POURQUOI EXÉCUTER CHEIKH NIMR BAKER AL-NIMR?

 Par Chérif Abdedaïm.  La Nouvelle République. Alger. Janvier 2016. 

POURQUOI CHEIKH NIMR BAKER AL-NIMR ?

 

Le 2 janvier 2016, 47 détenus ont été exécutés dans 12 centres pénitentiaires saoudiens. Dans quatre prisons, les suppliciés ont été fusillés et dans les autres, ils ont été décapités. Tous avaient été condamnés à mort pour actes de terrorisme. Parmi eux, quelques chiites, dont le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, une haute autorité religieuse saoudienne, opposant farouche à la famille royale.

 

Al-Nimr a été arrêté violemment en 2012 sous les chefs d’inculpation  « d’actes visant à affaiblir le système politique (…) et de nuire à la réputation du royaume ». Condamné à mort octobre 2014 pour « terrorisme, port d’armes, sédition, désobéissance au souverain, insulte aux érudits de la loi islamique », son exécution (et celle de 50 terroristes) avait été annoncée comme imminente dès le 23 novembre 2015 par le ministre de l’Intérieur, le prince héritier Mohammed Ben Nayef.

 

Le pouvoir avait certainement prévu cette campagne d’exécution de longue date puisque huit bourreaux supplémentaires avaient été recrutés en mai 2015. Il était aussi important d’effectuer ces exécutions dans différentes villes, même si pour des raisons pratiques, elles auraient pu être regroupées dans un seul lieu. En effet, elles devaient servir d’exemple aux « déviants » saoudiens tentés de mettre le régime en cause. Auparavant, la seule fois où un évènement d’une telle ampleur eut lieu fut le 9 janvier 1980 quand 63 terroristes ayant participé à la prise de la grande mosquée de la Mecque deux mois plus tôt furent exécutés dans huit villes différentes.

 

De nombreuses organisations des droits humains arabes et internationales dont Amnesty International ainsi que des gouvernements proches des autorités Saoudiennes avaient qualifié ce verdict d’inique et demandé l’annulation de la sentence d’exécution. Les autorités saoudiennes qui avaient exécuté 153 personnes l’année dernière et dont le pays préside actuellement le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, sont passées outre tous ces appels et exécuté Nimr al-Nimr pour « terrorisme », au même titre que des Takfiristes affiliés à Al-Qaïda et compromis dans des actes terroristes.

 

Chérif Abdedaïm

 

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DES EXECUTIONS QUI INTERPELLENT

Pour semer la confusion dans les esprits et attiser les haines interconfessionnelles en Arabie et dans la région, les autorités saoudiennes nous présentent, Nimr al-Nimr comme un agitateur Chiite usant de violence et appelant à la sédition.

La vérité est toute autre. Nimr al-Nimr a été arrêté dans une manifestation pacifique pour réclamer plus de justice dans son pays, plus de liberté pour sa communauté et l’ensemble de ses concitoyens, chiites, sunnites, ismaéliens et autres, plus d’égalité dans le partage des ressources nationales. Personne ne lui connaît d’appel à la violence et encore moins des actes de violence. Ses revendications de caractère social et politique sont celle d’une majorité de Saoudiens et c’est ce qui irrite les autorités saoudiennes justement.

 

Aussi, assiste-t-on à un double langage des autorités saoudiennes, qui combattent le terrorisme sur leur territoire alors qu’elles le soutiennent et le financent en Syrie, en Irak, au Liban et au Yémen.

 

Avec leur guerre au Yémen, les saoudiens sont en difficulté. Malgré neuf mois de bombardements d’enfer, ils n’ont toujours pas la moindre chance d’atteindre leur but de sitôt, à savoir la réinstallation de leur gouvernement par procuration à Sanaa. Pendant ce temps, les forces yéménites attaquent les villes saoudiennes les unes après les autres. Les projets saoudiens de changement de régime en Irak et la Syrie via les djihadistes salafistes semblent compromis. Le faible prix du pétrole oblige le gouvernement saoudien à augmenter les impôts. Les nouvelles taxes sont rarement populaires.
Pour détourner l’attention de tous ces problèmes, les Saoudiens ont décidé de se débarrasser d’un groupe de prisonniers. Il y avait des craintes que l’exécution effective d’al-Nirm augmenterait les tensions entre sunnites et chiites. Plusieurs gouvernements et les Nations Unies ont averti que cela augmenterait les conflits sectaires si cela avait lieu. Eh bien, c’était justement le but !
La légitimité du gouvernement saoudien dépend de sa largesse financière et de son sectarisme. Élever la barre sectaire en provoquant une réaction chiite permet au régime saoudien de rassembler les religieux wahhabites sunnites et le peuple à ses côtés.

 

Aussi, faudrait-il souligner sur un autre plan que la famille Saoud se sent menacée. Le roi Salmane âgé de 80 ans serait en mauvaise santé et préparerait sa succession. Son héritier politique désigné est son neveu, le prince Mohammed Ben Nayef ; le second sur la liste étant son fils, le prince Mohammed ben Salmane, responsable de la cour royale et surtout, ministre de la Défense. Des rumeurs insistantes laissent entendre qu’une sourde compétition existerait entre les deux hommes, sans compter que des dissidences agitent la pléthorique famille royale qui compte plus de 4 000 princes.

 

Le prince Salmane est en première ligne dans la guerre qui a été déclenchée par l’Arabie saoudite, à la tête d’une importante coalition arabe, au Yémen contre les rebelles Houthi et les partisans de l’ex-président Saleh. Le dernier cessez-le-feu a été levé le 3 janvier mais aucune des parties ne semble en mesure de l’emporter à court ou moyen terme. Le prince ben Nayef est lui responsable de la sécurité intérieure et de l’unité du royaume. C’est donc lui qui serait à l’origine de la récente vague d’exécutions.

Celle-ci semble d’abord destinée à usage interne pour faire rentrer dans le rang tous ceux qui remettent en cause la famille royale, au premier rang desquels se trouve la minorité chiite. Les Saoud font une véritable fixation sur les chiites en général et sur l’Iran en particulier. Même en dehors de toute logique géopolitique, ils pensent que les mollahs iraniens veulent conquérir le monde musulman dans son ensemble.

 

D’un autre côté, la famille royale ne peut se mettre à dos les autorités religieuses saoudiennes très anti-chiites qui n’apprécient guère l’exécution de salafistes jugés très proches de la doctrine wahhabite. C’est aussi pour cette raison que des chiites ont également été exécutés, afin de faire effet de « contrepoids ». Il était important de montrer qu’ils n’étaient pas punis pour leurs croyances mais pour leur volonté insurrectionnelle destinée à abattre le régime.

Chérif Abdedaïm