Un bilan de la lutte contre la « Loi Travail »

Robert Bibeau.  Éditeur.  http://www.les7duquebec.com

 

(Deux articles signés nous sont parvenus par courriel. Ils portent sur  le mouvement NUIT DEBOUT en France et sur la lutte de résistance ouvrière à la Loi travail ou Loi El-Khomri – ce dernier mouvement étant particulièrement important pour la classe prolétarienne révolutionnaire, même si ce sont les bureaucrates syndicaux français qui ont  dirigé le mouvement, ce qui dans les circonstances présentes du mouvement ouvrier en France était inévitable. Nous ne partageons pas tous les points de vue présentés dans ces deux textes, mais cela n’a pas d’importance au milieu d’un débat en évolution.  À chacun de se faire une idée à partir de ces propos. Bonne lecture. Robert Bibeau.  Éditeur. Les7duquebec.com)

 

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CONTRIBUTIONS DIVERSES SUR LE MOUVEMENT ANTI-EL KHOMRI

 

Printemps 2016: un mouvement inattendu

 

Un climat social en voie de réchauffement

 

Dès le début de l’année, suite à l’annonce du projet de réforme du code du travail (dite loi El Khomri ou « loi travail »), dont la présentation en conseil des ministres est prévue pour le 9 mars, apparaissent les premières manifestations appelées par les syndicats. Si la CFDT (suivie par la CFTC, l’UNSA et la CFE-CGC, qui modifiera sa position par la suite) se déclare satisfaite par les premières petites modifications rapidement introduites dans le projet, l’intersyndicale CGT-FO-Solidaires-FSU-UNEF-Fidl-UNL affiche son opposition. Elle sera rejointe à maintes occasions par l’UEC et les diverses composantes du Front de gauche, plusieurs collectifs étudiants et lycéens, dont le Mili, mais aussi le DAL, la LDH (notamment contre les violences policières et l’état d’urgence), le Gisti et les associations d’aide aux migrants…

 

Les dates de ces manifestations se croisent avec celles des manifs de solidarité avec les migrants et contre l’état d’urgence. Elles font suite à la mobilisation contre la COP 21, que l’État avait réussi à contrôler dans les derniers mois de 2015, ce qui avait laissé le sentiment que l’état d’urgence servait plus à étouffer le mouvement écologiste qu’à protéger la population du danger terroriste[1]. On a donc l’impression d’emblée que la mobilisation contre la loi El Khomri s’inscrit dans un climat social déjà en voie de réchauffement.

 

Les manifestations vont s’intensifier à l’approche de la présentation de la loi devant le Parlement : 9 janvier (à la gare du Nord), 11 janvier, 26 janvier (fonction publique), 7 février, 4 mars (à la gare du Nord contre la destruction du bidonville de Calais), 6 mars (à Belleville), 9 mars, 10 mars (retraités), 12 mars (au Luxembourg contre l’état d’urgence), 24 mars, 31 mars, 5 avril, 9 avril, 14 avril (manif sauvage nocturne suivie d’incidents), 28 avril et grève des contrôleurs aériens, 1er mai, 2 mai (résistance à l’évacuation et la dispersion du campement de 1600 migrants à Stalingrad), 3 mai (étudiants), 4 mai (résistance à l’évacuation du lycée Jean-Jaurès occupé par 277 migrants, 10 mai (cheminots), 12 mai, 18 mai (manif du syndicat de police Alliance et contre-manif du collectif UNPA), 17, 19 et 26 mai. Le 14 juin, une manifestation nationale où la police intervient de façon violente et préméditée permet au gouvernement de prendre prétexte de la violence des « casseurs » pour éviter de voir les centaines de milliers de personnes descendues dans la rue – avec la complicité de médias serviles. Suivent une autre manifestation le 23 juin – d’abord interdite puis autorisée, mais très encadrée et sous haute surveillance policière, et une dernière le 28 juin, qui devrait marquer l’enterrement du mouvement. A cette série il faut ajouter plusieurs manifestations spontanées, parfois nocturnes, dans différents quartiers de Paris, dont la presse n’a pas ou peu parlé.

 

 

« Nuit debout » à Paris

 

Le 31 mars, après la manifestation se produit un événement imprévu : à la Bourse du travail où le film Merci patron est projeté, un groupe de manifestants, mené par François Ruffin, l’auteur du film et l’éditeur du journal Fakir, se propose de rester sur la place de la République voisine pour prolonger le débat : « Nuit debout » est né.

Observé du point de vue de ses capacités à mobiliser l’ensemble du corps social, ce mouvement apparaît bien limité. Mais observé du point de vue de ses dynamiques internes, il en ressort un tableau assez différent.

 

  • Il se distingue d’autres « mouvements des places » du fait, d’abord, des circonstances de sa naissance, directement liée au mouvement en cours contre la loi travail. A l’origine, c’est l’affaire de quelques dizaines de jeunes, dont une bonne partie semblent avoir fait leurs armes dans les mobilisations « citoyennistes » des dernières années (mouvement des désobéissants, Action Climat autour de la COP21), qui décident de poursuivre l’expérience de la première nuit en se donnant les moyens de faire exister ce rassemblement tous les soirs. Et qui vont mettre en œuvre leurs méthodes et défendre leurs valeurs.

 

Ces méthodes semblent assez rodées, héritage en grande partie des mouvements altermondialistes. Ce qui va maintenir une certaine dichotomie entre « passants » (écouteurs passifs ou parleurs) et organisateurs, toujours sur le pied de guerre. Les commissions « structurelles » qui se constituent dès le début (accueil, logistique, sénénité, infirmerie, cantine…) et semblent avec le temps reproduire la spécialisation des tâches entre ceux qui en font partie et ceux qui recourent à leurs services, accuseront vers la fin juin une certaine fatigue qui pesera sur le sort du mouvement.

Dans le débat, certains principes s’imposent d’emblée, qui sont eux aussi ceux de cette génération :

– La parole doit être libre et ouverte à tous, de façon égalitaire. Cela se traduit concrètement par l’organisation d’une assemblée faite de prises de parole successives, sans hiérarchie ni structuration, d’où une impression persistante de flottement et par moments de grand défouloir.

– Les groupes politiques constitués n’ont pas la parole en tant que tels, les « encartés » peuvent s’exprimer, mais en tant que simples citoyens.

Toutefois, une évolution se fait jour au fil des semaines :

– dès la deuxième semaine, des commissions destinées à permettre le débat et la prise d’initiatives se constituent, mais en reproduisant la traditionnelle segmentation des questionnements et revendications (écologie, féminisme, antispécisme, anticolonialisme, éducation populaire…), avec en leur sein un poids significatif de militants des traditionnels regroupements occupant déjà le terrain sur ces questions ;

– rapidement, certaines de ces commissions se mettent à organiser des débats thématiques en marge de l’assemblée (dite « AG »). Ces débats drainent de plus en plus de monde, s’approfondissent avec le temps, et prennent peu à peu le pas sur l’AG, qui se clairsème.

– au bout d’un mois, des tentatives se font jour d’amener l’AG, par un processus compliqué de vote en plusieurs étapes, à donner une expression politique commune au mouvement. Cette recherche très laborieuse (et finalement inaboutie) traduit une volonté très partagée de réussir à pratiquer une forme de démocratie directe, mais qui porte essentiellement sur des questions de forme, indépendamment de tout contenu. Le mandatement, sur un contenu précis justement, reste une option majoritairement refusée. En revanche, l’appel en faveur d’une nouvelle Constituante trouve un certain écho sur la place, ce qui confirme que la démocratie est perçue avant tout comme une question de méthode, et non comme le produit d’un mouvement de lutte collective.

 

  • Le lien originel avec la lutte contre la loi El Khomri maintient cependant une relation forte avec les luttes du monde du travail :

Le thème de la « grève générale » devient un des thèmes forts dans les débats, et fait vite l’objet d’une commission spécifique, qui draine des militants syndicalistes de base décidés à jouer la carte des liens inter-secteurs pour contraindre les bureaucraties syndicales à appeler à une grève générale reconductible. La pression de ces syndicalistes de base s’était déjà traduite par le relais de la pétition de Caroline de Haas (1,3 million de signatures), puis par le lancement le 22 mars de l’appel « On bloque tout » ; elle s’est ensuite fait sentir par de vifs débats au congrès de la CGT de la mi-avril, qui n’a pourtant débouché sur aucun autre engagement que de nouvelles journées d’action.

 

La présence de ces militants syndicaux a aussi permis l’ouverture de la Bourse du travail (sous la couverture de l’UD CGT de Paris) à des réunions de groupes d’action, à des meetings contre la répression ou à des rencontres entre syndicalistes, salariés, manifestants et « nuit-deboutites ».

 

La commission a elle-même réussi, à la suite de la manifestation du 28 avril, à organiser une AG sur la place centrée sur le thème de la grève générale, qui a drainé beaucoup de monde et où se sont exprimés à la fois des syndicalistes de base de secteurs en lutte (taxis, cheminots, postes), deux membres de deux CNT – tous poussant à un appel à la grève reconductible – et les secrétaires généraux des confédérations CGT et SUD – jouant les tribuns sans prendre d’engagements concrets. On voit ainsi se reproduire la logique de la mobilisation défaite de 2010, à cette différence près que cela se produit sur la place et non plus dans les salles closes des Bourses du travail. Le volontarisme militant continue à se heurter non seulement à l’inertie des bureaucraties syndicales – qui ne conçoivent les mobilisations que comme un appoint dans un processus de négociation devant se jouer dans le cadre politique institué – mais aussi à la passivité de la grande masse des salariés, enfermés dans leurs entreprises et qu’aucune présence syndicale active ne cherche à mobiliser sur la base de leurs propres difficultés et raisons de s’opposer au pouvoir patronal.

 

Le thème de la convergence des luttes est d’emblée très présent dans les discours, et fait lui aussi l’objet d’une commission spécifique. Mais plus qu’une convergence dans les faits susceptible véritablement de faire évoluer le rapport de forces, il y a une forte tension unitaire, une envie de donner une aide concrète à ceux qui sont en lutte, une idéologie de la convergence en somme, qui par moments réussit à se concrétiser. Quelques exemples: l’aide (réciproque) apportée aux intermittents du spectacle dans plusieurs de leurs actions, notamment lors de l’occupation de l’Odéon et de la Comédie-Française ; la jonction avec la manifestation de cheminots à la gare Saint-Lazare en avril ; le blocage physique pendant quelques heures de McDonald’s touchés par des grèves ; la présence physique de « nuitdeboutistes » en solidarité avec les migrants lors de leurs évacuations par la police; puis, quand les grèves s’amplifient, le soutien, parfois massif, aux piquets de grève, notamment, à Paris, dans les usines de traitement des déchets et, en province, dans les raffineries.

 

L’idée, largement agitée lors du mouvement de 2010 contre la réforme des retraites, de « blocage des flux », supposé pouvoir, dans un contexte de précarisation croissante du salariat, se substituer à la grève générale pour bloquer l’économie, revient couramment dans les débats, mais sans arriver à dépasser vraiment le stade de l’idée agitatoire. En mai, les deux tentatives de blocage des camions du port fluvial de Gennevilliers sont rapidement neutralisées par les forces de l’ordre, et le blocage d’un grand magasin en banlieue pendant quelques heures a eu des effets forcément limités, faute de relais chez les travailleurs concernés. Par la suite, la pratique des blocages s’est amplifiée en lien avec les grèves en cours – sur des routes, des ponts, aux sorties de ports et de raffineries – mais l’intervention rapide de la police en a réduit l’impact économique à peu de chose. Leur importance réside surtout dans le fait qu’elles ont été des occasions de regroupement transversal et d’action commune fortement galvanisatrice.

 

Dès la deuxième semaine, on a vu des syndicalistes de groupes professionnels mobilisés venir à Nuit debout organiser des débats sur les problèmes spécifiques de leurs secteurs (des militants de SUD Santé-social pour « Hôpitaux debout », le « groupe des 37 » pour « Psychiatrie debout »). Mais ces initiatives n’ont pas réussi à durer plus de quelques semaines – sans doute parce que la conjonction recherchée a eu du mal à porter ses fruits dans un cadre qui par moments ressemblait plus à un terrain de foire qu’à un lieu de débat. Les enseignants, pourtant toujours en lutte, pour certains, contre la réforme du collège, n’ont participé qu’individuellement, notamment dans la commission éducation. Pas non plus de débats spécifiques sur la condition étudiante. Les coordinations lycéenne et étudiante se sont manifestes parfois en AG mais s’organisaient ailleurs que sur la place.

 

  • La lutte contre l’état d’urgence s’est parfois confondue avec la lutte contre les violences policières, qui ont commencé avec la mobilisation lycéenne et se sont sérieusement aggravées avec les manifestations des 28 avril et 1er mai. Il semble en effet qu’à partir de la fin avril, le pouvoir ait cessé de tabler sur l’épuisement de Nuit debout et cherché dès lors surtout à dissuader de manifester, dans la crainte de la jonction entre jeunes « nuit-deboutistes » et salariés plus âgés permise par ces manifs.

 

Sur la place de la République, les tracasseries policières sont devenues quotidiennes: après avoir imposé le démontage des installations durant la deuxième partie de la nuit (officiellement pour permettre le nettoyage de la place), l’autorité municipale a interdit d’y consommer des boissons (les premiers jours, c’était la police qui encourageait les vendeurs à la sauvette à occuper la place), d’y faire des cortèges, d’user de sonos après minuit, puis après 22 heures, ce qui a créé de multiples occasions de contrôle, de fouille sur les voies d’accès et le métro et le harcèlement de ceux qui se rendaient sur la place.

 

Les moments d’affrontement physique avec les forces de police, récurrents lors de toutes les manifestations contre la loi travail, mais aussi recherchés certaines fins de nuit par de petits groupes de « violents » assumés, a fait de la question de la violence un leitmotiv des AG et des débats. La difficile contradiction entre la réprobation morale de la violence, majoritaire chez les jeunes de ce milieu social, et la volonté de non-désolidarisation de ce qui était perçu comme une des multiples expressions du mouvement a fait l’objet de débats récurrents. L’inconsistance politique de cette forme de « radicalisme », qui n’a fait en outre qu’alimenter le lynchage médiatique de l’ensemble du mouvement, semble tout de même avoir été perçue par certains, mais très peu discutée publiquement.

 

La solidarité face à la répression (arrestations massives en fin de manif ou lors d’actions lycéennes) a été au départ assumée avec un certain savoir-faire, hérité des combats altermondialistes et écologistes : présence permanente d’avocats sur la place, mobilisation d’une legal team dans les manifs, meetings antirépression… Mais, par la suite, ces initiatives semblent n’avoir pas suffisamment résisté pour réussir à faire face à la multiplication du nombre d’arrestations et d’inculpations.

 

A noter également que la peur du terrorisme tant instrumentalisée par le pouvoir ne semble avoir occupé aucune place dans les esprits de la place, au point que l’état d’urgence était perçu essentiellement comme un état d’exception juridique. Saluons enfin l’opiniâtreté des nuit-deboutistes : malgré les intempéries, malgré les tracasseries policières, malgré les tensions suscitées par les épisodes de violence en fin de nuit, malgré toutes les dépenses d’énergie qu’exige quotidiennement la « logistique », ils ont continué, pendant trois mois et demi, convaincus de l’importance de ce qu’ils contribuaient à faire vivre.

 

Le poids politique de Nuit debout

 

Il faut d’abord souligner l’importance en soi de l’occupation de cette grande place centrale parisienne, consacrée à la réflexion politique et à l’échange. Pas seulement parce que Paris manque cruellement de lieux indépendants de rencontre et discussion[2]. L’ouverture sur la ville, qui, en permettant à quiconque de venir prendre part aux discussions en AG ou en commissions, en a fait une véritable agora ; la liberté d’y organiser des débats (même si l’inscription en commissions permet d’être relayé dans les agendas et de disposer de sonos)… tout cela a contribué à faire de Nuit debout un lieu politique, au plein sens du terme.

 

Et c’est un fait que cette initiative correspondait à un besoin. Dans une société fortement atomisée, dans une ville de plus en plus colonisée par le tourisme, le spectacle, la « fête », dans un monde où l’expression publique est confisquée par des médias omniprésents, le besoin de se faire écouter et d’écouter, mais aussi d’échanger et réfléchir ensemble est grand. C’est bien ce besoin qu’a révélé le succès inattendu de Nuit debout. Et qu’a confirmé la durée exceptionnelle de cette dynamique, qui a mûri et s’est structurée, démentant tous les pronostics d’épuisement rapide.

 

L’initiative de surcroît s’est très vite élargie, d’abord grâce au rôle d’amplification des relais Internet dont elle s’est dotée (le site, Radio debout, Télé debout), d’autre part par son essaimage spontané : des « Nuit debout » sont apparues dans bon nombre d’autres villes en France (avec quelques relais à l’étranger), mais aussi dans certains quartiers de Paris et quelques villes de banlieue, où le phénomène de proximité leur a permis d’articuler la mobilisation avec des questions plus locales et une dimension plus conviviale.

 

Les médias et les sceptiques ont eu tôt fait de mettre l’accent sur la composition sociale restreinte des fréquentateurs de Nuit debout : ils seraient exclusivement jeunes, blancs, parisiens et des classes moyennes précarisées – constat qu’une étude sociologique a sérieusement nuancé[3]. Certes, les « quartiers » des banlieues ne pas venus sur la place. Il n’empêche : ces rassemblements et débats quotidiens ont joué pour les plus jeunes un vrai rôle de première socialisation politique – rôle qu’avaient cessé de jouer depuis quelque temps les luttes étudiantes et lycéennes, devenues faibles ou inexistantes.

 

La naïveté politique de la jeune génération engagée dans le mouvement n’est d’ailleurs pas en soi une faiblesse, quoi qu’en disent les groupes d’ultragauche ou les post-autonomes. Elle la pousse en effet à prendre le pouvoir au pied de la lettre, prenant ainsi la mesure de son hypocrisie. Il y a là un facteur de maturation politique à ne pas sous-estimer. Ceux qui parlent de récupération politicienne n’ont pas compris que, pour que celle-ci puisse opérer, il faut que le mouvement perde sa capacité propulsive et se résigne à l’hégémonie de la culture politique dominante.

 

Car Nuit debout a joué aussi un rôle non négligeable dans le mouvement de lutte. Cela grâce au travail des commissions « grève générale » et « convergence des luttes », qui ont réfléchi au quotidien aux modalités d’action et relayé les différentes initiatives ; grâce aussi à l’organisation de débats en AG recentrés, au soir des journées de mobilisation, sur les questions qui se posaient à la lutte ; mais surtout grâce au fait que Nuit debout a assuré une forme de continuité au mouvement d’ensemble, en faisant en quelque sorte tapis entre les différentes manifestations ponctuant le calendrier syndical – chose que le mouvement contre la réforme des retraites de 2010 n’avait pas su produire. Même si, depuis fin mai, le mauvais temps aidant, un certain épuisement est devenu visible.

 

Malgré toutes ses insuffisances, ce mouvement est donc resté une épine importante dans le pied du gouvernement, qui n’a pas encore trouvé le moyen de s’en débarrasser sans trop de casse. Le traitement systématiquement hostile et méprisant des grands médias traduit d’ailleurs bien en quoi ces prises de parole sauvages et incontrôlables dérangent le pouvoir et ceux qui ont pour mission de produire et diffuser son discours. Il est clair que la présence d’un lieu où la politique s’élabore en dehors de tout contrôle et de tout cadre institué lui fait peur. D’autant que les « professionnels » de l’action politique qui pourraient, comme en Espagne, orienter le mouvement vers un simple renouvellement de personnel dans les structures en place n’y ont pas (encore?) trouvé place[4].

 

La lutte contre la « loi travail »

 

La loi travail passe devant le Parlement dans la première moitié du mois de mars. Elle est adoptée le 12 mai par recours à l’article 49-3. La motion de censure de la droite est repoussée et la gauche dissidente (écologistes, PC, PG et frondeurs PS), avec 56 signatures, échoue à trouver le nombre suffisant de députés (58) lui permettant de présenter sa propre motion. Le PS commence à se fissurer, et le recours au 49-3 n’a fait qu’exaspérer les opposants. Résultat : la mobilisation s’élargit et gagne certaines entreprises stratégiques, le gouvernement apparaît piégé par sa propre intransigeance[5].

 

Vers la mi-mai, le mouvement prend une tournure plus déterminée. Des blocages de chauffeurs routiers apparaissent près des ports et des raffineries, comme un coup de semonce, mais ne durent que le temps que le gouvernement promette la « sanctuarisation » de leurs heures supplémentaires – qui représentent jusqu’à la moitié de leur salaire –, les faisant ainsi échapper aux conditions générales prévues par la loi travail.

 

Entre-temps la grève gagne plusieurs ports et raffineries de pétrole, qui se retrouvent bloqués. Le 24 mai, la police attaque le piquet de dockers qui bloque le dépôt de Fos-sur-Mer et promet de débloquer les autres raffineries et dépôts de carburant. Pendant trois semaines, les huit raffineries ont toutes fait grève et arrêté la production. Les interventions de la police visant à lever les blocages n’ont d’autre effet que de renforcer la détermination des grévistes, qui ne font plus sortir une seule goutte d’essence, en particulier dans l’Ouest. Le gouvernement réussit toutefois à éviter que la pénurie de carburant touche massivement la région parisienne, sur laquelle se concentre l’attention des médias. Les grèves, minoritaires au début, deviennent vite majoritaires dans les raffineries. Mais là encore, pas pour longtemps : elles s’épuisent l’une après l’autre, et les stations d’essence sont vite réapprovisionnées.

 

A la SNCF, la CGT appelle à la grève reconductible tous les mercredis et jeudis à partir du 18 mai. Sud-Rail voudrait durcir le mouvement et appelle à la grève reconductible jusqu’au 11 juillet, date de la fin de l’Euro de football, mais, seul, il ne fait pas le poids. Le 18, la direction affiche un taux de grévistes de 15%, manifestement faux puisque entre un tiers et la moitié des trains ne circulent pas. Mais à la SNCF les échéances de la lutte contre la loi travail se croisent avec celles de la lutte contre la réforme du rail, où l’UNSA et la CFDT appellent aussi à l’action sous peine de se couper de leur base, plus corporatiste. L’unité ne durera pas longtemps: dès le deuxième jour de grève, ces deux confédérations invitent leurs membres à reprendre le travail. La première semaine de juin s’annonce donc périlleuse, même si l’intersyndicale n’avait pas prévu de manifestation de rue. Les syndicats ont choisi de faire peser la menace d’une grève reconductible à l’occasion de l’Euro de foot plutôt que de coordonner un mouvement de grève large et bien déployé à un moment où plusieurs autres catégories sont entrées dans la danse. L’accord d’entreprise et de branche est approuvé par la CFDT et l’UNSA (qui représentent 30% des voix aux élections) et repoussé par la CGT et SUD (qui en cumulent 50 %). Ensemble, ces dernières pourraient opposer leur veto, mais le « sens des responsabilités » de la CGT prévaut : la fédération CGT des cheminots refuse de faire jouer son droit de veto et l’accord devient effectif.

 

La CGT appelle aussi à la grève illimitée à la RATP à partir de jeudi 2 juin, mais avec des effets limités – les blocages des dépôts d’autobus, qui sont plus l’œuvre des commissions de Nuit debout que des grévistes, sont démantelés le jour même. A la même date on fait grève dans les ports, tandis que les aéroports et l’aviation civile sont appelés à s’y mettre entre vendredi 3 et dimanche 5 juin. Les pilotes de ligne menacent de s’y mettre aussi une fois le championnat européen de football commencé, après la mi-juin, mais, isolés désormais, ils renoncent.

 

Le secteur de l’énergie a aussi rejoint le mouvement et plusieurs centrales nucléaires sont entrées en grève, imposant une baisse de puissance qui oblige EDF à importer de l’électricité. Les pénuries ne se font pas sentir au niveau du consommateur, comme c’est le cas pour l’essence, mais la valeur symbolique d’une telle action reste très forte. Là encore, au bout de deux semaines, les grévistes reprennent le travail.

 

Il faut dire que la grève touche plusieurs secteurs où la CGT est solidement implantée. Pour certains, l’enjeu est principalement la lutte contre la loi travail. C’est le cas pour les ports, la chimie et les secteurs de l’énergie, mais aussi pour les services de collecte des ordures (la mairie de Paris, par exemple, sera amenée à faire appel à des entreprises privées pour le ramassage) et surtout les usines d’incinération, bloquées par les grévistes et leurs soutiens jusqu’à intervention policière (à Bordeaux, la grève durera jusqu’à fin juin). D’autres catégories ont des revendications spécifiques et profitent du climat de lutte généralisée pour s’y mettre. Le gouvernement cherche à les détacher du mouvement d’ensemble en répondant à certaines de ces revendications, parfois même en prenant les devants, et toujours en faisant des promesses à droite et à gauche. On a vu ce qu’il en était chez les routiers et les cheminots. La fonction publique fait aussi partie des professions que le gouvernement réussit à détacher du mouvement en accordant quelques largesses : 1,2 % d’augmentation du point d’indice des salaires. Avec, pour les instituteurs, une « prime de suivi et d’accompagnement » (soit 800 euros de plus sur l’année) et, pour tous les professeurs du second degré, un saut automatique de catégorie).

 

L’extension et la radicalisation du mouvement a toutefois permis à la CGT de reprendre en quelque sorte le contrôle de la situation. Elle se trouve désormais en position de montrer que, sans elle, pas de mouvement capable de s’imposer au gouvernement. Dans les entreprises, aucune forme de coordination autonome n’a vu le jour (à l’exception, politiquement significative mais concrètement sans grand impact, des gares parisiennes), et Nuit Debout ne fait pas le poids. Si le gouvernement accepte la négociation, tout est en place pour que la manifestation du 14 juin devienne une manif d’enterrement du mouvement.

 

Mais le gouvernement se raidit. Au lieu d’offrir à la CGT une porte de sortie honorable, il lui offre l’occasion, en s’entêtant à défendre à tout crin son projet de loi, de montrer à sa base qu’elle est capable d’obtenir un résultat. Quand le projet passe en commission, au Sénat, la droite en profite pour durcir le texte originel : la semaine de 35 heures saute et, en l’absence d’accord d’entreprise ou de branche, les salariés pourraient avoir à travailler 39 heures à la demande du patron, 48 heures en cas de besoin et jusqu’à 60 heures dans des cas exceptionnels; dans les PME, la possibilité est introduite de faire signer des accords individuels forfaitaires; un plafond est réintroduit pour les indemnités que peuvent fixer les prud’hommes en cas de licenciement abusif (15 mois de salaire); les apprentis peuvent commencer à 14 ans au lieu de 16 actuellement… Du coup, le gouvernement présentera, le 8 juin, sa propre version de la loi comme une version « de gauche », dans un meeting qui sera perçu comme une provocation et contesté par quelques milliers de manifestants. Le 28 juin la loi modifiée est adoptée au Sénat. On donne pour acquis que la Chambre des députés reproposera la version originelle.

 

La CGT semble plus décidée qu’en 2010 à obtenir le retrait de la réforme. Il faut dire que le gouvernement s’est montré intraitable et l’a exclue des négociations qui ont précédé la rédaction du texte. Mais c’est un fait que la base de la CGT s’est plus fortement mobilisée que sur la réforme des retraites. Ce qui s’explique d’une part par l’attaque que représente effectivement pour elle l’inversion de la hiérarchie des normes, puisqu’elle perdrait en influence dans des négociations au niveau de l’entreprise (où la CFDT est particulièrement active), mais aussi par la transformation qui s’est opérée ces dernières années en son sein. Autrefois le PC contrôlait étroitement la CGT; celle d’aujourd’hui est devenue une espèce de fédération de groupuscules, qui s’autonomisent dans l’action comme dans les prises de position, ce qui rend plus difficile le contrôle par le sommet de l’ensemble de l’organisation et qui encourage les pulsions centrifuges.

 

La proposition faite par la CGT et FO d’une « votation citoyenne », présentée comme un moyen d’engager dans la lutte une population censée « ne pas pouvoir » se mettre en grève, ne fait que déplacer le terrain de l’affrontement de la grève et de la rue – où il reste favorable au mouvement – aux urnes, où les choses sont bien plus contrôlables. Au matin du 28 juin, les médias annoncent le succès de la « votation citoyenne » : elle aurait recueilli 800.000 voix, dont 92% hostiles au projet gouvernemental. Au regard du 1,3 million de signatures recueillies par la pétition, c’est un succès très relatif.

 

Du côté du pouvoir, il n’est pas exclu que l’intransigeance faiblisse, étant donné la fracture qui s’est ouverte entre le gouvernement et une bonne partie de sa base électorale. Plusieurs élus et responsables gouvernementaux commencent à craindre les effets nuisibles du raidissement, notamment à l’approche de l’élection présidentielle, prévue pour avril 2017. Les cafouillages et les contradictions se multiplient, laissant entrevoir une recherche désespérée d’une issue qui leur permette de sauver la face. De nombreux responsables socialistes semblent avoir abandonné l’idée d’une victoire à la prochaine élection présidentielle et considèrent qu’à ce stade il n’y a plus rien à perdre. Un point de vue de ce genre qui, paradoxalement, pourrait contribuer à renforcer l’intransigeance du gouvernement. D’où la multiplication des discours contradictoires.

 

Un constat s’impose cependant sur le fond: le mouvement n’a pas réussi à dépasser la base syndicale protestataire « classique » en impliquant la grande masse des salariés. Si 75% des Français restent opposés – sondage après sondage – au projet de loi et à la façon dont le gouvernement cherche à l’imposer, les travailleurs n’ont pas trouvé suffisamment de courage, d’énergie, de colère, pour se mettre en grève et descendre dans la rue massivement.

 

Les manifestations de rue font l’objet d’une bataille de chiffres entre la CGT, qui surestime le nombre des participants, et la police, qui le sous-estime systématiquement (la réalité se trouve en général à mi-chemin). Mais c’est plutôt à la composition des manifestations qu’il faut s’attacher. Avec l’avancée du mouvement, deux évolutions sont à signaler :

– A partir de la mi-mars, les manifestations, à l’exception de celle du 31, voient une faible participation syndicale : des cortèges assez squelettiques autour des ballons, formés sans doute essentiellement de membres de l’appareil et de retraités, suivent une tête de manif composée de jeunes, syndiqués ou pas, de plus en plus nombreuse et déterminée. A l’intérieur de celle-ci évoluent des groupes outillés pour l’affrontement avec la police, plus ou moins soutenus par le plus grand nombre et qui, lorsque la police commence à vouloir utiliser le service d’ordre CGT-FO comme supplétif – finissent par s’affronter à lui. La pression des manifestants et les vidéos de l’affrontement qui circulent sur Internet mettent rapidement fin à cette collaboration trop voyante.

– La manif du 26 mai marque un nouveau tournant : si le secteur de tête persiste, les trois quarts de la manifestation sont désormais composés par les troupes de la CGT, qui a battu le rappel de ses délégués de base dans les entreprises et la fonction publique. Les cortèges FO et Solidaires, bien que consistants, sont beaucoup plus faibles. La FSU, elle, est à peine visible.

 

Le cortège de tête, autonome des organisations syndicales, vivace, composé de personnes plus combatives et curieuses, de lycéens et d’étudiants, de militants syndicaux, associatifs ou nuit-de-boutistes, d’autonomes et de libertaires, etc., représente une nouveauté par rapport aux mouvements des trente dernières années, où la tête des manifs était jalousement accaparée par les syndicats et spécialement par la CGT. La présence de ce cortège autonome rend visible un changement du climat social et des rapports de forces au sein du mouvement. Elle transforme aussi le style des manifestations, ses membres faisant le choix de ne pas reculer devant l’affrontement avec la police. Mais la présence parmi lui de petits groupes exercés à l’affrontement mais peu regardants sur les risques qu’ils font courir aux autres, pratiquant le bris de vitrines (de banques, d’assurances, de grands magasins, de publicités) en fin de manif comme une forme d’insurrectionnalisme, permet surtout au pouvoir, via les grands médias qui le servent, de traiter les manifestations avant tout comme un problème d’ordre public.

 

C’est d’ailleurs ce à quoi il est réduit, faute de pouvoir offrir une réponse politique qui désamorce le conflit. Ayant (tout comme les syndicats) bien du mal à gérer la situation, le gouvernement cherche à attribuer à la CGT la responsabilité de l’existence de ce cortège imprévisible et incontrôlable. La manifestation du 14 juin, que la CGT conçoit comme une épreuve de force avec le gouvernement mais aussi avec le mouvement sur lequel elle veut affirmer son emprise, devient l’occasion d’une véritable manipulation politico-médiatique: le bris d’une vitre de l’hôpital Necker (où était hospitalisé le fils d’un couple de policiers assassinés par un djihadiste, ce que seul le gouvernement savait) est démesurément amplifié pour en faire le symbole de l’irresponsabilité des « casseurs » et obliger la CGT à s’en démarquer. La manifestation successive (le 23 juin) est dans un premier temps interdite. Les médias rappellent que le dernier cas d’interdiction de manif syndicale remonte au 8 février 1962, en pleine d’Algérie, et s’était conclu par le massacre de Charonne (8 morts). Ce rappel, assez pénible pour un gouvernement qui se prétend de gauche, l’amène à autoriser finalement la manif, mais sous étroite surveillance policière, avec plusieurs fouilles imposées à ceux qui cherchent à rejoindre le lieu de départ. Le soir, les médias prétendent que les incidents des manifestations précédentes ont été évités (pourtant le siège de la CFDT a été attaqué par quelques centaines de manifestants énervés), et n’évoquent même pas les quelques autres manifs non autorisées qui se déroulent en même temps. Le gouvernement obtient toutefois un résultat avec la disparition du cortège de tête et un retour à l’aspect traditionnel des manifs syndicales.

 

Le 28 juin, la manif est autorisée, mais les fouilles à l’entrée du lieu de rassemblement reprennent. De surcroît, la Bourse du travail, où se tenait une AG touffue de militants de différents secteurs sociaux, est encerclée par la police, qui les empêche de rejoindre la manif – pour trouver un précédent, il faut remonter encore plus loin dans le temps… Mais, sympathique surprise, malgré le filtre de la police, le cortège de tête est réapparu (et casse son lot de vitrines le long du parcours).

 

La répression du mouvement est pesante : en seulement trois mois, 1900 personnes ont été arrêtées, dont plus d’une centaine ont été ensuite jugées en comparution immédiate et condamnées. On ne compte plus les interventions de la police, qui expérimente de nouvelles techniques d’action contre les manifestants. Des techniques non pas de contrôle de la situation, mais plutôt de provocation organisée : les manifs sont encadrées par les flics, bloquées à plusieurs reprises, coupées en tronçons, ce qui a pour effet de rapprocher manifestants pacifiques et manifestants organisés pour l’affrontement dans une même exaspération.

 

La gestion de l’ordre public semble s’éloigner de celle que l’on observe en tendance au niveau européen, et, parmi les spécialistes de la répression eux-mêmes, plusieurs voix critiquent les modes d’action policière pratiqués en France[6]. Mais ceux-ci s’expliquent si l’on considère qu’il s’agit d’un message politique adressé par le gouvernement au mouvement dans la rue, où la force de répression va jusqu’à dépasser celle auparavant déployée par la droite.

 

La répression a cependant un effet qui n’a sans doute pas été recherché par ceux qui la mettent en œuvre : plus besoin de convaincre la jeune génération, pour qui ce mouvement représente un premier moment de prise de conscience et de socialisation politique, que l’Etat est avant tout une bande d’hommes armés prétendant au monopole de la violence légitime : elle fait l’expérience directe de la brutalité de la police et de ceux qui lui donnent ses ordres. Si à l’époque de la COP 21 et aux débuts de Nuit debout on pouvait parfois entendre crier « La police avec nous! », on ne court plus ce risque aujourd’hui…

 

Comme dans tout mouvement véritable, les motivations des différents secteurs qui le composent sont diverses et parfois contradictoires. Mais le gouvernement se charge de concentrer sur lui les tensions accumulées et de fédérer les mécontements. Les mesures gouvernementales régressives de ces dernières années n’ont pas été oubliées, et la mémoire est longue dans les secteurs qui ont pris part à la lutte.

 

Pris dans son ensemble, ce mouvement représente donc quelque chose de plus important que la simple lutte contre la loi travail, contre l’état d’urgence, contre les violences policières ou pour l’occupation de places. Il met en lumière la fracture entre l’Etat et la population, et notamment entre la gauche de gouvernement et la fraction de la société censée la soutenir – ce que confirme la multiplication sensible des discours critiques envers la fiction de démocratie qu’est devenu le système « représentatif ». Cela fait suite aux nombreuses défaites électorales du PS depuis deux ans (municipales, départementales, régionales) et risque de les amplifier à l’avenir, quel que soit le sort final de la loi travail.

 

Soriano et Nicole Thé.     Paris, le 28 juin 2016

 

Ce texte a été écrit, à la demande de camarades italiens et allemands, au fur et à mesure que le mouvement se développait, et à partir d’éléments d’information et de réflexion venant peu à peu s’ajouter. D’où d’inévitables répétitions, redondances, voire contradictions. Nous espérons réussir à écrire plus tard un autre article de synthèse et de bilan.

 

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MANIF BAROUD D’HONNEUR ?   Source de cet article :  http://proletariatuniversel.blogspot.ca/2016/06/manif-baroud-dhonneur.html

 

 

OU ENIEME EPISODE D’UNE COLERE QUI NE S’ETEINT PAS ?

 

Beaucoup de discussions en cours de route de cette douzième ou treizième manif qui n’enterre pas plus la colère que les précédentes, défiant tous les pronostics, y compris les miens – je croyais même que tout serait réglé avant l’Eurofoot – pourquoi ? Est-ce à dire que la CGT, avec son moustachu si peu impressionnant et si convivial dans le secret des cabinets ministériels, serait devenue vraiment l’expression de la colère ouvrière au niveau national ? Voire révolutionnaire pour les plus naïfs ? Voire ne voudrait pas se retrouver numéro deux en France derrière la CFDT comme l’assurent journalistes et LO ?

 

Aucune de ces hypothèses n’est sérieuse en réalité, la CGT reste le principal CRS du gouvernement comme elle l’a prouvé il y a peu -mais vous l’avez oublié ! – en prêtant main forte aux vrais CRS contre les « casseurs ». Au cours d’une manif comme celle-ci, pour peu que vous discutiez un peu hors de votre corpo ou avec celles et ceux qui défilent hors cordons syndicaux, vous en apprenez des tonnes. Témoignages de visu du matraquage de manifestants « incontrôlés » par le SO de la CGT, témoignages du lâcher depuis les hélicoptères de la police de pétards lacrymogènes et autres bombinettes de désencerclement.

 

Mais observons les principales caractéristiques de ce genre de manifestation avec une présence importante des régions. La précédente à Paris dite intercatégories avec les cheminots avait été gentillette et un peu ridicule avec les slogans gauchistes éculés sur l’anticapitalisme. Je n’avais pas participé à la plupart des manifs-enterrements (ratées) précédentes, mais ayant fait celles de 68 et après, je suis frappé par un niveau de violence très rapide et bien supérieur au temps jadis.

 

Une première explication : l’exclusion sociale, et par conséquent aussi syndicale (les syndicats se fichent des chômeurs) a créé une génération très peu disposée à ronronner en rang sous les bannières syndicales. Ne vous laissez pas abuser au début par la marée des fanions CGT ou SUD, elles décorent les traîne-savates, toujours en retard d’un métro, mais qui font partie de notre classe et ne sont pas méprisables. Ce jour ils étaient venus de toute la France et certains m’ont répliqué qu’ils n’avaient pas été décervelés par le voyage en car syndical (ce dont je doute, chants gogols pendant centaines de kilomètres accompagnant force libation et après… plus aucun sens critique).

 

On n’était pas un million, certainement plus près des chiffres de la police, je dirais 100.000, ce qui peut paraître énorme sur un parcours d’avenues plus étroites que Bastille-République et avec un défilé qui mettra près de cinq heures à s’écouler.

La deuxième explication est que les manifestations attirent un plus grand nombre de chômeurs que jamais, jeunes, combatifs, déterminés, peu sensibles aux discours corporatifs syndicaux, ils veulent la confrontation. De mes yeux vu que les ouvriers casqués de Lorraine, des Hauts de France ou d’ailleurs n’aiment vraiment pas les CRS et en fin de manif faire comme les dits casseurs ; surtout à aux Invalides, avant de monter dans les cars, ces prolétaires ont persisté à canarder les CRS, sans doute pour leur laisser une carte postale de leur province, et écluser leur colère (certains étaient complètement éméchés) des fins de manif sans but et sans AG ; la mouvance obscure Nuit debout appelle systématiquement à des AG après les manifs mais loin de celles-ci ou à des endroits farfelus comme le Sénat ou le jardin du Luxembourg, ce jour, en tout petits caractères sur un tract gros comme un timbre.

 

L’idéologie pacifiste des « nuit debout » est très présente, et révulse les jeunes chômeurs. Une des facéties des bobos de cette engeance est de s’approcher mains en l’air des CRS pour les faire reculer ou parlementer. Cette farce ne marche pas, le gourdin est la seule réponse ou le canon à eau comme vous pouvez le voir sur mon film, pas sur ma galerie photos.

 

Revenons au début de la manifestation. Du jamais vu, la CGT ne contrôle plus ce genre de manif comme naguère où ses imposantes troupes municipales et bureaucratiques faisaient régner l’ordre, en remettant à la police une infime minorité de ploum-ploum. Désormais c’est une escouade de deux à trois mille, anarchistes je ne sais pas, mais incontrôlés et manifestants qui ne se sentent pas à l’aise dans les boites de conserve corporative oui et qui mènent la danse en début de cortège. Sur ce point la CGT est en effet cuite.

 

Il y existe une véritable solidarité intercatégorie ; à un moment suffocant sous les gaz et les paupières brûlées on est venu me soigner, et on me demandant plus loin si j’allais mieux… Les masqués sont souvent très jeunes, très sympathiques et bourrés d’humour, et humour qui fait plaisir à lire sur les murs comme vous pouvez le voir dans mon reportage photo.

En marchant il est une autre chose inouïe qui dépare avec le ronron syndical, et jamais vu depuis des décennies à mon avis : les manifestants parlent de la nécessité d’un changement de société. Pas seulement les laissés pour compte mais aussi les ouvriers des secteurs dits privilégiés du public;

 

Un des slogans qui m’a frappé au début pépère de la manif place d’Italie était « Berger on est pas tes moutons ». Le chef de la CFDT en France se nomme malheureusement pour lui « Berger » ; le principal syndicat fayot de la gauche bourgeoise au pouvoir ne perd rien pour attendre : il est minoritaire dans la rue ; mais comme je l’ai dit à des manifestants, tous les chefs syndicalistes se prennent pour nos bergers.

 

En tout cas, l’argument de ce berger selon lequel il faut savoir terminer une grève pour les secteurs pas concernés a fait rire la plupart. Même si les secteurs publics ne sont pas concernés (pour l’heure), ces travailleurs ont des épouses, maris et enfants qui eux sont concernés directement par l’attaque bourgeoise du 49.3 ; un jeune manifestant, hostile au stupide bashing police, m’a même dit : « les CRS aussi ont des femmes et des enfants qui passeront sous la coupe du 49.3 ! ».

 

Ce qui est tout de même enthousiasmant dans ce mouvement hétéroclite, protéiforme, sans queue ni tête, malgré l’apparent ordonnancement de l’appareil CGT – et ses tentatives infructueuses d’usure en alternant grèves dispersées et grèves minoritaires – c’est cette conscience extra-corporative, hors revendication de boite, qui se développe contre l’attaque « sarkozienne » de la bande à Hollande en fin de parcours, bande particulièrement méprisante comme me l’a fait remarquer une jeune infirmière. Le « tous ensemble » qui est parfois entonné a un côté vieillot et inadapté, rappelant le saucissonage de 1995, où chacun était resté dans sa case corporative, ce qui avait finalement permis à l’attaque sur les retraites de passer.

 

Plus géniale est cette réflexion : nos enfants, d’autres que nous, sont attaqués par cette loi de merde. Et surgissant, débarrassée de ses vieux oripeaux (pas tous, il y a encore des illusions sur le merdier de la Commune de 1871), pour parodier Morin en 68, rejaillit l’idée de révolution, cette nécessité de foutre en l’air un ordre bourgeois de plus en plus cynique, cause de guerre. Notons que malgré la dramatique tuerie du couple de policiers de Magnanville par un nazislamiste, l’ambiance « état d’exception » du père chysanthème Hollande et de son bedeau Valls, est pratiquement nulle sur la lutte de classes ; un des badges les plus vus au cours de cette manif faisait plaisir à voir : « je lutte des classes ».

 

Venons en au déroulé de la manif elle-même. Comme la CGT ne peut plus décemment policer une telle volonté de gueuler la colère ni encadrer les défilés, la Préfecture, et donc le gouvernement a choisi une stratégie de la provocation.

 

Ses pions policiers sont présents de façon arrogante dès le départ, barrant chaque petite artère de grande avenue pour transformer le défilé en nasse et en masse à matraquer ou à gazer si cela tourne mal. Leur intervention n’est pas toujours négative même si plein de manifestants m’ont rapporté qu’une fois lancés à l’assaut ils cognent indifféremment sur les femmes et les vieux. Ils peuvent intervenir au milieu des manifestants sur tout individu portant un paquet suspect. Il peut toujours y avoir en effet des comportements bizarres, les cinglés ne sont pas tous dans les Yvelines. Un rmiste, en voie d’adhésion à la CGT (?) – qui s’était pris la tête avec des badgés CGT du premier rang qui bousculaient les CRS et les insultaient, leur demandant de les respecter – m’informa qu’un type portant une tronçonneuse sans lame avait été arraché aux mains des cognes au départ. Etrange de se balader avec une tronçonneuse pour une manif… avec sans doute un copain plus loin avec la lame ! Autre avantage dans l’ambiance du moment, personne n’est borné. Le bashing police n’est pas du goût de tout le monde, et j’ai même trouvé qu’il n’y avait qu’une infime minorité d’abrutis pour rendre les CRS responsables de tous nos malheurs.

 

Curieux n’est-ce pas ce mouvement de rue où on discute comment il faudra passer à une société communiste et gagner les CRS à notre cause… Inédit aussi, la plupart des manifestants filment avec leur portable, voire se mettent en scène en selfie, comme quoi il reste toujours une part de narcissieme et d’hédonisme des sixties.

 

Revenons à la stratégie policière de ce jour qui a choqué plusieurs de mes collègues manifestants, plus habitués que moi aux manifs de ces dernières années. Vu la configuration donc, deux à trois mille incontrôlables en début de cortège, il faut tenter de saucissonner la manif, de scinder son aile la plus radicale et jem’enfoutiste des consignes corporatives syndicales. J’ai eu du mal à comprendre la manœuvre alors que je marchais aux premiers rangs dans l’ambiance festive avec cornes de brume et pétards de carnaval dont certains sont très violents et nous mettent les nerfs à fleur de peau. Une rangée d’une quarantaine de CRS nous précédait, marchant à reculons, mais chaque reculeur était épaulé par la main d’un collègue derrière lui pour éviter qu’il ne tombe. Subitement la rangée marquait un coup d’arrêt. Nous pensions que c’était pour éviter que la manifestation s’étire ou n’aille trop vite. Bernique ! Comme la muleta excite le taureau, le but était d’énerver nos casseurs qui piaffaient d’impatience.

 

A ce jeu, au niveau de l’hôpital Necker, des objets ont commencé à voler en direction de la rangée de CRS : fusées, petit carreau de plâtre, canettes… Devant on poussait, ne comprenant toujours pas la raison de ce blocage alors que la manifestation devait voir son termes place des Invalides. Les CRS n’ont pas dégainé les matraques mais envoyé les lacrymos produisant un début de recul de la foule, en tout cas son interruption. L’avant-garde de la manif était scindée en deux. De chaque côté des rues adjacentes se trouvaient deux compagnies de CRS qui sont immédiatement canardées, des pierres volent, des fusées sont tirées dans leur direction. Des manifestants pensent qu’il y a des policiers-voyous en civils qui sont mêlés aux casseurs.

 

Sans doute mais cela n’élimine pas la volonté de réplique des jeunes casseurs cagoulés à la provocation policière. Deux de ces jeunes m’expliquent que le but recherché est d’enfermer les plus « radicaux » dans un nasse et en sandwich, pour les couper du reste du long cortège ; le cortège a été certainement un des plus importants de ces dernières années. Retournant à pied (j’aurai accompli au moins 20 bornes) vers la place d’Italie, j’ai constaté que des groupes de manifestants n’avaient pas démarré alors qu’il était dix huit heures (départ à 13 heures).

Cela canarde très dur. Retournement de situation, une compagnie de CRS se retrouve bloquée dans

 

une rue en impasse près du carrefour de Duroc. C’est la curée. Une avalanche d’objets atterrit sur les CRS, qui ont beau être harnachés comme des chevaliers de la table ronde mais peuvent être assommés ou grièvement blessés par des pierres jetés avec grande force et agilité, des boucliers sont éclaboussés de peinture. Je peux dire que j’ai vu de la terreur dans leurs yeux. La presse bourgeoise ne parle jamais de l’exposition dangereuse de cette « piétaille » ; elle fait sa une ce matin sur des vitres cassées de l’hôpital Necker (voir plus bas ce que j’ai vu).

 

Plus incroyable cette compagnie est laissée ainsi agressée pendant de longues minutes avant que la hiérarchie policière ne daigne envoyer des renforts. Spectacle effrayant ou on a même honte qu’aucun manifestant de crie « arrêtez ! ». Plus tard le camion moto-pompe se met en branle dans la rue parallèle, mais tel un gros nounours il n’impressionne pas les manifestants. Ceux qui sont loin de l’engin rigolent en voyant ses jets d’eau. Ceux qui sont près viennent narguer ce King Kong balourd, lui jette des objets. Lorsque le gros balourd va vouloir tenter de barrer l’avenue, le pauvre tank anti-émeute est pris à partie, certains tentent de lui crever les pneus, un autre entreprend de briser un des parebrises.

 

L’engin est de travers, ne peut plus avancer ni reculer, sinon il écraserait des manifestants. La hiérarchie policière a mis du temps à aussi à envoyer deux colonnes de CRS pour entourer King Kong à la peine. Entretemps la manif s’est reformée, les anarchistes ont appelé de leurs mains les rangs des SUD et NPA qui hésitaient à se mouiller. Beaucoup pleurent sous l’effet des lacrymos. Vaut mieux avoir un foulard et du jus de citron.

 

Le défilé va reprendre mais en ayant perdu toute dynamique par suite aux coups de boutoir de la provoc policière. Pire les centaines de milliers qui arrivent derrière avec leurs marées de casques ouvriers et de drapeaux rouges syndicaux défilent en regardant pantois toutes les vitrines et abribus brisés depuis Montparnasse jusqu’à Sèvres -Babylone. Ils ne chantent plus, leur regard est désolé de la désolation qu’ils voient. Provoc policière et dégâts d’abrutis masqués avec gros caillous sur toutes sortes de boutiques. On a plus de chance de ridiculiser cette manif comme baroud d’honneur contrarié grâce aux casseurs. Le chef moustache CGT ne se gênera pour appeler à dénoncer les casseurs, d’autant plus que les manifestants pépères de l’arrière ne sauront jamais ce qui s’est passé devant ni sur le comportement tordu de la hiérarchie policière.

 

J’ai réalisé une galerie des slogans néo-soixantehuitards sur les murs des quartiers bourgeois, certains sont rafraîchissant et débordant d’imagination, d’autres nunuches communards. Ce genre de manif est propice aux sectes pour arroser de leurs tracts et pensums. Mes poches débordaient de leurs pensums. Passons en revue les mutins de Panurge.

 

LO et NPA étaient présents avec leurs ballons, les deux égéries Arlette et Nathalie posaient pour la photo comme si elles étaient des stars à Cannes. LO est désormais le seul groupe imposant, quoique

 

composé d’une majorité de têtes chenues. Quelques militants d’un groupe délirant, « Science marxiste » diffusaient leur presse imbitable ‘L’internationaliste’, j’ai attrapé celui qui paraissait être le chef en lui demandant d’ôter sa cravate, le cave était habillé comme un vulgaire Macron ; il m’assurait que cette secte, qui certes publie de beaux livres façon La Pléiade, était le principal groupe révolutionnaire en Europe.

 

ATTAC FRANCE faisait distribuer un petitou tract : « MEDEF ETAT convergence des luttes contre les citoyens » qui propose évidemment comme tout le monde le retrait « définitif », et pour rompre avec les politiques néolibérales, propose les mesures bolcheviques suivantes :

  • revaloriser le travail (même s’il y en a de moins en moins)
  • relocaliser les activités (sans doute pour que les bobos soient moins loin de leur résidence principale à la campagne)
  • mettre la finance au service de la société (en gros un capitalisme propre).

 

FAKIR faisait distribuer un supplément grandeur nature où il déclare : « Nous ne voterons plus PS », lequel est devenu un mouroir. Grande révélation : le scandale de Panama (80 ans après…) alors qu’on s’en fout. Comme Attac ces ânes imaginent une finance propre.

 

ACRIMED (action critique médias) se désole des « Tribunaux médiatiques pour syndicalistes « radicalisés ». Légère exagération : les syndicats sont mis en scène par les partenaires journalistes, nuance !

 

Un collectif Ni Guerres Ni Etat de guerre, reproche à la police d’utiliser les mêmes sales méthodes que contre la jeunesse d’origine immigrée, de perquisitionner ad aeternam de nuit, d’envoyer ses CRS en Grèce pour faire la chasse aux migrants et les entasser dans des camps, et conclut :

« L’état d’urgence contre le mouvement social, contre les jeunes, contre les musulmans, ça suffit ! Tous dans la lutte contre la loi Travail et son monde ». Il y en aura comme ça pour tout le monde.

 

Le « Pôle de Renaissance communiste en France » râle contre le déguisement d’un eurodiktat « déguisé en loi El Khomri ». La digne représentante des ouvriers arabes ne serait-elle qu’un pion de Bruxelles ? Le PRCF est ferme : « Revenons à 100% au syndicalisme de classe ». Enfin pour toute renaissance on a le plaisir de voir déterré les compères Thorez, Marcel Paul et Croizat – qui ont tant fait pour l’aristocratie ouvrière (c’est moi qui le dit) – quand ils étaient membres du PCF « alors léniniste, et de la CGT de Frachon ».

 

Un POID (Parti ouvrier indépendant démocratique) prévient que deux camps se feront face le 14 juin, d’un côté vous et moi, mais de l’autre : « le gouvernement, ses soutiens « syndicaux » (CFDT et UNSA), ses forces de répression et ses maîtres de Bruxelles et de Washington ». UN peu déséquilibré non ?

 

Pour le Bolchevik, la loi El Khomri est « une machine de guerre antisyndicale » : « c’est à la classe ouvrière de chasser les traîtres à la tête des syndicats et les remplacer par une direction lutte de classe renforçant les syndicats ». Alors pourquoi virer les traîtres ? Le Bolchevik, sans le bonnet ridicule du général Trotski, voit loin… en arrière : « Une mobilisation de la jeunesse peut être l’étincelle pour une mobilisation ouvrière d’ampleur, comme cela a été le cas en 2006 avec le CPE ou en Mai 68 ». Mais le plus important enfin concerne la lutte contre le fascisme : « Pour des mobilisations du mouvement ouvrier et des minorités contre les fascistes ». Vous l’avez deviné, ce sont les fascistes qui sont en train de faire passer la loi 49.3.

 

Alternative libertaire nous promet pour bientôt « Un autre futur », expliquant que la véritable opposition au gouvernement n’est pas Sarko and CO « c’est le mouvement social ». De plus le « gouvernement faiblit ». Conclusion : « Rejoignez-nous maintenant, pour ne plus subir et imaginer une autre société, communiste et libertaire ». Ah quand l’imagination libertaire sera au pouvoir ce sera un fumet d’oxygène bakouninien !

 

« Nous sommes le pouvoir réel » c’est PLATEFORME 2016 qui le dit avec un format journal luxueux sur papier glacé. « Pour un mouvement de libération : fédérons-nous ! ». Fakir avec ses facéties anti-PS et Attac avec sa lessive anti-finance devraient pouvoir se retrouver dans les promesses alléchantes de Plateforme 2016, que je ne citerai pas toutes tellement elles vont vous faire baver… de rire :

  • embauche de 6 millions de chômeurs avec une embauche supplémentaire pour 4 salariés occupés.
  • Semaine des 25 heures et échelle mobile des heures de travail.
  • Augmentation du salaire minimum à 1500 euros net
  • transparence des salaires
  • gratuité des produits de première nécessité
  • réquisition des logements vides
  • expropriation des grandes fortunes
  • naturalisation automatique de tous les résidents en France.

 

OCML VOIE PROLETARIENNE (VP-PARTISAN.ORG) commence par une réflexion sensée, comme seuls mes maoïstes sont capables avant de plonger dans les pires délires : « L’énorme travail de mobilisation pour la réussite des manifestations du 14 juin ne doit pas masquer l’absence de perspectives claires pour la suite ». Alors voici quelques conseils :

« La lutte syndicale est indispensable mais insuffisante, c’est toute la société qu’il faut changer (…) La révolte même radicale ne suffit pas. Les Nuits debout ou autres regroupements à la base, c’est bien pour se retrouver, débattre et être actifs. Mais c’est impuissant pour être une force agissante et efficace face aux exploiteurs ». Quelques propos sensés mais horreur, comment pourrait-on confier à des maoïstes « la reconstruction d’un vrai parti communiste » ?

 

Le GSI (groupe socialiste internationale, avec le tampon Ive Internationale) ne dit rien de marrant ni de sérieux : « Pour gagner, il appartient à l’intersyndicale d’appeler haut et clair à la grève générale jusqu’au retrait. Cet appel serait un signe fort.

 

Une poignée de mémères s’étaient invitées sur le trottoir pour exiger la libération de Georges Abdallah, donnant rendez-vous dimanche à la place des fêtes, et concluant par le triste : Palestine vaincra.

 

Un FRONT SYNDICAL DE CLASSE, répertorié à Marseille, après avoir cité en exergue une forte pensée du grand philosophe Henri Krasucki, nous rappelle que « notre bataille présente » est « profondément inscrite dans la lutte pour la démocratie ». Il fallait le dire, au risque qu’on ne se rende pas compte de cette ânerie.

 

Les associations charitables pullulent en général, il n’y en avait à ma connaissance qu’une : réseau salariat, qui devrait faire copine avec Attac et Plateforme 2016 : « L’emploi c’est pas une vie… Généralisons les salaires à vie et les co-propriétés d’usage ! ».

 

J’ai gardé pour la fin le placard de la coordination intermittents et précaires (CIP-IDF). Ce milieu marginal auquel tout est dû, plaide pour la fin du jour et de la nuit en espérant que Nuit debout « s’avèrera un mouvement révolutionnaire ». Il faut commencer par jouir sans entraves : « Dans le grand bazar de la lutte, il y a d’immenses ressources de plaisir : la mise en pratique d’une véritable horizontalité des relations, une invention de nouvelles formes de lutte, une émulation entre les acteurs ».

 

En espérant que ce n’est pas une pub pour boite échangiste, essayons de suivre l’oracle :

« La lutte que nous menons est asymétrique. Plutôt qu’une guerre, c’est une guérilla avec des objectifs, des moyens, des forces sans cesse mouvants. Peut-être projetons-nous ainsi dans une forme endémique de contestation, qui aura la qualité de l’organisation que nous saurons lui inventer, mais qui, à Paris ou ailleurs, est appelée à essaimer et à s’étendre ». Derrière ce bla-bla inconsistant il y a une inquiétude pour la pérennité des revenus des saltimbanques si obligés de la gauche au pouvoir, et la tranquillité de leur intermittence dans l’emploi. Un énième discours qui veut éterniser la somme des luttes catégorielles sans remettre en cause l’Etat bourgeois (Etat papa ou tonton) comme les melting-potes d’Attac et de Plateforme 2016. Ce qui est sûr, comme tous ces extraits le montrent, ainsi que les échos de la manif et, persistants, de l’affaire Nuit debout : il y a pléthore de réformateurs et autres programmateurs de projets de société « accommodée » aux rêveries romantiques incrédibles anarchistes (l’autogestion), une garantie de revenu sans rien foutre (le rêve de tout bobo), et de travailler éventuellement le moins longtemps possible. A d’autres époques on a connu foison de programmes rigolos, mais, pour notre part, nous sommes désolés, un seul est sorti du lot : le Manifeste communiste de 1848.

 

MENSONGES DE LA PRESSE BOURGEOISE

 

Version Le Point : L’hôpital Necker vendalisé ! Mensonge, au carrefour Duroc les policiers étaient placé dans la rue adjacente, ce qui fait que des projectiles ont pu briser des vitrines de l’hôpital, mais le titre permet de dramatiser :

 

« Les violences des casseurs ternissent la mobilisation. Selon les organisateurs, un million de personnes ont participé à ce rassemblement, ils étaient près de 80 000, selon la préfecture de police. Mais, encore une fois, de nombreuses violences ont émaillé le cortège. Selon un bilan provisoire de la préfecture de police (PP) de Paris, 29 policiers et 11 manifestants ont été blessés dans la capitale. Les heurts entre plusieurs centaines de personnes encagoulées et les forces de police ont commencé rapidement après le début du cortège parti de la place d’Italie. Sur l’ensemble du pays, 1,3 million de personnes ont battu le pavé, selon les syndicats, « au moins 125 000 », selon les autorités. Selon un bilan provisoire de la préfecture de police (PP) de Paris, 29 policiers et 11 manifestants ont été blessés dans la capitale. Sur l’ensemble du pays, on comptait 73 interpellations. Les syndicats contestataires, qui refusaient de voir cette journée comme « un baroud d’honneur », ont salué le « succès » de la mobilisation. « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, cette société-là, on n’en veut pas », scandaient les manifestants à Lyon… ».

 

La dépêche AFP est simplement recopiée par tous les torchons provinciaux :

 

« Dans la capitale, la manifestation a rapidement tourné à l’affrontement. Plusieurs centaines de personnes encagoulées ont pris à partie les policiers et gendarmes avec des jets de projectiles. Dans le secteur de Port-Royal, des « individus sont entrés sur un chantier pour prendre des palettes avant de les jeter sur les forces de l’ordre », selon la police.

Les agents en tenue anti-émeute ont fait usage du canon à eau, notamment sur une place située près de la station de métro Duroc. Quinze policiers ont été blessés à cette occasion. « On n’a jamais vu l’utilisation du canon à eau c’est fou », s’est étonné un retraité assistant à la scène. Dans le XVe arrondissement, l’hôpital pour enfants Necker a été vandalisé. « Quinze baies vitrées ont été cassées », a indiqué l’Ap-HP, qui va porter plainte.
Dans la soirée, un véhicule de la RATP et deux Autolib  ont été incendiés par des casseurs. Sur le plan politique, le leader cégétiste Philippe Martinez doit rencontrer vendredi la ministre du Travail Myriam El Khomri. Les syndicats ont d’ores et déjà programmé deux nouvelles journées de mobilisation, les 23 et 28 juin. Le compte-rendu de libération est le plus près de la vérité et signale qu’il y a eu encore un blessé grave: «  Tout de noir vêtus, les manifestants les plus radicaux harcèlent les forces de l’ordre. Leurs projectiles ? Des bouteilles de bière et des pierres. En face, on réplique à coups de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes. Le défilé est bloqué de longues minutes. Mais les manifestants, masque sur la bouche et lunettes de plongée sur les yeux, ne reculent pas. Loin de se désolidariser des «casseurs», comme les y avait invités le préfet de police de la capitale, ils font bloc. Une fanfare entame Bella Ciao dans une nuée de lacrymos, tandis que les équipes médicales prodiguent les premiers soins aux blessés, pour l’instant légers : yeux rougis, contusions… Les slogans sont classiques : «Anti, anti, anticapitaliste!», «Paris, debout, soulève toi !» D’autres sont revisités : «La police déteste tout le monde», au lieu de «Tout le monde déteste la police». Ou encore : «Si t’es fier d’être CRS tape ton collègue!»   http://www.liberation.fr/france/2016/06/14/paris-afflux-tendu_1459498

Mais c’est aussi hypocrite de la part du journal de Rotschild, il suffit de lire les commentaires indignés pour voir comment police et CGT ont laissé faire pour que ce soit un baroud d’honneur, sale :  j’aimerai connaitre tous les avantages ( nature financier….) des dirigeants de la cgt Quelle honte que de caillasser un hôpital !!  Cégétistes, c’est le chant du cygne pas honte de s’en prendre à un hôpital pour enfants ?????????

Bravo les camarades!

 

 

 

[1] Les vidéos montrant les violences policières de novembre et décembre sur la place de la République ne laissent pas de place au doute.

[2] Même La Parole errante, à Montreuil, est menacée désormais, et rien ne dit que les initiatives prises par le regroupement visant à la préserver du destin subi par d’autres lieux militants aboutiront.

[3] https://gazettedebout.org/2016/05/17/qui-sont-les-nuitdeboutistes-enfin-une-etude-serieuse/#more-7821

[4] On notera d’ailleurs l’effacement progressif du rôle des personnalités ayant contribué à l’impulsion du mouvement, comme Ruffin et Lordon (leurs conceptions de la mobilisation, fondamentalement imprégnées de l’idée léniniste selon laquelle les mobilisations se conçoivent et s’organisent en comité restreint éclairé, ne s’avèrent plus vraiment en phase avec la sensibilité et la volonté des acteurs de Nuit debout, qui, eux, tiennent, convaincus du bien-fondé et de la solidité de leur mouvement).

[5] Un peu comme lorsqu’il a cherché à inscrire dans la Constitution la déchéance de nationalité française pour les terroristes à double nationalité, essuyant un échec retentissant.

[6]Voir Olivier Fillieule et Fabien Jobard, « Un splendide isolement. Les politiques françaises du maintien de l’ordre » (http://www.laviedesidees.fr/Un-splendide-isolement.html#nh10) et Joseph Confraveux, « Le pouvoir politique est affaibli face au pouvoir policier », (https://www.mediapart.fr/journal/france/210616/le-pouvoir-politique-est-affaibli-face-au-pouvoir-policier?onglet=full).

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