Rudolf Hilferding, Marxisme et socialisme

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MICHEL PEYRET :

« Mais la compréhension de la justesse du marxisme, nous dit Rudolf Hilferding, qui inclut la compréhension de la nécessité du socialisme, n’est absolument pas le produit de jugements de valeur, pas plus qu’une incitation à une conduite déter­minée. Car reconnaître une nécessité est une chose et se mettre au service de celte nécessité en est une autre. On peut parfaitement être convaincu de la victoire finale du socialisme et se mettre au service de ceux qui le combat­tent. Mais la compréhension des lois du mouvement de la société qu’apporte le marxisme confère une supériorité à celui qui l’a faite sienne, et, parmi les adversaires du socialisme, les plus dangereux sont certainement ceux qui se la sont assimilée. Mais d’un autre côté l’identification du marxisme avec le socialisme est facile à comprendre. Le maintien de la domination de classe est liée à la condition que ceux qui y sont soumis croient à sa nécessité. Reconnaître son caractère provisoire, c’est en préparer la chute. D’où la répul­sion insurmontable qu’éprouve la classe dominante à accepter les résultats du marxisme… »
Voyons plus profondément la présentation du « capital financier » par son auteur…

Rudolf Hilferding – Le capital financier
Préface – 1910
Nous nous proposons ci-dessous d’apporter une explication scientifique des phénomènes économiques du déve­loppement capitaliste moderne. Mais cela signifie tenter d’incorporer ces phénomènes dans le système théorique de l’économie politique classique, qui commence avec W. Petty et trouve sa plus haute expression chez Karl Marx. Ce qui caractérise le capitalisme « moderne », ce sont les phénomènes de concentration qui se manifestent, d’une part, dans la « suppression de la libre concurrence » au moyen de cartels et de trusts, de l’autre, dans une liaison de plus en plus étroite entre capital bancaire et capital industriel. Par cette liaison, le capital, nous le montrerons plus loin, prend la forme de capital financier, qui est sa manifestation la plus haute et la plus abstraite.

C’est ici que les apparences mystiques, dans lesquelles s’enveloppe, d’une façon générale, le système capitaliste, sont les plus difficiles à percer. Le mouvement propre du capital financier, qui paraît autonome, bien qu’il ne soit qu’un reflet, les formes variées dans lesquelles il s’accomplit, la façon dont il se détache et devient indépendant du mouvement du capital industriel et commercial, sont des phénomènes qui appellent d’autant plus l’analyse que son accroissement rapide et l’influence de plus en plus grande qu’il exerce dans la phase actuelle du capitalisme rendent impossible de comprendre les tendances écono­miques actuelles, comme aussi toute science économique, sans la connaissance des lois et de la fonction du capital financier.

L’analyse théorique de ces phénomènes devait ainsi mener à l’étude des rapports qu’ils soutiennent entre eux et par là à une analyse du capital bancaire et de ses rap­ports avec les autres formes de capital. Il fallait examiner s’il convient d’accorder une importance économique spéci­fique aux formes juridiques sur lesquelles est fondée l’entreprise industrielle et ce qu’a à dire à ce sujet la théorie économique de la société par actions. Mais, dans les rap­ports entre capital financier et capital industriel on ne pouvait considérer que les rapports existant entre les formes élémentaires du capital-argent et du capital pro­ductif. Ainsi se posait la question du rôle et de l’essence du crédit, question à laquelle on ne pouvait répondre qu’en expliquant le rôle de l’argent. C’était d’autant plus important que, depuis qu’a été formulée la théorie marxienne de l’argent, toute une série de problèmes ont été posés par les formes que celui-ci revêt en Hollande, en Autriche et en Inde, problèmes auxquels la théorie de l’argent à jus­qu’ici en vigueur n’apporte aucune solution, ce qui a amené Knapp à tenter de renoncer à toute explication économique pour y substituer une terminologie juridique qui paraissait offrir, sinon une explication scientifique, du moins la possibilité d’une description objective. Mais l’étude approfondie de ce problème de l’argent s’imposait d’autant plus que c’est seulement grâce à elle qu’on pou­vait apporter la preuve de la justesse d’une théorie de la valeur constituant la base de toute doctrine économique et que seule une analyse correcte de l’argent permet de faire comprendre le rôle du crédit et, par là, les formes élémentaires des rapports entre le capital bancaire et le capital industriel.

Ainsi s’imposait d’elle-même la structure de cette étude. Après l’analyse de l’argent vient celle du crédit, suivie de la théorie des sociétés par actions et de l’analyse de la position que le capital bancaire occupe par rapport au capital industriel. Cela mène à l’étude de la Bourse des valeurs en tant que « marché des capitaux », à la suite de quoi un chapitre spécial doit être consacré à la Bourse des marchandises, à cause des rapports qu’elle incarne entre le capital-argent et le capital commercial. Avec le progrès de la concentration industrielle, les liens entre capital bancaire et capital industriel s’enchevêtrent de plus en plus et rendent nécessaire l’étude de ces phénomènes de concentration qui atteignent leur point culminant dans les cartels et les trusts, et celle de leurs tendances de développement. Les espoirs, liés à la formation des monopoles, en vue de la « réglementation de la production » et par là du maintien du système capitaliste, monopoles auxquels on a attribué une influence considérable sur les crises commerciales périodiques, imposaient une analyse des crises et de leurs causes, par quoi prenait fin la partie théorique. Mais, du fait que le développement, dont on a essayé de donner une explication scientifique, a des effets considérables sur la composition des classes au sein de la société, il paraissait opportun d’étudier dans une der­nière partie les influences principales qui s’exercent sur la politique des grandes classes de la société bourgeoise.
On a souvent reproché au marxisme d’avoir négligé l’étude des théories économiques et ce reproche est justifié dans une certaine mesure. Mais il faut dire également que cette lacune n’est que trop explicable. L’économie politique, du fait de l’infinie complexité des phénomènes à étudier, est certainement l’une des entreprises scientifiques les plus difficiles. Et il se trouve que le marxiste est dans une situa­tion toute particulière : exclu des universités, qui offrent le temps nécessaire à des recherches scientifiques, il ne peut consacrer à ce genre de travaux que les heures de loisir que lui laisse la politique. Exiger de combattants que leur contribution à l’édifice de la science progresse aussi rapidement que celui de travailleurs pacifiques serait injuste, si cela ne témoignait d’un certain respect pour leurs capacités. L’étude de la politique économique néces­site peut-être, après les nombreuses controverses méthodologiques de ces derniers temps, sinon une justification, du moins une courte explication. On a dit que la politique est un enseignement de règles, déterminées en dernière analyse par des jugements de valeur. Mais, comme de tels jugements ne sont pas objet de la science, il s’ensuit que le travail politique déborde le cadre de l’examen scienti­fique. Engager ici des discussions d’ordre méthodologique sur les rapports de la science normative et de la science des lois, de la finalité et de la causalité, est bien entendu hors de propos, et je dois y renoncer d’autant plus que, dans le premier tome de ses études sur Marx, Max Adler a longuement étudié le problème de la causalité pour la science sociale. Il nous suffira de dire ici que l’étude de la politique ne peut avoir pour le marxisme d’autre but que la révélation de rapports de causalité. La connais­sance des lois de la société productrice de marchandises montre en même temps les facteurs essentiels qui déter­minent la volonté des classes de cette société. Montrer la façon dont se détermine la volonté de classe est, selon la conception marxiste, la tâche de la politique scientifique, c’est-à-dire de la politique qui décrit des rapports de cau­salité. Tout comme sa théorie, la politique du marxisme ne comporte aucun jugement de valeur
Il est donc faux, quoique ce soit là une opinion très répandue, de confondre marxisme et socialisme. Car, consi­déré uniquement en tant que système scientifique, et abstraction faite par conséquent de ses effets historiques, le marxisme n’est qu’une théorie des lois du mouvement de la société, qui formule d’une façon générale la concep­tion marxiste de l’histoire, tandis qu’elle applique l’éco­nomie marxiste à l’époque de la production de marchan­dises. La conséquence socialiste est le résultat des tendances qui se manifestent dans la société productrice de marchandises. Mais la compréhension de la justesse du marxisme, qui inclut la compréhension de la nécessité du socialisme, n’est absolument pas le produit de jugements de valeur, pas plus qu’une incitation à une conduite déter­minée. Car reconnaître une nécessité est une chose et se mettre au service de celte nécessité en est une autre. On peut parfaitement être convaincu de la victoire finale du socialisme et se mettre au service de ceux qui le combat­tent. Mais la compréhension des lois du mouvement de la société qu’apporte le marxisme confère une supériorité à celui qui l’a faite sienne, et, parmi les adversaires du socialisme, les plus dangereux sont certainement ceux qui se la sont assimilée.

Mais d’un autre côté l’identification du marxisme avec le socialisme est facile à comprendre. Le maintien de la domination de classe est liée à la condition que ceux qui y sont soumis croient à sa nécessité. Reconnaître son caractère provisoire, c’est en préparer la chute. D’où la répul­sion insurmontable qu’éprouve la classe dominante à accepter les résultats du marxisme. En outre, la complexité du système exige une étude que seul peut s’imposer celui qui n’est pas convaincu d’avance du caractère nuisible des résultats. C’est ce qui explique que le marxisme, qui est une science objective, exempte de tout jugement de valeur, reste nécessairement la propriété des porte-parole de la classe dont la victoire est pour lui le résultat de son étude. C’est dans ce sens seulement qu’il est la science du prolé­tariat, opposée à la science économique bourgeoise, tout en maintenant fermement la prétention qu’a toute science à la valeur objective de ses résultats..

Le présent travail était déjà, il y a quatre ans, terminé dans ses grandes lignes. Des circonstances extérieures en ont seules retardé l’achèvement. Mais je me permettrai de faire remarquer que les chapitres traitant du problème de l’argent étaient déjà terminés avant la parution du livre de Knapp * , et je n’y ai apporté depuis que des modifi­cations sans importance, ainsi que des notes critiques. Mais ces chapitres sont aussi ceux qui causeront le plus de difficultés au lecteur car, dans les questions d’argent, ce n’est pas seulement la bonne humeur qu’on perd faci­lement, mais aussi la compréhension théorique, ainsi que le reconnaissait Fullarton, qui écrivait mélancoliquement : « The truth is, this a subject on which there never can be any efficient or immediate appeal to the public at large. lt is a subject on which the progress of opinion always has been, and always must be, exceedingly slow. » Et cela ne s’est certainement pas amélioré depuis. C’est pourquoi nous nous hâtons d’assurer qu’une fois franchi le cap des premières discussions, le lecteur n’aura pas lieu de se plaindre de difficultés particulières.

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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