Amalia Rodrigues, treize ans déjà !

Difficile d’imaginer le Portugal sans le fado. Difficile d’imaginer le fado sans sa reine. Cela fait déjà 13 ans qu’Amalia Rodrigues s’en est allée, emportée dans son sommeil par une défaillance cardiaque. Longtemps après sa mort, l’immense « fadista » au regard brillant et à la voix si expressive est pourtant toujours présente dans le cœur et la mémoire des Portugais.

Rien, dans sa jeune enfance, ne distingue de ses huit frères et sœurs la petite Amalia da Piedade Rodrigues, née au début de l’été 1920 à Lisbonne, dans le quartier ouvrier d’Alcantara. Rien, si ce n’est cette jolie voix qui charme ses proches dès l’âge de 4 ans. Une voix si pure que la gamine est récompensée par les voisines d’une pièce de monnaie ou d’une friandise lorsqu’elle chante l’une de ces chansons que l’on fredonne alors dans les rues de la capitale portugaise. À dix ans, Amalia chante dans les mariages et les baptêmes. À seize, elle représente le quartier d’Alcantara lors de la « Marche de Lisbonne », une très populaire fête des saints ponctuée de cantiques.

Les mois passent, Amalia chante si bien le fado pour les voisins qu’ils en sont émus aux larmes. À tel point qu’un jour, cédant à la pression amicale de l’un d’eux, une tante d’Amalia emmène en secret la jeune fille au Retiro da Severa*, le plus célèbre cabaret de fado du Bairro Alto, pour la présenter au guitariste de l’établissement. Immédiatement séduits, les responsables du cabaret se rendent à Alcantara et réussissent à convaincre les parents d’Amalia que leur fille est d’ores et déjà une grande artiste. La carrière de celle qui allait devenir « a rainha do fado » (la reine du fado) peut commencer. Amalia Rebordão – du nom de la grand-mère qui l’a élevée – a 19 ans. Nous sommes en 1939.

Après avoir chanté dans différents cabarets et théâtres lisboètes, Amalia entame – désormais sous son propre nom – une carrière internationale sans précédent pour une artiste portugaise et plus encore pour une chanteuse de fado : Madrid en 1942, le Brésil en 1944, Paris en 1949. Entretemps (1947), Amalia a fait ses débuts au cinéma dans Capas Negras d’Armando Miranda. Élu meilleur film portugais de l’année, cet hymne à la belle ville de Coimbra propulse la jeune femme au rang de star dans son pays. En 1954, appelée par Henri Verneuil, elle récidive au cinéma dans Les Amants du Tage où elle donne la réplique à Daniel Gélin. Le succès du film et la première apparition d’Amalia Rodrigues à l’Olympia confèrent à la jeune femme une énorme notoriété dans notre pays.

Censurée par la Révolution

Dès lors, Amalia revient souvent chanter en France pour de longues tournées en province et des récitals à Paris (Olympia, Bobino, ABC), plébiscités par le public français et une communauté portugaise en forte augmentation. Demandée dans le monde entier, la chanteuse effectue également de nombreuses tournées en Espagne et en Italie, mais aussi au Brésil, au Mexique, au Japon, en Russie ou aux États-Unis. Amalia est adulée par un public de plus en plus large, séduit par cette très belle femme, tout de noir vêtue, et la voix chaleureuse qu’elle met au service de lamentos nostalgiques ou de mélodies ensoleillées, à l’image du titre favori des Français, La petite maison sur le port, adaptation du superbe Vou Dar de Beber a Dor, sorti en 1968 dans une Europe en pleine mutation.

Avril 1974. La Révolution des Oeillets met à mal Amalia Rodrigues. On lui reproche sa complaisance envers le dictateur Salazar. Elle est boycottée et ses fados interdits d’antenne. Une mesure en l’occurrence injuste : l’artiste n’a fait que son métier, rien de plus. La censure portugaise n’empêche toutefois pas Amalia de poursuivre sa carrière internationale, notamment en France où elle retrouve avec plaisir son ami Bruno Coquatrix à l’Olympia, et où elle enregistre de nombreux titres, notamment composés par un autre de ses amis, Alain Oulman. Il faut toutefois attendre plusieurs années pour que l’ostracisme dont Amalia est victime dans son pays soit enfin levé sous la pression des intellectuels portugais. La chanteuse fait alors un retour triomphal au Coliseu de Lisbonne. Cinq ans plus tard, en 1990, elle est décorée par le Premier ministre Mário Soares. Une décoration qui s’ajoute aux nombreuses distinctions dont elle a été l’objet, en France, de la part de Jack Lang, François Mitterrand ou Jacques Chirac.

Lorsqu’Amalia décède dans sa maison de Lisbonne, le 6 octobre 1999, trois jours de deuil sont décrétés par le gouvernement portugais, en totale communion avec un peuple littéralement assommé par la disparition de son idole. En juillet 2001, les cendres de la plus grande fadista** de l’histoire sont transférées dans le Panthéon national. Elle est la seule femme à y être inhumée.

Chaque début d’octobre, j’écoute du fado, en hommage à Amalia. Et le temps d’un bon vieux vinyl, je suis moi aussi fadista comme l’affirme cet azulejo apposé dans le quartier d’Alfama sur un mur de la taverne A Baiuca : « E tão fadista quem canta como quem sabe escutar***  ».

Muito obrigado a você, Amalia.

* Le nom de ce cabaret, aujourd’hui disparu, rendait hommage à Maria Severa, une prostituée du quartier de Mouraria. Elle fut, aux alentours de 1830, la première chanteuse de fado. L’idylle de Maria Severa avec l’excentrique  Comte de Vimosio servit de thème au premier film parlant portugais, A Severa, réalisé par José Leitào de Barros en 1931.

** D’autres artistes ont marqué l’histoire du fado, notamment Alfredo Duarte, Maria Alice, Joaquim Pimentel, Hermínia Silva, Fernando da Silva ou Maria da Fé. De nos jours, ce sont surtout des chanteuses qui tiennent la vedette, telles Misía, Mariza, Cristina Branco ou Katia Guerrero.

*** Celui qui sait écouter est tout aussi fadista que celui qui chante.

Autres liens :

Sardinheiras

Povo que Lavas no Rio

Solidao

Com que Voz

Uma Casa Portuguese

Barco Negro

Ai Mouraria

Les amants du Tage (extrait)

Interview (5 colonnes à la Une du 5 mai 1967)

3 pensées sur “Amalia Rodrigues, treize ans déjà !

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    22 août 2012 à 9 09 59 08598
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    Je me souviens d’elle à la « Tête de l’art » à Paris, dans les années soixante, puis, surtout, chantant toute la nuit des rappels avec une infatigable générosité lors d’une fête populaire à Lisbonne en 90 ou 91, pour un public insatiable qui ne semblait pas admettre qu’elle n’était plus si jeune… Inoubliable et irremplaçable Amalia.

    Fergus, vous êtes une boîte a bonnes surprises. Devriez aussi nous parler un jour de Cesaria Evora, puis de Maria Dolores Pradera, injustement moins connue.

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    22 août 2012 à 11 11 54 08548
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    Bonjour, Pierre.

    Il est possible que je parle un jour de Cesaria Evora, mais aussi de quelques chanteurs et chanteuses du Cap-Vert nettement moins connus malgré leur talent.

    En revanche je connais assez mal Maria Dolores Pradera comme actrice car et pas du tout comme chanteuse. Une lacune que je vais m’efforcer de combler.

    Cette soirée à « La Tête de l’Art » doit effectivement être quelque chose de mémorable. Pour ma part, je n’ai jamais vu Amalia sur scène et je le regrette car le fado porte une atmosphère à nulle autre pareille car mêlant au son de la guitare à 12 cordes la joie de vivre et la « saudade » inhérente à toute âme portugaise. Par chance, il reste la discographie.

    Cordialement.

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    23 août 2012 à 13 01 24 08248
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    Bonjour Fergus

    Oui, « C’était bath le temps de la Tête de l’Art… » 😉 Vous savez cette chanson, « La Nuit des Gitans », dans laquelle un vieux Rom dit « venir d’un pays qui n’existe plus » ? Pour les gens de mon âge qui ont un peu promené leur bosse – pris un verre avec Boris Vian en répétitions et embrassé la main de la Belle Otero octagénaire – c’est tout le monde dans lequel nous avons vécu qui n’existe plus.

    Le monde dans lequel nous vivons maintenant m’inspire de la curiosité et de la sympathie, mais je m y sens un visiteur. Pour parodier de Gaulle, je dirais qu’il m’intéresse surtout comme « singularité historique »…

    Ci-joint un sample de M.D.P

    http://www.centpapiers.com/maria-dolores-pradera/104057

    Amicalement

    PIerre JC

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