Tapie volant, voleur ou volé ?

 

OLIVIER CABANEL:

Ce personnage haut en couleur, version bonimenteur et grande gueule, a un parcours original parfois complexe à décrypter tant il est difficile d’expliquer comment il en est arrivé là… et surtout grâce à qui ?

Il faut d’abord savoir que bien avant d’avoir été ministre du gouvernement de MitterrandBernard Tapie fréquentait assidument, depuis 30 ans, un certain Nicolas Sarközi. lien

En effet, d’après Nathalie Guibert, journaliste au « Monde », c’est en 1983 que Jacques Séguéla les fit se rencontrer : « ces deux hommes se connaissent bien et depuis longtemps. Charisme, gout du combat, sens du jeu : les deux « fauves  » s’apprécient  », ce que confirmentDenis Demonpion et Laurent Leger dans leur livre (Tapie-Sarközi, les clefs du scandale-éditeur Pygmalion, 2009).

Avant de rencontrer Sarközi, il fréquentait Alain Madelin, et Gérard Longuet, et le libéral qu’il se disait être se vit même proposer une place aux législatives de 1986 pour le compte du RPR, offre qu’il déclina.lien

C’est en 1987 qu’il, se tourna vers le PS, agrandissant ainsi son carnet d’adresse, sans pour autant renoncer à ses amis de droite.

Mitterrand va le nommer ministre de la ville en 1992, (lien) et va l’utiliser en 1994 pour faire capoter les ambitions de Michel Rocardlien

C’est aussi lui, s’il faut en croire la rédaction du « Canard Enchaîné », qui fit chuter Jospin en 2002, en encourageant Christine Taubira à se présenter. lien

En réalité, il n’a jamais cessé de fréquenter Nicolas Sarközi, et dès que ce dernier sera nommé à Bercy, il en sera l’un des premier et des plus assidus visiteurs.

Son dernier fait d’armes est peut-être d’avoir été en partie responsable de la défaite de Ségolène Royal, invitant ses « amis de gauche » à choisir l’autre camp, afin de permettre l’élection de son ami Nicolas au poste suprême.

Il n’hésitait pas à l’époque à la brocarder, ironisant sur ses « débats participatifs », évoquant son « inexpérience flagrante et dangereuse  ». lien

Par la suite, c’est lui qui, en 2007, permettra le passage dans le camp sarkoziste de Bernard Kouchner.lien

D’ailleurs, depuis 30 ans, il a toujours fait partie des « hommes du président ». lien

Et le 7 mai 2007 il aurait laisser éclater sa joie, confiant à un proche : «  le petit est élu. Je suis sauvé dans Adidas, maintenant le pognon va couler  »…mais certains contestent cette déclaration. lien

En tout cas, le pognon a effectivement coulé.

Les rapports de Tapie avec la gauche remontent peut-être à 1985Gaston Defferre était l’omnipotent maire de Marseille, et lui aurait proposé, lors d’une rencontre à l’ambassade d’URSS : « pourquoi tu ne reprendrais pas l’OM ?  »…Tapie venait de faire gagner 2 poulains de son écurie, Bernard Hinault etGreg Lemond lors de deux Tours de France, et il avait la baraka. lien

On connait la suite : le match truqué OM Valenciennes, et Tapie écope de 2 ans d’emprisonnement, dont 1 ferme. lien

L’affaire du Crédit Lyonnais, qui revient au devant de la scène traine pourtant depuis pas mal d’années, et une chatte y perdrait ses petits.

La justice avait des difficultés à avancer, mais depuis quelques mois, les choses semblent s’accélérer.

Tout a commencé avec la vente d’Adidas, dans laquelle Tapie s’était dit floué par le Crédit Lyonnais(lien) lui reprochant d’avoir revendu le groupe Adidas pour 701 millions d’euros, alors qu’il l’avait lui-même vendu 315,5 millions.

Après quelques épisodes, est décidé alors l’arbitrage par une commission, plutôt que de solliciter celui de magistrats, et cette commission appelée « conseil des sages », ceux-ci étant nommé par l’Etat, sera composée de Pierre Mazeaud, désigné collégialement, Jean Denis Bredin, choisis par le CDR et Pierre Estoud, choisi par Maitre Lantourne, l’avocat de Tapielien

La règle veut que les membres d’une telle commission soient impartiaux et non suspectés de conflit d’intérêt, d’autant qu’ils ont reçu chacun 330 000 euros pour leur « travail d’arbitrage ». lien

Or si l’on prend tour à tour chacun de ses « sages », on découvre que Pierre Mazeaud a déclaré, dans une lettre à son collègue Bredin être « totalement incapable » de réaliser l’expertise dont il était chargé,Jean Denis Bredin a été, tout comme Bernard Tapie, vice-président des radicaux de gauche…difficile des lors d’imaginer une totale impartialité…Pierre Estoud connaissait bien Bernard Tapie si l’on en croit la dédicace que lui a fait ce dernier dans l’un de ses livres (librement-éditeur ) : « pour le président Pierre Estoup, en témoignage de mon infinie reconnaissance. Votre soutien a changé le cours de mon destin  ».

Pierre Estoud vient d’être le premier mis en examen pour « escroquerie en bande organisée », ayant omis de révéler au CDR (consortium de réalisation).ses liens de proximité avec le clan Tapielien

Or l’état était actionnaire à 100% de ce CDR, et c’est sans surprise que les 3 « sages » vont donner raison à Bernard Tapie qui va pouvoir empocher le pactole de 403 millions d’euros.

Dans l’entourage de Jean Peyrelevade, ex président du Crédit Lyonnais, on évoque « un deal organisé de longue date  ». lien

Denis Demonpion, l’un des auteurs du livre cité plus haut, considérait à l’époque que cette affaire « serait le plus gros scandale du quinquennat de Sarközi », convaincu que celui-ci est intervenu afin de permettre à Tapie de l’emporter. vidéo

Alors qu’on pensait que l’affaire était close, que les contribuables avaient fait une croix sur les 403 millions…un juge, Jean-Louis Nadal, a joué les troubles fêtes.

Ce grand magistrat, procureur général de la Cour de Cassation, n’était pas spécialement prisé par l’Elysée, ayant eu maille à partir avec Brice Hortefeux et Nicolas Sarközilien

Celui-ci le poussa, par décret, à faire valoir ses droits à la retraite en février 2011, et c’est lui, qui, avant de s’en aller, décida en mai 2011 de saisir la Cour de Justice de la République à l’encontre de Christine Lagarde pour « abus d’autorité  », ouvrant ainsi la porte aux enquêtes en cours. lien

Il donnait ainsi tardivement raison à François Bayrou, Charles de Courson, et Jean-Marc Ayrault, évoquant à l’époque un « copinage d’état  », qui avaient déposé en vain un recours devant la juridiction administrative. lien

Effectivement, aujourd’hui, la justice est en train d’interroger les uns après les autres, tous les acteurs impliqués dans cet arbitrage contestable, et ceux-ci commencent à se charger les uns et les autres.

Stéphane Richard a finalement donné une information capitale : Bernard Tapie était présent à l’Elysée le jour ou Guéant aurait imposé cet arbitrage critiqué.

Celui-ci va être entendu prochainement, et les différentes casseroles dont il a hérité récemment vont le fragiliser encore un peu plus.

Déjà en janvier 2013Médiapart évoquait un enregistrement (lien) qui semble bien indiquer que Guéantavait joué un rôle dans les négociations fiscales qui ont abouti a la décision finale. lien

Christine Lagarde semble encore protégée, mais la récente découverte par la justice d’une lettre dans laquelle elle se met littéralement au service de Sarközi, provoque beaucoup d’interrogations.

Pour l’instant, elle est placée sous le statut de témoin assisté, affirmant qu’elle a été abusée, que l’on a parfois utilisé sa signature automatisée sans la prévenir, et elle à surtout chargé Stéphane Richard, le patron d’Orange, sauf que celui-ci affirme qu’elle avait agit « en totale connaissance de cause  ». lien

A l’évidence, l’un des deux ne dit pas la vérité.

Pour l’instant, Stéphane Richard a été mis en examen pour « escroquerie en bande organisée » (lien) suivi de près par Jean-François Rocchi, président du CDR, responsable de la nomination du comité des « sages ».

Le nombre de membres de la « bande organisée  » s’étoffe donc, mais chaque bande a son chef…pour l’instant dans l’ombre…et peut-être un jour « à l’ombre » ?

Bernard Tapie, entendu le 23 juin, vient d’être mis en garde à vue, (lien) les juges ayant peut-être trouvé contradictoires ses déclarations et celles de Stéphane Richard qui affirme que Tapie était présent à l’Elysée lors de la réunion cruciale au cours de laquelle en 2007, se mettait au point « l’arbitrage »…

Tapie, qui s’est rendu 22 fois à l’Elysée, dont ou 5 fois en tête à tête avec Sarközi ne se souvient pas de cette date, jurant ses grands dieux que de toutes façons ça ne pouvait être qu’une réunion d’information, pas une réunion de validation (lien)…en tout cas il promet de dire toute la vérité (sa vérité ?) dans un livre à paraitre le 27 juin. (Un scandale d’Etat, oui, mais pas celui qu’ils vous racontent-Plon éditeur) lien

Quand à l’ex-président, il tente de se rassurer, convaincu d’être à l’abri, puisque il est en principe protégé par son immunité présidentielle, sauf que c’est en 2004, alors qu’il n’était que ministre, qu’il a demandé cet arbitrage.

Bien malin qui pourra deviner comment cette affaire va finir, car comme dit mon vieil ami africain : « Si tu as échappé au crocodile, prends garde au léopard qui t’attend sur la berge ».

L’image illustrant l’article vient de « foot.lv »

Merci aux internautes de leur aide précieuse

Olivier Cabanel

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