Pauvre chien, on te fait mener une vie d’homme

Par  Mesloub Khider.

 

«  Lavez chien, peignez chien, chien ne sera que chien. » Proverbe français

On prétend que tu es le meilleur ami de l’homme. Mais tu es la seule espèce à ne pas hésiter à mordre la main qui te nourrit, donc qui te chérit.

Drôle de relation que tu as nouée avec l’homme.

À l’origine tu es un loup. Est-ce lui qui t’a domestiqué ou plutôt l’inverse. Comme tu fais partie des tout premiers animaux à côtoyer fraternellement l’homme depuis le début de l’hominisation, il a de toute évidence contracté tes caractéristiques originelles inhérentes aux canidés : il a adopté les réflexes instinctifs de ton ascendant le loup. Si, toi, tu as fini par t’humaniser au contact de l’homme, lui en revanche semble avoir conservé les comportements de ton ancêtre le loup. C’est pourquoi on dit que l’homme est un loup pour l’homme. Mais paradoxalement il est très humain, trop humain,  avec le chien, particulièrement en Occident.

De nos jours, on dit que l’homme est d’humeur de chien. Et pour soigner son mal-être, il s’offre les services d’un genre particulier de psychologue permanent logé à domicile, une espèce de thérapeute dénommé chien.
On croit naïvement que c’est l’homme qui est le maître du chien. C’est plutôt l’inverse : c’est le chien qui, de nos jours, est devenu le maître de l’homme moderne dépressif, l’homme sans qualité de vie.

Pour soulager dehors sa détresse, quotidiennement, l’homme traîne sa triste vie au bout de la laisse de son joyeux chien. On croit que c’est l’homme qui promène son chien à la laisse, c’est plutôt le chien qui promène au bout de sa laisse la misérable vie de l’homme, les yeux vitreux, haletant de fatigue de soi, la bouche bavant la haine en langue canine tant il ne communique plus avec l’humanité vivante mais seulement télévisuelle et virtuelle, les oreilles pendantes hermétiquement bouchées à tout contact humain, le corps suintant de tous les pores le dégoût de soi, le museau dégoulinant de morveuses respirations exhalant des relents de psychotropes, les pieds lourdement chargés de misères existentielles, l’échine bien tassée à force de courbettes, la tête enfouie sous les épaules faute de supports intellectuels et culturels, les bras bâillant d’ennui,  le bide gonflé à blanc par la vacuité ontologique.

 

Pauvre chien, tu vas finir par être contaminé par ton « maître », devenir aussi dépressif que lui.
Ainsi, le chien, pour distraire son dépressif maître, s’astreint à le sortir de sa monumentale niche pour le promener dans le quartier.  De nos jours, l’homme propriétaire de chien est réduit à partager son immense niche avec son chien. On croit que c’est l’homme qui héberge le chien dans sa vaste demeure. C’est plutôt le chien qui loge l’homme dans sa luxueuse niche mise à sa disposition par son « maître » esclave de son canidé.

Ce maître esclave de son chien s’escrime à devoir dresser son comportement pour s’adapter aux désirs de son chien.

À museler ses colères devant les jappements de son chien. Mais n’hésite pas à exhiber ses mordants crocs devant son prochain humain. À apprivoiser les besoins de son chien pour mieux le satisfaire. Mais refuse systématiquement d’honorer la moindre demande d’affection et d’amitié humaines. À montrer patte blanche aux caprices de son canin. Mais se met à aboyer furieusement contre quiconque sollicite sa bienveillance.

Dans la société, cet homme souvent en manque d’affection arbore un doux et tendre visage à son chien, mais brandit une morne et enragé gueule devant sa progéniture, ses familiers, son prochain.  Il prodigue constamment d’affectueux soins à son chien, mais exhibe perpétuellement ses mordants crocs dans ses relations familiales et sociales.

Ce phénomène progresse par capillarité. Il se rencontre parmi l’ensemble des populations dites modernes. Les hommes à laisse  se distinguent, se reniflent, ont une sorte de flair pour se reconnaître, même de très loin tant la puanteur pileuse de leur canidé s’est imprégnée sur leur épiderme.

Dans la rue, chaque badaud croisant un chien promenant son maître à la laisse s’extasie devant le chien. Le gratifie d’une chaleureuse salutation en lui serrant aimablement sa patte emplie d’excréments canins, se laisse lécher le visage par les babines imbibées d’urine canine lapée sur les trottoirs du voisinage.  Fait la conversation au chien en lui parlant comme à un humain en employant parfois un vocabulaire très élaboré, à croire que le chien est diplômé d’Harvard. Apparemment, les chiens sont polyglottes : en Finlande, un chien comprend le finnois, en Chine, il comprend chinois.

Le même badaud, l’instant d’après, quand il croise un parent promenant son enfant, ne daigne même pas les honorer d’un regard.

Pauvre enfant, dès ta prime enfance tu apprends que la vie d’un chien  vaut mieux que celle d’un humain. On s’étonne qu’il se mette plus tard à haïr les humains.  A préférer la compagnie des chiens, plus sûr moyen, selon lui, de nouer des relations avec les autres humais propriétaires  de chien, d’attirer leur attention, leur pitié.

Plus loin, plus tard,  à la rencontre d’un SDF faisant la manche,  le fier maître trainé à la laisse par son chien ne lui accorde ni regard ni, manque de bol, obole.

Pauvre homme sans domicile et réduit à la mendicité, cette société capitaliste non seulement, t’exclut de la vie sociale mais aussi te réduit à un simple acronyme. Tu n’a aucune identité : ni sociale, ni professionnelle, ni maritale, ni personnelle. Tu es SDF. Matricule imprimé sur ton corps social inexistant. Alors que le chien dispose du gîte et du couvert, d’une occupation sociale, d’une partenaire occasionnelle, d’une identité matérialisée par son nom et son numéro gravés sur son médaillon. Franchement, l’expression « vie de chien » est à bannir tant elle est inappropriée. Les chiens sont mieux lotis que beaucoup d’hommes.

Avec la propagation de ces thérapeutes chiens dans chaque foyer, la société dépressive s’est animalisée, plus exactement canidésée. Les chiens se sont humanisés. Mais les hommes se sont animalisés.  De nos jours, dans les pays riches, les chiens sont mieux lotis et nourris que la majorité des humains des pays sous-développés.  Le budget mensuel alloué pour l’entretien d’un chien dépasse le salaire annuel d’un ouvrier du Tiers-Monde. Le chien dispose d’une assurance médicale lui permettant de s’offrir les meilleurs vétérinaires. De magasins spécialement réservés aux chiens. Certains peuvent même s’offrir un repas gastronomique dans un restaurant luxueux. D’autres peuvent s’accorder les services d’une esthéticienne pour polir son pelage, limer ses ongles. Il peut même s’offrir les services d’une shampooineuse pour redonner de l’éclat à son poil fragile à force de soins artificiels.

 

 

Pour se protéger des morsures de l’agressivité de la vie extérieure, de l’insécurité urbaine, certains propriétaires de canidés se barricadent derrière leur chien dressé à défendre la  propriété privée contre le vol. Ils ont ainsi transformé leur chien en agent de sécurité chargé de la protection de la maison. Pauvre  chien, on t’inculque les valeurs bourgeoises de propriété, et tu dois la défendre tous crocs dehors. Autrefois, dans les anciennes communautés villageoises traditionnelles tu n’appartenais à aucune famille exclusive, tu faisais plutôt partie de la communauté, tu n’avais à défendre aucune maison particulière. Aujourd’hui, à l’image de ton « maître » déraciné et désocialisé, urbanisé et surtout socialement banalisé, tu es contraint de partager sa cellule familiale microscopique dans une cellule carcérale, le fameux logement bâti dans des espaces totalement bétonnés dépourvus de la moindre brindille d’herbe. Et ils se proclament être écologistes. Plutôt écho-logistes, car de la nature ils ne perçoivent que  d’imperceptibles échos diffusés à la télévision.

Tous ces citadins propriétaires de canidés prétendent aimer les animaux. Et particulièrement les chiens. Est-ce vraiment aimer un chien, cet animal de la nature, descendant des loups évoluant librement dans les forêts, quand il est séquestré dans des cages urbaines verticales quasiment vingt-trois heures par jour. Ils prétendent défendre la cause animale, soutenir les chiens.

 

Ils soutiennent les chiens comme la corde soutient le pendu.

 

Pauvre chien, on te fait mener une vie d’homme sophistiqué de ce monde capitaliste décadent. Demain, une fois aussi totalement déprimé que l’homme, qui va s’occuper de toi ? De cet homme moderne dépressif ?
Vous allez finir par ne plus vous supporter. Vous allez vous regarder en chiens de faïence et vous  bouffer la gueule.

« Un chien reste un chien même s’il a une queue en or. » Proverbe arabe

Mesloub Khider

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

Une pensée sur “Pauvre chien, on te fait mener une vie d’homme

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    6 juillet 2018 à 0 12 40 07407
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    Si le bougre est marié à une mégère qui porte la culotte comme dans 80 pour cent des cas il sera content d’avoir une laisse pour se pendre .

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