur ce point, les éléments d’une intervention politique constante, à partir d’une analyse rigoureuse du passé.

La critique de l’économie politique
La deuxième question conduisant à des contresens analogues, qui interdisent la compréhension d’ensemble du projet marxien, est ce qu’on peut nommer improprement la question économique. Car Marx parle pour sa part de « critique de l’économie politique », non seulement parce qu’il prend en compte la dimension par essence politique des travaux économiques qu’il discute mais surtout parce que son analyse économique est elle aussi tout entière inscrite dans la perspective pratique de dépassement du capitalisme. Cette perspective ne disparaît jamais, même des textes en apparence les plus « techniques ». Or, il est devenu aujourd’hui assez commun de saluer en Marx un bon analyste des crises, parce qu’elles posent problème à la tradition classique et néoclassique, mais utopiste déplorable, prêchant un dépassement du capitalisme qui n’a pas lieu d’être. Une telle option est par exemple celle du livre de Jacques Attali[35] où Marx apparaît comme le prophète génial de la mondialisation capitaliste dès les années 1840, mais c’est aussi le cas de nombre de revues et magazines, revenant à échéance régulière sur l’actualité d’un Marx rendu inoffensif, économiste digne d’intérêt mais piètre penseur politique.

On rencontre cette thèse dans bien des manuels et des histoires de la pensée économique, largement diffusés. C’est le cas, par exemple, du livre de Karl Pribram, qui reste un classique des études d’histoire de la pensée économique, Les fondements de la pensée économique[36]. On y lit à propos de Marx des énoncés qui continuent d’avoir valeur de vérité incontestée pour les étudiants en économie et qui dissocient l’analyse économique des thèses politiques et philosophiques qui en sont pourtant inséparables. Une fois caricaturés, les énoncés non économiques peuvent être évincés : « selon les méthodes du raisonnement dialectique, un ordre téléologique est sous-jacent au processus d’évolution, qui dirige le développement de la société vers un objectif prédéterminé. La tâche essentielle de la recherche scientifique est de découvrir les stades par lesquels doit passer ce processus »[37]. Dès lors, il n’est question ni de contester ni d’analyser « le fait » que « divers interprètes de la doctrine marxiste ont été embarrassés par la question de savoir comment réconcilier les aspects révolutionnaires radicaux de cette doctrine avec ses traits déterministes »[38]. On trouve une analyse semblable dans bien des commentaires contemporains et on pourrait multiplier les exemples. Mais il ne s’agit pas de faire ici la liste des contresens les plus contestables et les plus répandus, il s’agit de souligner les convergences surprenantes entre des lectures profondément différentes, mais qui attribuent toutes à la pensée de Marx les caractéristiques d’une émulsion mal liée, additionnant la philosophie allemande, l’économie politique anglaise et le socialisme français. Cette tripartition eut certes son heure de gloire et son efficacité politique permettant parfois d’introduire à une lecture plus approfondie de Marx et des marxistes dans un sens politique. Mais sa logique systématique et cloisonnante a aussi souvent empêché des renouvellements de perspective sur à partir de Marx, en renvoyant systématiquement le lecteur ou l’interprète à une des « sources » supposées fixées par avance. L’origine de ce démembrement est à chercher du côté de la thèse des « trois sources » du marxisme », énoncée par Karl Kautsky dans la social-démocratie allemande[39] et reprise par Lénine[40] puis par une pléiade de commentateurs et de vulgarisateurs la simplifiant encore, fidèles au diamat, et rendant presque impossible toute lecture dissonante.

La vraie question que soulèvent de telles lectures se situe en réalité sur le terrain de ce qu’on choisit ici de nommer « politique », s’agissant tant de l’?uvre de Marx que des lectures et des interprétations qui sont proposées dans les pages qui suivent. Dans son livre consacré au marxisme du XXe siècle, André Tosel souligne que l’orthodoxie issue de la IIIe Internationale, convaincue d’incarner la réalisation même de la Raison dans des institutions objectives, a ouvert « un front interne permanent de lutte à côté du front extérieur »[41], luttant contre toute élaboration théorique originale d’une pensée marxiste bien trop critique à ses yeux. Le « Marxisme » s’est ainsi, dans certains contextes, longtemps et avant tout conjugué au singulier, devenant doctrine figée et dépositaire d’une légitimité théorique et politique, outil à excommunier ou à minorer durablement des pensées marxistes alternatives, inventives et originales comme celle d’Antonio Gramsci. Ce dernier fut très tardivement discuté et jamais véritablement intégré au le marxisme français[42], alors que son ?uvre est d’une importance capitale comme le prouve le rôle que joue depuis quelques années sa redécouverte dans le regain d’intérêt pour le marxisme[43].

En vertu de ce fragile mais réel regain d’intérêt, notre volonté, en constituant ce volume, est de réactiver la dimension politique de l’?uvre de Marx (laissons ici de côté Engels, dont l’apport propre exigerait un travail à part entière, même si cette dissociation est en partie artificielle) implique qu’on s’éloigne de toute instrumentalisation politique étroite. Cet obstacle est le plus simple à identifier et à contourner. Mais surtout, et de façon plus complexe, il s’agit de prendre au sérieux le caractère consubstantiel, indissociable, chez Marx lui-même, d’options politiques qui conduisent l’analyse et d’élaborations théoriques qui visent la fin du capitalisme. Cette politique-là, même si elle reste à définir et à redéfinir, n’a pas vieilli : elle oriente les travaux présentés ici, selon des axes sensiblement. Si aucun point de vue politique commun n’est à proprement parler défendu par les auteur-e-s, tou-te-s illustrent cette attention à une politique qui n’est pas autre chose que cette fameuse « critique de l’économie politique », toute l’œuvre de Marx donc, incluant à la fois son développement conceptuel mais aussi ses évolutions, ses bougés, ses contradictions. Au lieu que ces contradictions soient pointées comme des erreurs logiques de Marx, des incohérences non vues ou volontairement tues, elles apparaissent co-extensives aux contradictions réelles, celle de la politique elle-même, au sens où elle inclut son moment théorique qui en retour l’englobe. Une telle figure dialectique dessine non une fermeture de la doctrine sur elle-même, mais une ouverture sur ses incessantes rectifications, une dynamique de relance permanente à partir des difficultés rencontrées et des échecs subits.

Une politique à venir ?
Il nous semble que le souci de la dimension « politique » du marxisme ne saurait oublier son passé, ses effets historiques si divers, les échecs mais aussi les luttes mémorables, héroïques, les effets émancipateurs et les retombées du mouvement ouvrier désormais marqué par les défaites accumulées, au point d’oublier parfois les victoires passées et les perspectives à venir. Puisque nous sommes nous-mêmes les produits de cette histoire, il reste à penser dialectiquement le rapport de la théorie à l’histoire réelle et réciproquement. Ou, pour le dire autrement, il s’agit de faire agir le marxisme sur lui-même, de développer une analyse critique et tranchante, combinant la mise en perspective historique et l’intervention théorique à des perspectives pratiques émancipatrices et anticapitalistes, maintenues et rénovées. Il s’agit d’une tâche à venir bien entendu. A cet égard, le diagnostic énoncé par Perry Anderson, à la fin des années 1970 dans son ouvrage, déjà cité, Sur le marxisme occidental, est sans doute en partie à revoir. Aux réserves déjà formulées quant à une distinction tranchée du marxisme occidental marqué par la défaite et par la rupture du lien entre théorie et pratique qui le caractériserait par ailleurs, selon Perry Anderson, s’ajoute une situation nouvelle, qui n’est d’ailleurs pas une sortie de crise du marxisme mais une version nouvelle de cette dernière : dans la situation de crise profonde et structurelle du capitalisme contemporain, le marxisme peut retrouver et surtout recréer l’espace de son essor propre, à la condition expresse qu’il puisse et sache se relier aux luttes sociales, aux recherches d’alternatives politiques, aux recompositions organisationnelles du mouvement ouvrier.

Marx pensait la construction du communisme à la fois comme le résultat des contradictions immanentes du capitalisme, mais aussi comme le plus gigantesque effort historique et politique de maîtrise consciente des forces productives et de réorganisation des rapports sociaux : aucun mode de production ne fut jamais, jusqu’à présent, le résultat d’une intention collective et d’une organisation rationnelle. Une telle réorganisation communiste de la vie sociale ne peut être abstraitement conçue, mais elle ne pourra qu’être sans cesse corrigée au feu de son devenir et selon des procédures démocratiques de décision. Nous mesurons mieux que jamais la justesse d’un tel propos et la possibilité bien réelle de manquer cette tentative, ou même de ne jamais l’entreprendre. Il faut même avouer que nombre de constats plaident en faveur de cette dernière hypothèse. Décidément, le marxisme politique d’aujourd’hui ne saurait être téléologique, tant il est continûment confronté à ses adversaires mais surtout à son impuissance présente. Ce volume voudrait contribuer à réancrer la critique de l’économie politique dans des perspectives transformatrices concrètes, à en souligner la possibilité réelle du moins, préalable nécessaire à une réactivation dont nous n’avons pas idée pour le moment, tant semble hypothétique le retour d’un débat large sur ces questions, sur fond de culture politique populaire. De ce point de vue, la dépolitisation de Marx dans les années 1990 a eu des effets contradictoires : si elle a eu tendance à faire de Marx un auteur « comme un autre », la poursuite de la publication scientifique de ses œuvres complètes en langue originale a permis néanmoins de lire et comprendre un Marx strictement contextualisé et entier, susceptible d’être un précieux outil pour les combats émancipateurs de l’avenir.

Si un marxisme purement universitaire risque en effet de rester circonscrit à quelques colloques réservés et d’audience limitée – de telles initiatives important et restant susceptibles d’élargissement –, on constate plutôt en France un regain d’intérêt dont les bases sont profondément politiques. Ce renouveau reste tâtonnant, limité et franchement marginal, mais n’en suscite pas moins – et c’est une preuve de sa dimension politique – haines et mépris, hostilités feutrées ou plus ouvertes. De plus, le fait, qu’il reste traversé de clivages vifs révèle ce caractère politique maintenu au sens large du terme « politique ». Que la discussion franche, en lieu et place du silence hostile, soit une chose importante, qu’il esquisse une politique du marxisme en tant que prélude à un marxisme politique, tel est le pari de ce livre. Les textes qui suivent en fournissent, pensons-nous, la preuve.

Le texte « Marx et la forme politique » qui ouvre le volume est rédigé par Stathis Kouvélakis. Il procède à une lecture serrée des textes de Marx où s’élaborent une théorie de la politique et une pensée de la transition et de l’État, à l’occasion des deux révolutions les plus marquantes du XIXesiècle, en 1848 et en 1871. Il souligne ainsi combien Marx fut un « quarante-huitard » d’un type particulier, pour qui visée stratégique et formes politiques sont des préoccupations permanentes.
Dans le deuxième chapitre, « Capital et classe, mais pas seulement : Marx à propos des sociétés non-occidentales, du nationalisme et de l’ethnicité », traduit par Frédéric Monferrand, Kevin Anderson reprend quant à lui certaines de ses analyses développées dans son ouvrage important, Marx at the margins[44]. Il montre, à partir d’une lecture de nombreux textes de Marx – des plus célèbres aux manuscrits les moins consultés – l’évolution progressive de Marx par rapport aux peuples non-européens, absents (du moins explicitement) du grand mouvement d’émancipation prôné par le Manifeste du parti communiste mais progressivement analysés et étudiés dans des textes ultérieurs, jusqu’à devenir une de ses préoccupations politiques et théoriques majeures à la fin de son existence.

Dans le troisième chapitre « Capitalisme et émancipation humaine », traduit par Paul Guillibert, Ellen Meiksins Wood s’attache à relier histoire du capitalisme d’un côté, racisme, sexisme et toutes les formes de pouvoir extra-économique de l’autre, en en soulignant la dialectique complexe. Elle examine de la même manière la démocratie, en la replaçant dans l’histoire de longue durée des modes de production antérieurs au capitalisme et de leurs formes politiques.

Dans le quatrième chapitre, « Hétérodoxie et critique de l’économie politique », Guillaume Fondu s’intéresse à l’économie politique hétérodoxe contemporaine et en souligne les limites, en s’arrêtant sur plusieurs travaux récents, notamment ceux de Frédéric Lordon et André Orléan, ainsi que ceux de Bruno Amable, Elvire Guillaud et Stefano Palombarini. En soulignant que ces approches ne rompent que partiellement avec les théories économiques dominantes, l’auteur montre que Marx développe pour sa part une réflexion sur les formes sociales, qui rend possible et pensable l’émancipation comme rupture résolue avec le capitalisme.

Enfin, dans le cinquième chapitre, « L’actualité de la théorie de la valeur de Marx. A propos de Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale », Antoine Artous revient sur la question controversée de la théorie marxienne de la valeur, en discutant le livre majeur de Moishe Postone. Il souligne à cette occasion l’actualité maintenue des thèses de Marx, concernant la marchandise et la valeur dans le capitalisme contemporaine. Il montre aussi à quel point les questions présente du travail et de l’émancipation des individus ne peuvent être posées sans s’appuyer sur ses analyses.

Cet ouvrage, on l’aura compris, ne prétend à aucune exhaustivité ni à une quelconque orthodoxie. Il montre que la recherche contemporaine sur Marx et les marxismes ne peut être considérée seulement comme un domaine de spécialisation universitaire, et ne relève pas d’un dogme politique archaïque et déconnecté du réel. Ces premières esquisses et approches visent, parmi d’autres, à relancer un débat fécond autour de conceptions théoriques et d’une histoire dont la force propulsive est loin d’être épuisée.

[1] François Cusset, La décennie – Le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, Paris, 2006.
[2] « Mille Marxismes » est une collection des éditions Syllepse, « Mouvement réel » une collection des éditions La Ville Brûle et « Actuel Marx Confrontations » une collection des PUF.
[3] Marx-Engels Gesamtausgabe, édité par la Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaften. Cette édition complète des œuvres de Marx et d’Engels, encore en cours de publication, comportera plus de 120 volumes.
[4] Frankfurter Allgemeine Zeitung, 7 octobre 1998, cité par Louis Janover, Marx et les nouveaux phagocytes, Éditions du Sandre, Paris, 2012, p. 230-231.
[5] Franz Mehring, Geschichte seines Lebens, Leipzig, Verlag der Leipziger Druckerei, 1918. Une nouvelle édition de cette biographie, enrichie d’un vaste appareil critique élaboré dans les années 1980 par Gérard Bloch, est à paraître aux éditions Page Deux à Lausanne en 2015.
[6] Les anthologies thématiques des œuvres de Marx et d’Engels composées par Roger Dangeville sont très nombreuses. Elles ont été notamment publiées par les éditions Maspéro et par les éditions UGE 10/18 au cours des années 1970.
[7] Une édition intégrale en français des articles du New York Daily Tribune est programmée par la GEME.
[8] Lettre de Friedrich Engels à Eduard Bernstein du 2 novembre 1882. Marx-Engels Werke, t. 35, Berlin (RDA), 1960, p. 388.
[9] Georges Haupt, « De Marx au marxisme », in L’historien et le mouvement social, Maspero, Paris, 1980, p. 77-109.
[10] Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Maspero, Paris, 1977.
[11] Marco Di Maggio, Les Intellectuels et la stratégie communiste – Une crise d’hégémonie (1958-1981), Éditions sociales, Paris, 2013.
[12] André Tosel, Le marxisme du 20e siècle, Syllepse, Paris, 2009.
[13] Jacques Bidet et Stathis Kouvélakis (sous la direction de), Dictionnaire Marx contemporain, PUF, Paris, « Actuel Marx Confrontations », 2001.
[14] Michael Scott Christofferson, Les intellectuels contre la gauche – L’idéologie anti-totalitaire en France (1968-1981), Agone, Marseille, 2009.

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l’Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d’un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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