Les grands concertos pour harpe

CLA0003264_LRG_1_-29a93

FERGUS

 

La harpe est loin de bénéficier d’un répertoire symphonique aussi riche que celui des instruments solistes qui constituent habituellement l’orchestre. Quelques compositeurs l’ont pourtant mise en valeur dans des œuvres concertantes de grande qualité comme le montre ce florilège…

Cela peut surprendre les béotiens, mais la harpe est un instrument très ancien dont la pratique s’est développée durant l’Antiquité, plusieurs millénaires avant notre ère. Cela a notamment été le cas de la harpe égyptienne dont l’origine remonte à la IVe dynastie, celle des célèbres pharaons Khéops, Khephren et Mykérinos ensevelis au cœur des pyramides de Gizeh. L’instrument ne disposait alors pas de colonne de soutien, et la tension des cordes en était de ce fait limitée, ce qui réduisait son spectre sonore. Ce n’est qu’au 4e siècle avant JC qu’apparaît en Syrie une harpe dotée d’une colonne. Presqu’aussitôt adopté par les Grecs, le nouvel instrument conquiert peu à peu l’Europe occidentale, et notamment les nations celtes qui en font leur instrument de prédilection*.

Très prisée du Moyen Âge à la Renaissance par les troubadours, trouvères, ménestrels et autres minnesänger, la harpe ne fait son apparition dans les partitions savantes qu’à l’aube du 17e siècle, et notamment dans les œuvres de Monteverdi, à l’image de son drame lyrique Orfeu : l’œuvre fait en effet appel aux sons de l’« arpa doppia », un instrument doté, comme son nom l’indique, d’une double rangée de cordes.

La harpe, concurrencée par le luth, ne réussit pourtant pas à s’imposer durant les décennies suivantes et il faut attendre le début du 18e siècle pour qu’elle parvienne enfin à séduire des compositeurs, le plus souvent harpistes eux-mêmes. Il est vrai que l’instrument connait alors une évolution majeure grâce à l’innovation apportée par un facteur allemand, Jacob Hochbrucker : celui-ci supprime le deuxième jeu de cordes de l’arpa doppia et ajoute des pédales qui, en agissant sur des crochets placés sur les cordes permettent d’en diminuer le son d’un demi ton. Ce système est ensuite perfectionné par un facteur français, Georges Cousineau, avant qu’un autre facteur français, le célèbre Sébastien Érard – fondateur de la marque éponyme – ne la dote du système décisif qui prévaut encore dans la fabrication de l’instrument : tendue de 46 cordes, la harpe Érard agit sur 6 octaves et demi, les 7 pédales permettant de hausser d’un demi ton l’ensemble de ces cordes.

C’est à Georg Friedrich Haendel (1685-1759) que l’on doit la première des grandes œuvres concertantes pour la harpe, le concerto en si bémol majeur op. 4 n°6 KWV 294. Très célèbre, cette œuvre a bel été bien été écrite pour la harpe, et non pour l’orgue comme les autres concertos de l’opus 4, composés en 1735 et 1736 dans un but précis : servir d’intermède lors des représentations des oratorios du compositeur. Transcrite par Haendel pour l’orgue, ce concerto, après avoir servi comme intermède de l’oratorio Le Festin d’Alexandre, a été intégré à l’opus 4 en vue de sa publication en 1738 par l’éditeur londonien Walsh. Difficile de dire si les amateurs qui se pressaient à Covent Garden les jours de concert y venaient pour les oratorios ou pour entendre ces fameux intermèdes. Probablement pour les deux. Mais on comprend facilement leur engouement, notamment pour cet opus 4 n°6 qui, de nos jours, reste l’une des œuvres majeures tant du répertoire de la harpe que de celui de l’orgue.

Bien qu’il ne soit pas destiné à la seule harpe, impossible de passer sous silence le chef d’œuvre que constitue le double concerto pour flûte, harpe et orchestre en ut majeur KV 299 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). Lors de son 2e voyage à Paris en 1777 et 1778, le compositeur n’est ni féru de flûte ni de harpe. Il n’en écrit pas moins ses fameux concertos pour flûte à la demande d’un riche négociant nommé Dejean puis, quelques mois plus tard, le double concerto destiné au duc de Guisnes, lui-même excellent flûtiste, et à sa fille, harpiste de très bon niveau. Mozart choisit pour ces dilettantes une tonalité réputée facile et laisse aller son inspiration, non sans chercher à stimuler les solistes amateurs en multipliant les idées dans l’allegro initial et plus encore dans le rondo final, particulièrement créatif et enlevé. Entre les deux, un andantino d’une extraordinaire pureté qui, près de deux siècles et demi après sa composition, continue de charmer les mélomanes. Une œuvre à écouter sans modération, assurément.

S’il est un personnage important dans l’histoire de la harpe, c’est bien Jan Křtitel Krumpholz (1742-1790). On doit en effet à ce compositeur de Bohême des travaux théoriques qui ont servi à Sébastien Érard pour améliorer l’instrument. Mais surtout, lui-même harpiste de grand talent, Krumpholz a légué à la postérité six concertos dédiés à son instrument. Tous ont été progressivement publiés à Paris par Cousineau, les deux premiers en 1779, et le sixième en 1784. Incontestablement, c’est ce dernier qui retient l’attention des amateurs de musique classique. À juste titre : le concerto pour harpe et orchestre en fa majeur n°6 opus 9 est sans nul doute la plus inspirée des œuvres concertantes de Krumpholz. De facture classique, ce concerto figure parmi les favoris du répertoire des solistes contemporains. Pour mémoire, rappelons la triste fin du compositeur : abattu moralement par le départ pour Londres de son épouse – elle-même harpiste virtuose – avec, dit-on, le pianiste et compositeur ami Jan Ladislav Dussek, Krumpholz s’est suicidé dans la Seine en février 1790 ; son corps a été retrouvé près du Pont-Neuf, indique le rapport de police.

Fils de harpiste, frère d’une harpiste et harpiste lui-même, le Français naturalisé Francesco Petrini (1744-1819) a dédié quasiment toutes ses compositions à cet instrument. On lui doit notamment quatre concertos dont le succès auprès du public a été très grand, au point que Petrini ait pu prendre la place de Krumpholz dans le cœur des mélomanes français à l’aube de la Révolution. De facture très classique, ses concertos sont emprunts d’une grande fluidité d’écriture, à l’image du concerto pour harpe et orchestre n°1 opus 25 (1786), moins technique que le n°4 (1793), mais nettement mieux inscrit dans les goûts du temps.

François Adrien Boieldieu (1775-1834) a été avant tout un compositeur d’opéras, avec 37 opus dédiés à ce seul genre. Ce n’est pourtant pas à ce titre, malgré le succès récent d’une reprise du célèbre opus La dame blanche**, qu’il est connu du public, mais pour une œuvre qui figure depuis longtemps au panthéon des solistes internationaux : le concerto pour harpe et orchestre en si bémol (ici interprété par la regrettée Lily Laskine). Composé en 1801, ce concerto a tout pour séduire les amateurs de musique classique, entre sa fluidité d’écriture et sa belle inspiration mélodique. L’œuvre s’ouvre sur un allegro brillante d’une superbe facture ; suit un andante dont la gravité poétique débouche sans transition sur le dynamisme enjoué d’un rondo final de toute beauté.

Harpiste virtuose, le marquis Martin Pierre d’Alvimare (1772-1839) fut le maître de harpe de l’impératrice Joséphine. Ce n’est toutefois pas à cette fonction anecdotique qu’il doit sa notoriété, mais à son concerto pour harpe et orchestre n°2 en ut mineur opus 30 considéré comme l’une des œuvres majeures du répertoire de cet instrument. L’œuvre débute par un allegro empreint d’une impressionnante gravité ; elle se poursuit avec un andantino romantique avant de se conclure par un rondo plein de charme.

Comme Mozart, c’est pour deux instruments solistes que le Français Louis-Emmanuel Jadin (1768-1853) compose vers 1820 sa Fantaisie concertante en sol mineur pour harpe et piano avec accompagnement d’orchestre. D’une très grande qualité, cette œuvre méconnue s’ouvre sur un allegro risoluto dont le caractère épique est accentué par la tonalité mineure. Après une courte introduction adagio, la fantaisie se conclut par un allegro moderato en forme de variations dont la désinvolture apparente s’appuie sur une grande maîtrise d’écriture. Malgré un regain d’intérêt pour cette œuvre, il est dommage qu’elle ne soit pas plus souvent interprétée en concert tant elle est de nature à séduire le public.

Le patrimoine de la harpe doit plusieurs œuvres concertantes à l’Anglais Elias Parish Alvars (1808-1849). Parmi elles, le concerto pour harpe et orchestre n°2 en mi bémol majeur opus 98 (1845), la plus aboutie de ses compositions pour l’instrument. L’écoute de ce concerto, au caractère résolument romantique, démontre que l’intérêt de ce compositeur et harpiste virtuose ne peut en aucune manière être réduit à l’invention du fameux glissando attribuée à ce natif du Devon, comme le suggèrent parfois certains commentaires persifleurs. Elle démontre également qu’il ne faut pas se fier au physique d’un compositeur, eût-il « une figure gigantesque et des épaules carrées qui rappellent le paysan de montagne » si l’on en croit Franz Liszt : la finesse de l’écriture musicale d’Alvars est là pour le démontrer.

Apparu au cours du 19e siècle, le « Konzertstück » (ou Concertino) est une pièce de virtuosité qui a été peu utilisée par les grands compositeurs classiques, à quelques exceptions notables près : Weber (piano), Schubert (violon) et Bruch (violon) notamment. En 1903, c’est au tour de Gabriel Pierné (1863-1937) d’illustrer ce genre particulier de musique concertante grâce au Konzertstück pour harpe et orchestre opus 39. À la différence d’un concerto, ses trois mouvements (allegro moderato, andante, allegro scherzando) sont enchainés dans un style romantique plein d’élégance.

C’est en 1938 que le post romantique russe Reinhold Glière (1874-1956) a publié son concerto pour harpe en mi bémol majeur opus 74. Composée dans un style académique le plus souvent en rapport avec les thèmes russes, l’œuvre de Glière a été reconnue aussi bien par la cour du tsar que par le pouvoir soviétique. Le concerto pour harpe n’échappe pas à ce constat mais cela ne nuit pas à sa qualité d’ensemble, certes peu innovante, mais d’une grande limpidité et d’une écriture parfaitement maîtrisée, grâce notamment aux conseils de la harpiste Ksenia Erdely dont Reingold Glière, reconnaissant, voulait faire la cosignataire du concerto, ce que l’artiste a refusé. Pédagogue de renom, le compositeur a compté parmi ses élèves Sergueï Prokofiev et Aram Khatachaturian.

Bien d’autres compositeurs ont écrit des partitions concertantes pour la harpe. Parmi eux, citons (par ordre alphabétique) Nicolas Bochsa, Mario Castelnuovo Tedesco, Carl Ditters von Dittersdorf, Ernst Eichner, André Jolivet, Josef Jongen, Carl Reinecke, Henriette Renié, Daniel Gottlieb Steibelt, Heitor Villa Lobos, Jan Zach.

* C’est encore le cas de nos jours : la harpe celtique connait toujours un grand succès dans la musique celtique où, trois siècles après sa mort, l’on joue encore les œuvres du compositeur irlandais Turlough O’Carolan.

** Créé en 1825, cet opéra a connu un immense succès au 19e siècle, au point d’être représenté près de 300 fois en deux ans. La millième a eu lieu à l’Opéra-Comique en… 1862.

Précédents articles sur la musique classique :

Symphonie espagnole : merci, monsieur Lalo !

22 décembre 1808 : un concert de légende !

La révolution française en musique

Incontournable : le concert du Nouvel An

Les grands concertos pour basson

Les grands concertos pour hautbois

Les grands concertos pour flûte

Musique classique : promenade au pays de la danse

Les grands concertos pour clarinette

L’incroyable talent des demoiselles de La Pietà

Les grands concertos pour violoncelle

Louise Farrenc, un grand nom de la musique classique

Les grands concertos pour piano

« Eroica », ou la révolution symphonique

Les grands concertos pour violon

Sorciers, elfes, lutins, trolls et fées dans la musique classique

Musique : de Sones de Mariachis à Huapango

La musique classique dans la publicité

L’injuste destin de Fanny Mendelssohn

« Les Adieux » ou la musique au service des revendications

Élisabeth Jacquet de la Guerre, première femme compositeur

Musique : Herschel, la tête dans les étoiles

Padre Davide, rock-star du 19e siècle

Du tuba au bouzouki : des concertos… déconcertants

Les Folies d’Espagne : un thème intemporel

La symphonie concertante : de Stamitz à… Sarkozy

Le siècle d’or de la musique tchèque

Musique : le crescendo rossinien

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *