Graines et châtiment

 

JEAN-MARIE DUTEY :

Qu’on ne s’y trompe pas, cet article n’est pas exactement un « test produit », mais plutôt un exercice de sémiologie appliquée. Je reste persuadé qu’il n’est pas d’objet trop banal que ne puisse s’exercer sur lui notre sens critique et notre quête de savoir : que se cache-t-il derrière les mots ? Ceci dit, comme je ne suis pas sémiologue, juste appliqué, le ton n’est pas tout à fait celui de la recherche scientifique.

Ce muesli fait tourner le petit déjeuner à la punition. C’est en gros le point de vue que j’entends exposer ici, mais qu’il soit bien clair entre nous que la marque « Jardin Bio » a sans doute plein d’autres produits très bien, parmi lesquels – un accident est si vite arrivé – d’autres mueslis, savoureux si ça se trouve. Ayant pris connaissance de cet avertissement préalable, il ne te reste plus qu’à dater, signer, par exemple au feutre indélébile sur l’écran en faisant précéder la signature de la mention manuscrite suivante : « Si ça se trouve, Jardin Bio, c’est bien, hein, va savoir ? »

Si je tenais celui, ou celle qui a osé concevoir ce mélange, je crois que je l’obligeais à goûter ce qui me parait résulter d’une approche trop intellectualisée, ou exclusivement marketing. Sur le papier, et en particulier sur l’emballage, il est bien ce muesli. On identifie tout de suite au moins trois de ses caractéristiques : le bio, le sans sucres ajoutés, les graines.

Sur le bio, rien à dire. Dans les raisons perpétuellement renouvelées de nous vendre tout, toujours plus cher, celle là suscite plutôt l’adhésion, en tout cas plus que la pénurie organisée par la spéculation ou le renchérissement des énergies fossiles. Allons y pour le muesli bio, pourquoi pas…

Le sans sucres ajoutés a lui aussi plutôt une bonne gueule, avenante et franche : on aurait pu vous refiler en douce DES sucres (sous entendu, comme le font les produits concurrents)  en profitant sournoisement de ce que vous ne lisez pas toujours les étiquette et que le sucre, vous adorez ça, mais non. On n’a rien ajouté, et on vous le dit.

On remarquera au passage que cet argument met en exergue un truc « en creux », qu’on n’a pas mis, pas fait. C’est un peu tordu d’ériger en qualité ce qui reste l’absence d’un défaut. C’est pourtant un ressort marketing assez puissant, qui surfe pas cher sur l’air du temps, genre « garanti sans huile de palme hydrogénée ». Mais ça n’est vraiment efficace que si le produit est raccord. Ben oui, si vous trouvez valorisé cette absence d’huile de palme ou le fait qu’il n’ait été procédé à aucun essai sur les animaux, étiqueté sur vos prochaines bottes en caoutchouc, je suppose que ces arguments ne participeront pas massivement à votre décision d’achat. De plus, ici, notre « sans sucre ajouté » ment un peu par omission, puisqu’il oublie de dire que ce muesli contient quand même 48,8% de glucides dont 9,5% de sucre.

C’est les graines le problème. L’idée de graine est pourtant bonne, complètement positive. Graine, ça vous a des airs rondouillards traversés d’élan vital, de germination. C’est aérien : les oiseaux ne picorent-ils pas des graines ? Mais au cas où la poésie pure ne suffirait pas, appelons en à la science : les graines c’est bourré à craquer d’Oméga 3.

Là, si je voulais nous faire collectivement toucher du doigt à quel point il s’agit, pour ce produit comme pour beaucoup d’autres, de nous faire céder à une impulsion reposant en réalité sur du vent, je te demanderais de marquer une pause dans la lecture de cet article et de poster un commentaire, sans tricher, sans faire un détour sur Wikipédia et tu nous dirais en une phrase ou deux ce qu’est un oméga 3.

Et tiens, pendant que tu y seras, sachant que les « graines gourmandes » dont ce muesli est hélas truffé, sont des graines de lin, de sarrasin, de courge, de sésame et de tournesol, dis moi également à quoi elles ressemblent chacune et quelles sont selon toi leur goût et leurs vertus.

Ah, tu vois ? À part le tournesol, il est assez probable que, comme moi, et malgré notre très grande agriculture générale, tu sois dans l’incapacité de les identifier, ni là, ni dans la nourriture de ton hamster, ni sans celui de ta perruche. Donc on pourrait blinder ton muesli avec des graines de plantes toxiques, tu n’y verrais que du feu, il suffirait pour ça de te dire que les graines, c’est bien, et trouver des plantes à la réputation sympathique : lin parce que ça fait naturel, sarrasin parce que ça fait breton, sésame parce que ça fait Ali Baba, courge parce que ça fait dodu etc. et des oméga 3, si ça se trouve, il y en a plein dans l’huile de foie de morue, mais c’est pas pour ça qu’on va se jeter dessus.

Parce que le problème, pour y venir enfin, c’est que ce muesli a un goût épouvantable. Je soupçonne fortement les graines de lin d’en être la cause, celles là même qu’on ajoute à la nourriture des vaches pour qu’elles pètent moins. Ce n’est donc pas un muesli dont la composition a été établie sur des critères gustatifs. C’est un muesli conceptuel, qui tire à hue et à dia sur ces trucs et des machins dont notre cervelle est traversée, et qui ont laissé une trace positive..

Je me demande même si le fait que ce muesli soit infecte n’accrédite pas sa valeur d’alicament, autrement dit, s’il ne prétend pas nous soigner en même temps qu’il nous nourrit ? Or un médicament, c’est bien connu, s’il est administré par voie orale, doit susciter une grimace pour être réellement efficace. Si cette hypothèse est bonne, se trouverait encore une fois mise en oeuvre ce sempiternel diktat judéo-chrétien de la mortification, de la sanctification par le déplaisir, qui va hélas très bien avec une certaine conception de l’écologie, comprise comme une ascèse pénible destinée à expier nos fautes envers mère nature.

Bref, ce produit est beuark, de quelque côté qu’on le consomme et nous promettre de la gourmandise en même temps que son absolution n’y changera rien.

Ceci dit, en mélangeant avec des « Spéciale K » de Kellogs, au miel et aux noix, ça passe.

 

2 pensées sur “Graines et châtiment

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    22 juin 2014 à 5 05 30 06306
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    « Sur le bio, rien à dire. Dans les raisons perpétuellement renouvelées de nous vendre tout, toujours plus cher, celle là suscite plutôt l’adhésion… »

    Adhésion reposant sur un postulat de sincérité du fourgueur, postulat qui chez moi connait des vacillements fort fréquents…

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    • avatar
      2 juillet 2014 à 10 10 38 07387
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      Aussi, oui. Mais également sur une sorte de réflexe, genre : bio = bien+beau, qui ne résiste effectivement pas toujours à l’examen, ni à l’expérience.

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