André Tosel, ce qui passe à la trappe, c’est le conflit social

 

« Aujourd’hui, conclut André Tosel, le critère de la race devient un critère objectif de confrontation. Il faut faire très attention à cela. Toutes les barrières morales ont sauté, et on commence à considérer qu’il est normal que les races s’opposent. Alors qu’en fait, ce qui passe à la trappe, c’est le conflit social. Les travailleurs de toutes les communautés pourraient marcher ensemble dans la défense de l’emploi, de la vie sociale, mais on n’a pas réussi en France à créer cette communauté de coopération interculturelle dans la lutte de classes. La monstruosité de la situation c’est qu’à la fois on applique une politique économique qui détruit la nation et qui obéit au critère du néo-libéralisme, qui fait payer la note aux travailleurs, et en même temps, le libéralisme s’est éthnicisé et nationalisé. Les mêmes qui ont fait passer les pires réformes sur le travail, sur la Sécurité sociale, droite et PS réunis, font maintenant du nationalisme, pleurent sur la nation, défendent la patrie. Alors que c’est leur politique qui a contribué à déstabiliser complètement la communauté… »

Reprenons l’entretien avec André Tosel…

Par Michel Peyret

André Tosel : « Il faut un Islam en France, et non pas l’Islam de France »

Écrit par  Romain Alcaraz   Dimanche, 25 septembre 2016.

 

« Il faut chercher des notions communes, et des pratiques communes entre les communautés : la République doit être une de ces notions. » Copyright Journal La Marseillaise

Le professeur émérite de philosophie à l’université de Nice-Sophia Antipolis, André Tosel,  proposait vendredi une conférence sur la laïcité à  la Bourse du Travail de la Seyne. L’occasion d’interroger un homme dont le regard sur la société est parfois sévère.

La laïcité, selon vous, qu’est-ce que c’est ?

D’abord, ce n’est pas une valeur morale. C’est un principe d’organisation politique et juridique de nos sociétés. La laïcité envisage les individus en faisant abstraction de caractères extérieurs (sexe, confession, race…), considérant tous les individus libres et égaux qui se doivent le respect mutuel et qui doivent pouvoir disposer de la liberté de penser, d’expression et de culte. Mais il faut rappeler que cette liberté concerne aussi ceux qui n’ont pas de confession, athées ou agnostiques, qui ne demandent jamais autant de choses que les croyants.

 

On invoque cette laïcité à tout-va. Comme lors de « l’affaire » des burkinis…

Dans la mesure où les libertés fondamentales ne sont pas en danger, la question qui relève du vestimentaire pour moi est une extension abusive du principe laïc. Même si on trouve horrible ou provocateur le burkini, je ne vois pas en quoi ce serait une menace pour nous ou nos valeurs, et serait l’avant-garde d’une invasion islamiste.

 

Quel est votre avis sur le traitement de cette question ?

Il y a eu une manipulation et une utilisation politiciennes de ces femmes qui manifestaient par là une volonté d’appartenance à une confession musulmane sans porter atteinte au droit, aux libertés fondamentales. Mais sur le plan politique, s’il ne s’agit pas d’une manifestation naïve, s’il y avait une provocation, une volonté de certains groupes islamistes de faire jouer cette affaire pour montrer que chez nous on ne respecte pas une liberté vestimentaire ou que tout ce qui relève du musulman est a priori suspect, là c’est autre chose. Le jugement relève alors de la prudence politique.

 

C’est bien la laïcité qui est prise pour prétexte au moment de la parution de certains décrets…

Les politiciens qui ont voulu courir après le FN en transformant la laïcité en une espèce de religion publique autoritaire de sécurité absolue font une mauvaise affaire, et risquent de précipiter les population dans le sentiment accru qu’elle n’est pas aimée. Et par conséquent, cela créerait des réactions de ressentiment de rejet, et éventuellement pour les plus fragiles ou les plus cinglés, des tentations du fanatisme ou du terrorisme.

 

Que dit cette « affaire » sur la société ?

Au final, l’histoire du burkini montre à quel point en France on est dans un mauvais état. Ce qui m’effraie, c’est l’extrême sensibilité de l’opinion publique française face à des signes minimes qui sont érigés en signe de différences, d’hérésies et d’oppositions, et qui permettent aux plus fanatiques de la société musulmanes de croire qu’au fond ils ne sont pas acceptés, qu’ils sont rejetés. Les principes de la laïcité ne sont pas à appliquer de façon dure ou molle, mais de manière prudentielle.

 

C’est-à-dire ?

Il faut, si possible, que nous puissions avoir contact avec les musulmans qui ne sont pas salafistes, inquiets autant que nous par les dérives. Essayer de parler avec eux, avoir une opinion commune avec eux. Or il n’y a plus de contact entre les populations. Nous sommes dans la coexistence au sens strict. Pas de communauté, pas de collaboration, c’est ça qui me fait le plus peur : on ne parle avec personne.

 

L’annonce de la création de l’Islam de France répond-t-elle à vos inquiétudes ?

Je suis terrifié par l’ignorance des politiciens français. Parler d’un Islam de France, ça n’a pas de sens. Une église catholique de France, à la limite, par rapport à la hiérarchie en place. Avec l’Islam, ce n’est pas le cas. La loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État n’est pas un Concordat. Le Concordat, c’est une horreur qui consiste à reconnaître une Église – quelle qu’elle soit – comme une puissance publique avec laquelle l’État doit négocier d’égal à égal. Le Concordat n’est pas laïc. Il est évident qu’aujourd’hui, si les socialistes faisaient un Concordat avec les musulmans, vous imaginez le désastre…

 

Qu’est-ce qui est différent avec l’Islam ?

La communauté musulmane est divisée, soumise à plusieurs interprétations. Cette communauté est éclatée. La grande difficulté qu’il y a en France, c’est de trouver des interlocuteurs avec qui on peut discuter. Pour les constructions de mosquée par exemple, le problème est d’obtenir une entente entre les musulmans pour savoir comment elle va être organisée. Si une communauté musulmane refuse de discuter avec les autres, l’affaire est ratée.

 

Comment dès lors doit-on traiter la question ?

Il y a nécessité pour cette communauté d’avoir un minimum d’entente, et aussi pour nous de ne pas ériger un Islam de France : à qui donner la primauté ? Il faut être instruit, prudent, que nos politiques travaillent. Aujourd’hui, ils sont répugnants et ignobles. Il faut un Islam en France, et non pas l’Islam de France. La majorité des musulmans s’accommodent de la laïcité. Or on pose des problèmes à ces communautés, ce qui les empêche de lutter de l’intérieur contre les prédications salafistes qui exploitent le malaise, la misère sociale, le rejet, le racisme… et présentent l’Islam fou comme la solution alors qu’il est une partie du problème.

 

Cela passe donc par le dialogue…

C’est compliqué, il faut être informé, et aider aussi les musulmans français à comprendre quels sont nos principes d’organisation, à comprendre la laïcité. J’ai été sollicité par des imams non salafistes pour leur expliquer la laïcité. Les imams ne sont pas formés, du coup il y a une demande de leur part. Cela doit se traduire non pas par des enseignements obligatoires mais par la création de structures inter-religieuses, interculturelles où l’on puisse faire avancer la connaissance. Réciproquement, on aurait intérêt à comprendre cette religion. Tout en acceptant que l’intégration, ce n’est pas possible. Ca l’a un peu été avec des populations issues de l’Italie, de la Pologne, et encore, mais il y avait un socle commun. Là, il faut chercher des notions et des pratiques communes : la République doit être une d’elles. Si on continue dans le principe d’une République autoritaire, on aggravera le mal qu’on prétend soigner.

 

On en vient au thème du multiculturalisme…

Je ne suis pas multiculturaliste. Multi, c’est l’addition de cultures, sans jamais être commune. Ma véritable position, c’est interculturaliste. Cela veut dire de créer des discussions avec les autres cultures. Il peut y avoir des différences, des affrontements sérieux, mais il y a cette idée de discussion, et qu’on pourra s’entendre sur certaines questions, trouver un terrain commun. Cet interculturalisme, on ne le fait pas en France. D’ailleurs les prédicateurs salafistes n’en veulent pas. Ils sont persuadés de détenir la vérité, c’est le mono-culturel. L’inter culturel, c’est un espace de débat où l’on essaie de lutter contre la xénophobie, et c’est très difficile parce que ces populations ont peur. Et même, un seuil a été franchi : la jeune génération n’accepte pas ce que ses parents ont accepté, c’est clair. Et la situation sociale de la France étant ce qu’elle est après 30 ans de néo-libéralisme, on en arrive à un désastre.

 

La question sociale est donc importante.

Aujourd’hui, le critère de la race devient un critère objectif de confrontation. Il faut faire très attention à cela. Toutes les barrières morales ont sauté, et on commence à considérer qu’il est normal que les races s’opposent. Alors qu’en fait, ce qui passe à la trappe, c’est le conflit social. Les travailleurs de toutes les communautés pourraient marcher ensemble dans la défense de l’emploi, de la vie sociale, mais on n’a pas réussi en France à créer cette communauté de coopération interculturelle dans la lutte de classes. La monstruosité de la situation c’est qu’à la fois on applique une politique économique qui détruit la nation et qui obéit au critère du néo-libéralisme, qui fait payer la note aux travailleurs, et en même temps, le libéralisme s’est éthnicisé et nationalisé. Les mêmes qui ont fait passer les pires réformes sur le travail, sur la Sécurité sociale, droite et PS réunis, font maintenant du nationalisme, pleurent sur la nation, défendent la patrie. Alors que c’est leur politique qui a contribué à déstabiliser complètement la communauté.

Propos recueillis par Romain Alcaraz

Publié dans Société

 

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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