Antonio Labriola, Le Manifeste, la nouvelle conception de l’histoire

Présenté par  Michel Peyret

labriola

« La partie vitale, l’essence, le caractère propre de cette œuvre, indique Antonio Labriola, sont tout entiers dans la nouvelle conception de l’histoire qui la dirige et qui s’y trouve en partie exposée et développée. Grâce à cette conception, le communisme, qui n’était jusqu’alors qu’une espérance, une aspiration, un souvenir, une conjecture, un expédient, trouvait pour la première fois son expression adéquate dans la conscience de sa nécessité même, c’est-à-dire dans la conscience qu’ il est le terme et la solution des luttes de classes actuelles. Ces luttes ont varié suivant le temps et les lieux, elles se réduisent toutes de nos jours à la seule lutte entre la bourgeoisie capitaliste et les ouvriers fatalement prolétarisés. Le Manifeste a donné la genèse de celle lutte, il en détermine le rythme d’évolution, et en présage le résultat final. C’est dans cette conception de l’histoire que réside toute la doctrine du communisme scientifique. Depuis ce moment, les adversaires théoriques du socialisme n’ont plus à discuter sur la possibilité abstraite de la socialisation démocratique des moyens de production [II vaut mieux employer l’expression  » socialisation démocratique des moyens de production  » que celle de  » propriété collective  » parce que celle-ci implique une certaine erreur théorique en ce que, d’abord, elle met à la place du fait réel économique un exposant juridique et, de plus, parce que, pour beaucoup, elle se confond avec l’argumentation des monopoles, avec l’étatisation croissante des services publics, et avec toutes les autres fantasmagories du Socialisme d’État toujours renaissant, dont tout l’effet est d’augmenter, dans les mains da la classe des oppresseurs, les moyens économiques d’oppression.] : comme s’il était possible dans cette question d’appuyer son jugement sur des inductions basées sur les aptitudes générales et courantes de la nature humaine… »

Reprenons le texte de Antonio Labriola…

Michel Peyret

En mémoire du Manifeste du parti communiste

Antonio Labriola

1895

 

Ce texte peut varier quelque peu de son édition actuelle en langue française, car cette version est plus ancienne. Il reste certainement dans cette version des termes « barbares » ou passés de mode.

 

Dans trois ans, nous pourrons célébrer notre jubilé. La date mémorable de la publication du Manifeste du parti communiste (février 1848), rappelle nôtre entrée première et indubitable dans l’histoire. C’est à cette date que se réfèrent et tous nos jugements et toutes nos appréciations sur les progrès que le prolétariat à fait dans les cinquante dernières années. C’est cette date qui marque le commencement de l’ère nouvelle. Celle-ci éclôt et s’élève, ou mieux se dégage de l’ère actuelle et se développe par formation intime et immanente à celle-ci même, partant d’une façon nécessaire et inéluctable, quelles qu’en puissent être les vicissitudes et les phases successives qu’on ne peut prévoir à l’heure actuelle. Tous ceux d’entre nous qui ont à cœur ou qui simplement ont besoin de posséder la parfaite intelligence de leur œuvre propre doivent rappeler à leur esprit les causes et les forces motrices qui déterminèrent la genèse du Manifeste, les circonstances dans lesquelles il parut, à la veille de la révolution qui éclata de Paris à Vienne, de Palerme à Berlin. C’est pour nous le seul moyen de voir sortir le socialisme de la forme sociale dans laquelle nous vivons aujourd’hui, et de justifier, par conséquent, par sa raison d’être présente la nécessité de son triomphe, que dès aujourd’hui. nous proclamons comme certain. N’est-ce pas là, en effet, la partie vitale du Manifeste, son essence et son caractère propre ? [Je suppose que le lecteur a le texte sous les yeux ou tout au moins une de ses nombreuses traductions. Je ne refais pas le Manifeste, pas plus que je ne l’analyse ou le commente. J’écris in mémoriam.]On ferait certainement fausse route si on voulait voir la partie essentielle du Manifeste dans les mesures conseillées et proposées à la fin du second chapitre pour le cas d’un succès révolutionnaire du prolétariat, ou dans les indications d’orientation politique à l’égard des autres partis révolutionnaires de cette époque, que l’on trouve dans le quatrième chapitre. Ces indications et ces conseils, bien qu’ils aient été dignes d’être pris en considération au moment et dans les circonstances où ils furent formulés et suggérés, et bien qu’ils soient fort importants pour juger d’une façon précise l’action politique des communistes allemands dans la période révolutionnaire qui va de 1848 à 1850, ne forment plus désormais pour nous un ensemble de vues pratiques, pour lesquelles ou contre lesquelles nous devons prendre parti, à tout événement. Les partis politiques qui, depuis l’Internationale, se sont constitués dans les différents pays, au nom du prolétariat et en le prenant pour base, ont senti et sentent, à mesure qu’ils naissent et se développent, la nécessité impérieuse d’adapter de conformer leur programme et leur action aux circonstances, toujours différentes et multiformes. Mais aucun de ces partis ne sent la dictature du prolétariat si proche qu’il éprouve le besoin, le désir ou même la tentation d’examiner nouveau et de porter un jugement sur les mesures proposées dans le Manifeste. Il n’y a, en réalité, d’expériences historiques que celles que l’histoire fait elle-même; on ne peut pas plus les prévoir qu’elles ne se font de propos libéré ou sur commande. C’est ce qui est arrivé au moment de la Commune, qui a été, qui est et qui reste, jusqu’à aujourd’hui, la seule expérience approximative bien que confuse, parce qu’elle fut subite et de courte durée, de l’action du prolétariat devenu maître du pouvoir politique. Elle ne fut, d’ailleurs, cette expérience, ni voulue ni cherchée, mais imposée par les circonstances ; elle fut héroïquement menée et elle est devenue aujourd’hui, pour nous, un salutaire enseignement. Là où le mouvement socialiste est à peine à ses débuts il peut arriver que, à défaut d’expérience personnelle et directe, on en appelle à l’autorité d’un texte comme à un précepte : mais cela n’a, en réalité, aucune importance.

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Il ne faut pas non plus, à mon avis, chercher cette partie vitale, cette essence, ce caractère propre dans ce que le Manifeste dit sur les autres formes de socialisme, dont il parle sous le nom de littérature Tout cela peut servir, sans doute, à bien définir, par voie d’exclusion et d’antithèse, par des caractéristiques brèves mais vigoureuses et fortes les différences qu’il y a en réalité entre le communisme, communément qualifié aujourd’hui de scientifique – expression dont on se sert souvent à tort et à travers. C’est-à-dire entre le communisme qui a pour sujet le prolétariat et. pour thème la révolution prolétarienne, et les autres formes de socialisme : réactionnaire, bourgeois, semi-bourgeois, petit-bourgeois, utopiste et ainsi de suite. Toutes ces formes, sauf une [Je veux parler de cette forme que le Manifeste désigne ironiquement sous le nom de  » socialisme vrai, ou socialisme allemand « . Ce paragraphe ; qui est inintelligible pour tous ceux qui ne sont pas très versés dans certaines formes de la philosophie allemande de cette Époque, marquées de dégénérescence aiguë, a été, avec raison, supprimé dans la traduction espagnole.] , ont réapparu et se sont renouvelés plus d’une fois, elles reparaissent et se renouvellent même aujourd’hui dans les pays où le mouvement prolétarien moderne vient à peine de naître. Pour ces pays et dans ces circonstances, le Manifeste a exercé et exerce encore l’office de critique actuel et de fouet littéraire. Mais dans les pays où ces formes ont été déjà théoriquement et pratiquement dépassées, comme c’est le cas pour l’Allemagne et pour l’Autriche, ou ne survivent que chez quelques-uns et comme opinion individuelle, comme cela a lieu en France et en Angleterre, sans parler des autres nations, le Manifeste, à cet égard, a épuisé son rôle. II ne fait alors qu’enregistrer, comme pour mémoire, ce à quoi il n’est plus nécessaire de penser, étant donnée l’action politique du prolétariat, qui déjà se déroule dans son processus normal et graduel. Ce fut justement là, par anticipation, la disposition d’esprit de ceux qui l’ont écrit. Par la force de leur pensée et sur quelques données d’expérience, ils avaient devancé les événements et ils se contentèrent d’en constater l’élimination et la condamnation. Le communisme-critique – c’est là son nom véritable et il n’y en a pas de plus exact pour cette doctrine – ne se mettait pas à regretter avec les féodaux la vieille société, pour faire par contrecoup la critique de la société actuelle : – il n’avait plus en vue que l’avenir. II ne s’associait plus avec les petits-bourgeois dans le désir de sauver ce qui ne peut pas être sauvé : – comme par exemple la petite propriété ou la vie tranquille des petites gens, que l’action vertigineuse de l’État moderne, organe nécessaire et naturel de la société actuelle, détruit et bouleverse parce que, par ses révolutions continues, il porte en soi et avec soi la nécessité d’autres révolutions, nouvelles et plus profondes. II ne traduisait pas non plus en bizarreries métaphysiques ou dans une sentimentalité maladive les contrastes réels des intérêts matériels de la vie de chaque jour: il exposait au contraire ces contrastes dans toute leur réalité prosaïque. II ne construisait pas la société de l’avenir sous forme de projet, conçu harmoniquement dans chacune de ses parties. II n’avait aucun mot de louange et d’exaltation, d’invocation et de regret pour les deux déesses de la mythologie philosophique : la justice et l’égalité, c’est-à-dire pour ces déesses qui font si triste figure dans la pratique de la vie de chaque jour, quand on voit que l’histoire de tant de siècles s’octroie le passe-temps malséant de faire et défaire tout ce qu’elles lui suggèrent. Bien plus ces communistes, tout en déclarant, appuyés sur des faits qui ont force d’argument et de preuve, que les prolétaires ont pour mission d’être les fossoyeurs de la bourgeoisie, rendaient hommage à celle-ci, comme à l’auteur d’une forme sociale qui représente en extension et en intensité un stade important du progrès, et qui peut seule fournir le terrain des nouvelles luttes, qui déjà promettent au prolétariat une issue heureuse. Grandiose oraison funèbre ! Il y a dans ces louanges adressées à la bourgeoisie, un certain humorisme tragique, quelques-uns les ont trouvés dithyrambiques. Les définitions négatives et antithétiques des autres formes de socialisme alors courantes, qui ont souvent réapparu depuis et jusqu’à aujourd’hui, bien qu’elles soient irréprochables dans le fond, dans la forme comme dans le but qu’elles se proposent, n’ont pas la prétention d’être, et elles ne sont pas, l’histoire vraie du socialisme, et elles n’en donnent ni les jalons, ni le schéma à celui qui veut l’écrire. L’histoire, en effet, ne repose pas sur la distinction du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, et moins encore sur l’antithèse plus abstraite du possible et du réel, comme si les choses étaient d’un côté et si elles avaient d’un autre côte leurs ombres et leurs reflets dans les idées. L’histoire est tout d’une pièce et elle repose sur le processus de formation et de transformation de la société : cela évidemment d’une façon tout à fait objective et indépendamment de notre approbation ou de notre désapprobation. Elle est une dynamique d’un genre spécial pour parler comme les positivistes si friands de ces sortes d’expressions, mais qui s’en tiennent souvent au mot nouveau qu’ils ont lancé. Les différentes formes de conception et d’action socialistes, qui ont paru et disparu dans le cours des siècles, si différentes dans leurs causes, leur physionomie et leurs effets, doivent toutes être étudiées et expliquées par les conditions spécifiques et complexes de la vie sociale dans lesquelles elles se produisirent. En les étudiant de près, on s’aperçoit qu’elles ne forment pas un seul tout de processus continu, parce que la série en est plusieurs fois interrompue par le changement du milieu social et par la disparition des traditions. C’est seulement au temps de la grande révolution que le socialisme prend une certaine unité de processus, qui devient plus évidente depuis 1830 avec l’avènement politique définitif de la bourgeoisie en France et en Angleterre, et qui devient enfin intuitive et palpable depuis l’Internationale. Sur celle route, le Manifeste est comme une grande colonne milliaire, portant une double indication. D’un côté l’incunable de la doctrine nouvelle qui, depuis, a fait le tour du monde. De l’autre, les formes de socialisme qu’il exclut, mais sans en faire l’histoire [Depuis plusieurs années – depuis huit ans – dans mes cours à l’Université sur  » la genèse du socialisme moderne  » ou  » sur l’histoire générale du socialisme  » ou  » sur l’interprétation matérialiste de l’histoire « , j’ai pu me rendre maître de cette littérature et en donner la perspective et le système. La chose est déjà difficile en soi, mais elle l’est plus encore en Italie ou il n’y a pas de traditions d’écoles socialistes et ou le parti est si récent qu’il ne peut pas nous servir comme exemple de formation et de processus. Cet article ne reproduit aucune de mes leçons. Les leçons ne reproduisent pas les livres qui servent à les faire, pas plus qu’on ne fait des livres en publiant des leçons ; et on ne fait pas non plus des articles de revue avec une ou plusieurs leçons.]

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La partie vitale, l’essence, le caractère propre de cette oeuvre sont tout entiers dans la nouvelle conception de l’histoire qui la dirige et qui s’y trouve en partie exposée et développée. Grâce à cette conception, le communisme, qui n’était jusqu’alors qu’une espérance, une aspiration, un souvenir, une conjecture, un expédient, trouvait pour la première fois son expression adéquate dans la conscience de sa nécessité même, c’est-à-dire dans la conscience qu’ il est le terme et la solution des luttes de classes actuelles. Ces luttes ont varié suivant le temps et les lieux, elles se réduisent toutes de nos jours à la seule lutte entre la bourgeoisie capitaliste et les ouvriers fatalement prolétarisés. Le Manifeste a donné la genèse de celle lutte, il en détermine le rythme d’évolution, et en présage le résultat final. C’est dans cette conception de l’histoire que réside toute la doctrine du communisme scientifique. Depuis ce moment, les adversaires théoriques du socialisme n’ont plus à discuter sur la possibilité abstraite de la socialisation démocratique des moyens de production [II vaut mieux employer l’expression  » socialisation démocratique des moyens de production  » que celle de  » propriété collective  » parce que celle-ci implique une certaine erreur théorique en ce que, d’abord, elle met à la place du fait réel économique un exposant juridique et, de plus, parce que, pour beaucoup, elle se confond avec l’argumentation des monopoles, avec l’étatisation croissante des services publics, et avec toutes les autres fantasmagories du Socialisme d’État toujours renaissant, dont tout l’effet est d’augmenter, dans les mains da la classe des oppresseurs, les moyens économiques d’oppression.] : comme s’il était possible dans cette question d’appuyer son jugement sur des inductions basées sur les aptitudes générales et courantes de la nature humaine. II s’agit de reconnaître ou de ne pas reconnaître dans le cours des choses humaines une nécessité qui passe outre ‡ notre sympathie et à notre assentiment subjectif. La société est-elle, dans les pays les plus avancés en civilisation, organisée de telle sorte qu’elle passera au communisme par les lois immanentes à son propre devenir, étant donnés sa structure économique actuelle et les frottements qu’elle produit nécessairement dans son propre sein et qui finiront par la briser et la dissoudre ? C’est là le sujet de toutes les discussions depuis l’apparition de cette théorie. Et de là découle aussi la règle de conduite qui s’impose à l’action des partis socialistes, qu’ils soient composes des prolétaires seuls, ou qu’ils aient dans leurs rangs des hommes sortis des autres classes et qui se joignent comme volontaires à l’armée du prolétariat. C’est pour cela même que nous acceptons volontiers l’épithète de scientifiques, si on ne veut pas, par là nous confondre avec les positivistes, hôtes encombrants quelquefois, qui se font de la science un monopole ; nous ne cherchons pas à soutenir une thèse abstraite comme si nous étions des avocats ; et nous ne nous évertuons pas à démontrer la rationalité de nos buts. Nos intentions ne sont pas autre chose que l’expression théorique et l’explication pratique des données, que nous offre l’interprétation du processus qui s’accomplit parmi nous et autour de nous, et qui est tout entier dans les rapports objectifs de la vie sociale, dont nous sommes le sujet et l’objet, la cause et l’effet. Nos buts sont rationnels, non pas parce qu’ils sont fondés sur des arguments tirés de la raison raisonnante, mais parce qu’ils dérivent de l’étude, objective des choses, c’est-à-dire de l’explication de leur processus, qui n’est pas et qui ne peut pas être un résultat de notre volonté, mais qui triomphe au contraire de notre volonté et la subjugue. Aucun des ouvrages antérieurs ou postérieurs des auteurs mêmes du Manifeste, bien qu’ils aient une portée scientifique beaucoup plus considérable, ne peut remplacer le Manifeste et n’a la même efficacité: spécifique. II nous donne dans sa simplicité classique l’expression réelle de cette situation : le prolétariat moderne est, se pose, croît et se développe dans l’histoire contemporaine comme le sujet concret, comme la force positive, et le communisme devra nécessairement être l’aboutissant de son action nécessairement révolutionnaire. Et c’est pour cela que cette oeuvre, en donnant à sa prédiction une base théorique, et en l’exprimant en formules brèves, rapides et concises, forme un recueil, bien plus, une mine inépuisable d’embryons de pensées que le lecteur peut fŽconder et multiplier indéfiniment; elle conserve toute la force originale et originaire de la chose qui vient à peine de naître, et qui n’est pas encore sortie du terrain de sa production. Cette observation s’adresse surtout à ceux qui affichent une sainte ignorance, quand ce ne sont pas des fanfarons, des charlatans ou d’aimables dilettantes, et qui donnent à la doctrine du communisme critique des précurseurs, des patrons, des alliés et des maîtres de tout genre, sans aucun respect du sens commun et de la chronologie la plus vulgaire. Ou bien, ils font rentrer notre doctrine matérialiste de l’histoire dans la théorie de l’évolution universelle, qui n’est plus chez beaucoup qu’une métaphore nouvelle d’une nouvelle métaphysique ; ou bien, ils cherchent dans cette doctrine un dérivé du darwinisme, qui est bien lui, d’une certaine façon et dans un sens large, une théorie analogue ; ou bien, ils vont nous chercher des alliés ou des maîtres dans cette philosophie positiviste qui va de Comte, qui n’est qu’un disciple dégénéré et réactionnaire du grand Saint-Simon, à Spencer, la quintessence du bourgeoisisme anarchique, c’est dire qu’ils veulent nous donner pour alliés nos adversaires les plus déclarés.

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C’est à son origine qu’il doit sa vertu germinative, sa force classique, la synthèse de tant de séries et de groupes de pensées en si peu de pages [22 pages In-8 dans l’édition originale, (Londres, février 1848) que je dois a la grande courtoisie d’Engels. J’indique ici en passant que j’ai résisté à la tentation d’ajouter à cet article des indications bibliographiques, des renvois, des citations, car j’aurais fait alors un travail d’érudition ou un livre plutôt qu’un article de revue. J’espère que le lecteur voudra bien me croire sur parole : il n’y a pas dans tout cet article d’allusions, d’indications ou de sous-entendus que je ne puisse appuyer sur des sources.].II est l’oeuvre de deux allemands, mis il n’est ni dans la forme ni dans le fond, l’expression d’une opinion personnelle. On n’y trouve ni les imprécations, ni les rancoeurs qu’on trouvait alors dans la bouche de tous les réfugiés politiques et chez tous ceux qui avaient abandonné leur pays pour respirer ailleurs un air plus libre. On n’y trouve pas non plus l’exposé des conditions de leurs patries, alors dans un état politique lamentable, socialement ou économiquement encore à leurs premiers débuts et qui, pour certaines parties du territoire seulement, pouvaient être comparées à celles de la France. Ils y apportèrent au contraire la pensée philosophique, qui mis et maintenu leur patrie à la hauteur de l’histoire contemporaine ; cette pensée philosophique qui, précisément avec eux, subissait cette transformation importante qui permettait au matérialisme, renouvelé déjà par Feuerbach, en se combinant avec la dialectique, d’embarrasser et de comprendre le mouvement de l’histoire dans ses causes les plus profondes et jusqu’alors inexplorées, latentes et difficiles à observer. Ils étaient communistes et révolutionnaires tous deux ; mais ce n’est ni par instinct, ni par impulsion ou par passion qu’ils avaient élaboré toute une nouvelle critique de la science économique, et qu’ils avaient compris la liaison et la signification historique du mouvement prolétarien des deux côtés de la Manche, en France comme en Angleterre, avant qu’ils ne fussent appelés à donner dans le Manifeste le programme et la doctrine de la Ligue des Communistes. Celle-ci avait son siège à Londres et de nombreuses ramifications sur le continent ; elle avait derrière elle une longue vie et un développement propre. L’un d’eux, Engels, avait déjà, depuis quelque temps, publié un essai critique, dans lequel, laissant de côté les corrections subjectives et unilatérales, il faisait sortir pour la première fois d’une façon objective la critique de l’économie politique des antithèses inhérentes aux données et aux concepts de l’économie elle-même, et il était devenu célèbre par la publication d’un livre sur la condition des ouvriers anglais, qui est la première tentative dans laquelle on représente les mouvements de la classe ouvrière comme résultant du jeu même des forces et des moyens de production [Les Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie ont paru dans lesDeutsch-Französische Jahrbücher. Paris, 1844, pages 86-114 ; et son livre Die Lage der arbeitenden Klasse in England, à Leipzig en 1845.]. L’autre, Marx, en quelques années, s’était fait connaître comme publiciste radical en Allemagne, à Paris et à Bruxelles ; il avait conçu les premiers rudiments de la conception matérialiste de l’histoire, la critique théoriquement victorieuse des hypothèses et des déductions de la doctrine de Proudhon, et la première explication précise de l’origine de la plus-value qui résulte de l’achat et de l’usage de la force-travail, c’est-à-dire le premier germe des conceptions qui ont été démontrées plus tard et exposés, dans leur enchaînement et dans leurs détails, dans le Capital. Tous deux étaient en relation avec les révolutionnaires des différents pays d’Europe et notamment de la France, de la Belgique et de l’Angleterre; leur Manifeste ne fut pas l’exposé de leur opinion personnelle, mais la doctrine d’un parti dont l’esprit, le but et l’activité formaient déjà l’Internationale des travailleurs.

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Ce sont là les débuts du socialisme moderne. Nous trouvons là la ligne qui le sépare de tout le reste. La ligue des communistes était sortie de la Ligue des Justes ; celle-ci, de son côté s’était détachée de ligue des réfugiés ou des bannis. Comme type, portant en soi dans un dessin embryonnaire la forme de tous les mouvements socialistes et prolétariens ultérieurs, elle avait traversé les différentes phases de la conspiration et de l’utopisme égalitaire. Elle fut métaphysique avec Grün et utopiste avec Weitling. Ayant son siège principal à Londres, elle avait pris part au mouvement chartiste et avait eu sur lui quelque influence ; ce mouvement fut désordonné, parce que ce fut là une expérience non préméditée, qui ne fut pas le fait d’une conspiration ou d’une secte, et il montra par son exemple combien était pénible et difficile la formation du parti de la politique prolétarienne. La tendance socialiste ne se manifesta nettement dans le Chartisme que quand le mouvement fut près de sa fin et finit en réalité (inoubliables Jones et Horney !). La Ligue flairait partout la révolution, et parce que la chose était dans l’air et parce que son instinct et sa méthode d’information l’y portaient : et tandis que la révolution éclatait effectivement, elle se munissait, grâce à la nouvelle doctrine du Manifeste, d’un instrument d’orientation, qui était en même temps une arme de combat. En fait, déjà internationale, soit par suite de la qualité et des différences d’origine de ses membres, soit et plus encore par suite de l’instinct e de la vocation de tous, elle prit sa place dans le mouvement général de la vie politique, comme précurseur clair et précis de tout ce qu’on peut aujourd’hui appeler le socialisme moderne ; et par moderne il ne faut pas entendre un simple fait de chronologie extrinsèque, mais un indice du processus morphologique de la société. Une longue interruption de 1852 à 1864, qui fut la période de la réaction politique et en même temps celle de la disparition, de la dispersion et de l’absorption des vieilles écoles socialistes, sépare l’Internationale de l' » Arbeiter bildungsverein  » de Londres de l’Internationale proprement dite, qui, de 1864 à 1873, travailla à mettre de l’unité dans la lutte du prolétariat d’Europe et d’Amérique. L’action du prolétariat eut d’autres interruptions, surtout en France et ˆ lÕexception de l’Allemagne, depuis la dissolution de l’Internationale de glorieuse mémoire jusqu’à la nouvelle Internationale qui vit aujourd’hui par d’autres moyens et qui se développe dans d’autres modes, l’un et l’autre adaptés à la situation politique dans laquelle nous vivons et appuyés sur une expérience plus mûre. Mais comme les survivants de ceux qui, en décembre 1847, discutèrent et acceptèrent la nouvelle doctrine, ont réapparu sur la scène publique dans la grande Internationale et depuis, à nouveau, dans la nouvelle Internationale, le Manifeste a, lui aussi, reparu petit à petit et a fait le tour du monde dans toutes langues des pays civilisés, ce qu’il s’était promis, mais ce qu’il n’avait pu faire lors de sa première apparition. Ce fut là notre vrai point départ ; ce furent là nos vrais précurseurs. Ils marchèrent avant tous les autres, de bonne heure, d’un pas pressé mais sûr, sur cette route que nous devons précisément parcourir et que nous parcourons en réalité. II ne convient pas d’appeler nos précurseurs ceux qui ont suivi des chemins qu’il a fallu, depuis, abandonner, ou ceux qui, pour parler sans métaphore, ont formulé des doctrines et ont commencé des mouvements, sans doute explicables par les temps et les circonstances où ils naquirent, mais qui furent dépassés depuis par la doctrine du communisme critique, qui est la théorie de la révolution prolétarienne. Ce n’est pas que ces doctrines et ces tentatives aient été des apparitions accidentelles, inutiles et superflues. II n’y a rien d’irrationnel dans le cours historique des choses, parce que rien n’arrive sans motifs, et partant il n’y a rien de superflu. Nous ne pouvons pas non plus, même aujourd’hui, arriver à la parfaite connaissance du communisme critique, sans repasser mentalement par ces doctrines, en parcourant le processus de leur apparition et de leur disparition. Le fait est que ces doctrines ne sont pas seulement passées, elles ont été intrinsèquement dépassées, et par suite du changement des conditions de la société, et par suite de l’intelligence plus exacte des lois, sur lesquelles reposent sa formation et son processus. Le moment où elles entrent dans le passé, c’est-à-dire celui où elles sont intrinsèquement dépassées c’est précisément celui où paraît le Manifeste. Comme premier index de la genèse du socialisme moderne, cet écrit, qui ne donne de la doctrine que les traits les plus généraux et les plus facilement accessibles, porte en lui les traces du terrain historique dans lequel il est né, qui était celui de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Le terrain de propagation et de diffusion est devenu depuis de plus en plus large et il est désormais aussi vaste que le monde civilisé. Dans tous les pays, dans lesquels la tendance au communisme s’est développé, à travers les antagonismes, d’aspects divers mais chaque jour plus évidents, entre la bourgeoisie et le prolétariat, le processus de la première formation s’est en tout ou en partie plusieurs fois répété. Les partis prolétariens, qui se sont formés petit à petit, ont parcouru à nouveau les stades de formation que les précurseurs ont parcouru la première fois : mais ce processus s’est fait, de pays à pays et d’année en année, toujours plus bref, par suite de l’évidence plus grande, de la nécessité pressante et de l’énergie des antagonismes, et parce qu’il est plus facile de s’assimiler une doctrine et une direction que de créer pour la première fois l’une et l’autre. Nos précurseurs d’il y a cinquante ans furent aussi à ce point de vue internationaux, puisqu’ils donnèrent au prolétariat des différentes nations la marche générale du travail à accomplir. Mais la parfaite connaissance théorique du socialisme est aujourd’hui comme autrefois, et comme elle le sera toujours, dans l’intelligence de sa nécessité historique, c’est-à-dire du mode de sa genèse ; et celle-ci se reflète, dans un domaine restreint d’observations et dans un exemple rapide, précisément dans la formation du Manifeste. Comme il se proposait d’être une arme de guerre, il ne trahit pas extérieurement les traces de son origine, et il y a en lui plus d’énoncés substantiels que de démonstrations. La démonstration est tout entière dans l’impératif de la nécessité. Mais on peut refaire cette formation, et la refaire c’est comprendre vraiment la doctrine du Manifeste. Il y a une analyse qui en séparant d’une façon abstraite les facteurs d’un organisme les détruit en tant qu’éléments concourant à l’unité de l’ensemble ; – mais il y a une autre analyse, et celle-ci seulement permet de comprendre l’histoire, qui ne distingue et ne sépare les, éléments que pour retrouver en eux la nécessité objective de leur coopération au résultat. C’est maintenant une opinion courante que le socialisme moderne est un produit normal et parlant inévitable de l’histoire. Son action politique, qui peut comporter dans l’avenir des délais et des retards, mais plus jamais une absorption totale, commença avec l’Internationale. Le Manifeste lui est néanmoins antérieur. Sa doctrine est avant tout dans la lumière qu’il porte sur le mouvement prolétarien, qui d’ailleurs était né et se développait indépendamment de l’action de toute doctrine. Et il est, aussi, encore autre chose que cette lumière. Le communisme critique ne naît qu’au moment où le mouvement prolétarien est non seulement un résultat des conditions sociales mais où il a déjà assez de force pour comprendre que ces conditions peuvent être changées et pour entrevoir les moyens qui peuvent les modifier et dans quel sens. II ne suffisait pas que le socialisme fût l’aboutissant de l’histoire, mais il fallait de plus comprendre les causes de cet aboutissant et le but de cette agitation. Cette déclaration, que le prolétariat comme résultat nécessaire de la société moderne a pour mission de succéder à la bourgeoisie comme force productive d’un nouvel ordre social, dans lequel les antithèses de classe devront disparaître, fait du Manifeste un moment caractéristique du cours général de l’histoire. II est une révolution – mais non pas au sens d’une apocalypse ou d’une promesse de millenium. C’est la révolution scientifique et réfléchie du chemin que parcourt notre société civile (que l’ombre de Fourier me pardonne !).Le Manifeste nous donne ainsi l’histoire interne de son origine, ce qui justifie en même temps la doctrine et en explique l’effet singulier et la merveilleuse efficacité. Sans nous perdre dans les détails, voici les séries et groupes d’éléments qui, réunis et combinés dans celte synthèse rapide et exacte, nous donnent le noyau de tout le développement ultérieur du socialisme scientifique.

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La matière prochaine, directe et indirecte est donnée par la France et par l’Angleterre, qui avaient déjà eu, après 1830, un mouvement ouvrier, qui tantôt se distingue des autres mouvements révolutionnaires, et qui va de la révolte instinctive aux desseins pratiques des partis politiques (la charte et la démocratie sociale)et donne naissance à différentes formes temporaires et caduques de communisme et de semi-communisme, c’est ce qu’on appelait alors le socialisme. Pour reconnaître dans ces soulèvements non plus l’apparition fugitive de troubles météoriques, mais le fait nouveau de la société, on avait besoin d’une théorie qui les expliquait, d’une théorie qui ne fut pas un simple complément de la tradition démocratique, ni la correction subjective des inconvénients désormais reconnus de l’économie de la concurrence, ce qui était alors la préoccupation de beaucoup. Celle nouvelle théorie fut l’oeuvre de Marx et d’Engels ; ils transportèrent le concept du devenir historique, par processus d’antithèses, de la forme abstraite que la dialectique de Hégel avait déjà décrite dans ses traits les plus généraux à l’explication concrète de la lutte des classes ; et dans ce mouvement historique qui avait apparu comme le passage d’une forme d’idées à une autre forme, ils virent pour la première fois la transition d’une forme de l’anatomie sociale à une autre. Cette conception historique, qui donnait une forme théorique à ce besoin de la nouvelle révolution sociale qui était plus ou moins explicite dans la conscience instinctive du prolétariat et dans ses mouvements passionnés et spontanés, en reconnaissant la nécessité intrinsèque et immanente de la révolution, en changeait le concept. Ce que les sectes de conspirateurs avaient considéré comme appartenant au domaine de la volonté et qu’on pouvait construire à sa guise devenait un simple processus qu’on peut favoriser, soutenir et seconder. La révolution devenait le but d’une politique, dont les conditions sont données par la situation complexe de la société; elle devenait donc un résultat que le prolétariat doit atteindre par des luttes et des moyens d’organisation variés, que n’avait pas encore imaginés la vieille tactiques des révoltes. Et cela parce que le prolétariat n’est pas un accessoire, un objet d’ornement, une excroissance, un mal qu’on peut éliminer de la société dans laquelle nous vivons, mais parce qu’il en ,est le substratum, la condition essentielle, son effet inévitable, et à son tour la cause qui conserve et maintient la société elle-même : et partant il ne peut s’émanciper sinon en émancipant tout le monde, c’est-à-dire en révolutionnant complètement la forme de la production. De même que la ligue des justes était devenue la ligue des communistes, en se dépouillant des formes symboliques et conspiratrices et en adoptant petit à petit des moyens de propagande et d’action politique, dés après l’échec de l’insurrection, de Barbès et de Blanqui (1839), de même la nouvelle doctrine, que la ligue acceptait et faisait sienne, abandonnait définitivement les idées qui inspiraient l’action conspiratrice et concevait comme le terme et le résultat objectif d’un processus ce que les conspirateurs croyaient être le résultat d’un plan prédéterminé, l’émanation de leur héroïsme.

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Là commence une nouvelle ligne ascendante dans l’ordre des faits et une autre connexion de concepts et de doctrines. Le communisme conspirateur, le Blanquisme d’alors, nous fait remonter par Buonarroti, et aussi par Bazard et les  » carbonari  » jusqu’à la conspiration de Babeuf, un véritable héros de tragédie antique qui se heurte contre la fatalité, parce qu’il n’y avait pas de rapport entre son but et la condition économique du moment, qui ne pouvait pas encore mettre sur la scène politique un prolétariat ayant une large conscience de classe. Depuis Babeuf et quelques éléments moins connus de la période jacobine, par Boissel et Fauchet on remonte jusqu’à Morelly et à l’original et versatile Mably et si l’on veut jusqu’au testament chaotique du curé Meslier, rébellion instinctive et violente du bon sens contre l’oppression sauvage du malheureux paysan. Ces précurseurs du socialisme violent, protestataire et conspirateur furent tous des égalitaires, égalitaires aussi furent la plupart des conspirateurs. Partant d’une erreur singulière, mais inévitable, ils prirent pour arme de combat, mais en l’interprétant et en la généralisant à rebours, cette même doctrine de l’égalité qui, développée comme droit de nature parallèlement à la formation de la théorie économique, était devenue un instrument aux mains de la bourgeoisie, conquérant petit à petit sa position actuelle pour faire de la société du privilège celle du libéralisme, du libéralisme et du code civil. [ Dans ces dernières années, beaucoup de juristes ont cru, trouver dans un remaniement du code civil les moyens pratique pour améliorer la condition du prolétariat. Mais pourquoi n’ont-ils pas demandé au pape de devenir le chef de la ligue des libres-penseurs ? Le plus original est cet auteur italien qui s’occupant de la lutte des classes demande qu’a côté du code qui établit les droits du capital on en fasse un autre qui garantisse les droits du travail.]Sur cette déduction immédiate qui était au, fond une simple illusion, que tous les hommes étant égaux en nature ils doivent aussi être égaux dans leurs jouissances, on croyait que l’appel à la raison portait avec lui tous les éléments de propagande et de persuasion et que la prise de possession rapide, instantanée et violente des instruments du pouvoir politique était le seul moyen pour triompher de ceux qui résistaient. Mais d’où viennent et, comment se maintiennent toutes ces inégalités qui paraissent si irrationnelles à la lumière d’un concept de la justice aussi simple et aussi simpliste ?Le Manifeste fut la négation nette du principe de l’égalité, entendu d’une façon aussi naïve et aussi grossière. En annonçant comme inévitable l’abolition des classes dans la forme future de la production collective, il nous explique la raison d’être, la naissance et le développement de ces classes même comme un fait qui n’est pas une exception ou une dérogation à un principe abstrait, mais le procès même de l’histoire. De même que le prolétariat moderne suppose la bourgeoisie, de même celle-ci ne peut pas vivre sans celui-là. Et l’un et l’autre sont le résultat d’un processus de formation qui repose tout entier sur le nouveau mode de production des objets nécessaires à la vie, c’est-à-dire qu’il repose tout entier sur le mode de la production économique. La société bourgeoise est sortie de la société corporative et féodale, et elle en est sortie par la lutte et la révolution, afin de s’emparer des instruments et des moyens de production, qui aboutissent tous à la formation, au développement et à la multiplication du capital. Décrire l’origine et le progrès de la bourgeoisie dans ses diverses phases, exposer ses succès dans le développement colossal de la technique et dans la conquête du marché mondial, indiquer les transformations politiques qui ont suivi, et qui sont l’expression, la défense et le résultat de ces conquêtes, c’est faire en même temps l’histoire du prolétariat. Celui-ci, dans sa condition actuelle, est inhérent à l’époque de la société bourgeoise, et il a eu, il a et il aura. autant de phases qu’en a cette société même jusqu’à son épuisement. L’antithèse de riches et de pauvres, de jouisseurs et de malheureux, d’oppresseurs et d’opprimés n’est pas quelque chose d’accidentel et qui peut être facilement mis de côté, comme l’avaient cru les enthousiastes de la justice. Bien plus, cíest un fait de corrélation nécessaire, étant donné le principe directeur de la forme de production actuelle : c’est la nécessité du salariat. Cette nécessité est double. Le capital ne peut s’emparer de la production qu’en prolétarisant, et il ne peut continuer à vivre, à être fructifère, à s’accumuler, se multiplier et à se, transformer qu’à la condition de salarier ceux qu’elle a prolétarisés. Ceux-ci, de leur côté, ne peuvent vivre et se reproduire, qu’à la condition de se vendre, comme force de travail dont l’emploi est abandonné à la discrétion, c’est-à-dire au bon plaisir des possesseurs de capital. L’harmonie entre le capital et le travail est toute en ceci que le travail est la force vive par laquelle les prolétaires mettent continuellement en mouvement et reproduisent, en y ajoutant, le travail accumulé dans le capital. Ce lien, résultat d’un développement qui est toute l’essence intime de l’histoire moderne, s’il donne la clef pour comprendre la raison propre de la nouvelle lutte des classes, dont la conception communiste est devenue l’expression, est de telle nature qu’aucune protestation du cœur on du sentiment, aucune argumentation basée sur la justice ne peut le résoudre et !e dénouer. C’est pour ces raisons, que j’ai exposées ici aussi simplement que possible, que le communisme égalitaire restait vaincu. Son impuissance pratique se confondait avec son impuissance théorique à rendre compte des causes des injustices, ou des inégalités, qu’il voulait éliminer d’un trait.

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Comprendre l’histoire devenait dès lors la tâche principale des théoriciens du communisme. Comment opposer encore à la dure réalité un idéal caressé ? Le communisme n’est pas l’état naturel et nécessaire de la vie humaine, dans tous les temps et dans tous les lieux, d’après lequel tout le cours des formations historiques peut être considéré comme une série de déviations et d’aberrations. On ne va pas au communisme ou on n’y retourne pas par abnégation spartiate ou par résignation chrétienne. II peut être, bien plus, il doit être et il sera la conséquence de la dissolution de notre société capitaliste. Mais la dissolution ne peut pas lui être inoculée artificiellement, ni importée ab extra, Elle se dissoudra par son propre poids, dirait Machiavel. Elle disparaîtra comme forme de production qui engendre d’elle-même et en elle-même la rébellion constante et progressive des forces productives contre les rapports (juridiques et politiques) de la production et elle ne continue à vivre qu’en augmentant, par la concurrence qui engendre les crises et par l’extension vertigineuse de sa sphère d’action, les conditions intrinsèques de sa mort inévitable. La mort d’une forme sociale, comme cela est arrivé dans une autre branche de la science pour la mort naturelle, devenait un cas physiologique.Le Manifeste n’a pas fait, et il ne devait pas faire, le tableau de la société future ; il a dit comment la société actuelle se résoudra par la dynamique progressive de ses forces. Pour. faire comprendre cela, il fallait surtout exposer le développement de la bourgeoisie, et c’est ce qui fut fait en traits rapides, modèle de philosophie de l’histoire, qui peut être retouché, complété, et développé, mais qui ne peut être corrigé [Ce développement a été donné dans le Capital de Marx, qui peut être considéré comme une philosophie de l’histoire.].Saint-Simon et Fourier, bien qu’on ne reprit ni leurs idées ni la marche générale de leurs développements, se trouvaient justifiés. Idéologues tous deux ils avaient par leur vue de génie dépassŽ l’époque libérale qui, dans leur horizon, avait son point, culminant à l’époque de la grande révolution.Le premier substitua dans l’interprétation de l’histoire au droit l’économie et à la politique la physique sociale, et malgré beaucoup d’incertitudes idéalistes et positives, il trouva presque la genèse du Tiers-Etat. L’autre ignorant, des détails, inconnus encore ou négligés par l’exubérance de son esprit non discipliné, imagina une grande chaîne d’époques historiques, vaguement distinctes par certains indices du principe directeur des formes de production et de distribution. Il se proposa ensuite de construire une société dans laquelle disparaîtraient les antithèses actuelles. De toutes ces antithèses il découvrit par un éclair de génie et il étudia principalement : le cercle vicieux de la production ; il se rencontrait là, sans le savoir, avec Sismondi qui, à cette mme époque, mais dans d’autres intentions et par d’autres chemins, en étudiant les crises et en dénonçant les inconvénients de la grande industrie et de la concurrence effrénée, annonçait l’échec de la science économique.Du haut de sa méditation sereine du monde futur des harmoniens, il regarda avec un serein mépris la misère des civilisés et impassible il écrivit la satire de l’histoire. Ignorants l’un et l’autre, parce que idéologues, de la lutte âpre que le prolétariat est appelé à soutenir avant de mettre un terme à l’époque de l’exploitation et des antithèses, ils devinrent par besoin subjectif de conclure, l’un faiseur de projets, l’autre utopiste [Je ne suis pas loin de reconnaître avec M. Anton Menger que Saint-Simon ne fut pas vraiment un utopiste comme les utopistes classiques et typiques, Fourier et Owen.]. Mais, par divination, ils entrevirent quelques-uns des principes directeurs d’une société sans antithèses. Le premier conçut nettement le gouvernement technique de la société dans laquelle disparaîtrait la domination de l’homme sur l’homme et l’autre devina, entrevit et présagea, à côté des extravagances de son imagination luxuriante, un grand nombre d’aspects importants de la psychologie et de la pédagogie de cette société future, dans laquelle, selon l’expression du Manifeste,  » Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. « Le Saint-Simonisme avait déjà disparu quand parut le Manifeste. Le Fouriérisme, au contraire, florissait en France et, conséquence de sa nature, non pas comme parti mais comme école. Quand l’école essaya de réaliser l’utopie par le moyen de la loi, les prolétaires parisiens avaient déjà étés battus dans les journées de juin par cette bourgeoisie qui, par cette victoire, se préparait un maître ; ce fut un insigne aventurier dont le pouvoir dura vingt ans.

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Ce n’est pas au nom d’une école, mais comme la promesse, la menace et la volonté d’un parti que se présentait la nouvelle doctrine du communisme critique. Ses auteurs et ses adhérents ne vivaient pas dans l’avenir mais dans le présent. Ils s’unissaient avec les prolétaires que l’instinct, que n’avait pas encore fortifié l’expérience, poussait à renverser à Paris et en Angleterre la domination de la classe bourgeoise avec une rapidité de mouvements que ne guidait pas une tactique étudiée. Ces communistes répandirent en Allemagne les idées révolutionnaires ; ils furent les défenseurs des victimes de juin et ils eurent dans la New Rheinische Zeitungun organe politique dont les extraits, qui de temps à autre ont été reproduits après tant d’années, font maintenant encore autorité. Une fois disparues les contingences historiques qui en 1848 avaient poussé les prolétaires sur le devant de la scène politique, la doctrine du Manifeste ne trouva plus ni base ni terrain de diffusion. II a fallu bien des années avant qu’il ne se répande à nouveau et cela parce que il a fallu bien des années avant que le prolétariat pût réapparaître, par d’autres routes et par d’autres modes, sur la scène comme force politique, et faire de cette doctrine son organe intellectuel et trouver en elle son orientation.Mais du jour où la doctrine parut, elle fit la critique anticipŽe de ce socialismus vulgaris qui fleurit en Europe, et spécialement en France depuis le coup d’État jusqu’à l’Internationale ; celle-ci, du reste, dans sa courte période de vie, n’eut pas le temps de le vaincre et de l’éliminer. Ce socialisme vulgaire s’alimentait, quand ce n’était pas à quelque chose de plus incohérent et de désordonné, aux doctrines et surtout aux paradoxes de Proudhon ; déjà vaincu théoriquement par Marx, [Misère de la Philosophie par Karl Marx, Paris et Bruxelles, 1847.] mais qui ne fut vaincu pratiquement que pendant la Commune quand ses disciples, et ce fut une salutaire leçon de choses, furent forcés de faire le contraire de leurs propres doctrines et de celles du maître.Dès son apparition, cette nouvelle doctrine communiste fit la critique implicite de toutes les formes de socialisme d’État, de Louis Blanc à Lassalle. Le socialisme d’état, bien que confus à tendances révolutionnaires, se concentrait alors dans le songe creux, dans l’abracadabra du droit au travail. C’est une formule insidieuse, si elle implique demande adressée à un gouvernement, même de bourgeois révolutionnaires. C’est une absurdité économique, si on veut par là supprimer le chômage qui influe sur les variations des salaires, c’est-à-dire sur les conditions de la concurrence. Ce peut être un moyen de politiciens si c’est un expédient pour calmer une masse désordonnée de prolétaires non organisée. Cela est bien évident pour quiconque conçoit nettement le cours d’une révolution victorieuse du prolétariat, qui ne peut pas ne pas s’acheminer à la socialisation des moyens de production par leur prise de possession, c’est-à-dire, qui ne peut pas ne pas arriver à la forme économique dans laquelle il n’y a ni marchandises ni salariat et dans laquelle le droit au travail et le devoir de travailler ne font qu’un, confondus dans la nécessité commune : le travail pour tous.Le mirage du droit au travail finit dans la tragédie de juin. La discussion parlementaire dont elle fût l’objet dans la suite ne fut quíune parodie. Lamartine, ce larmoyant rhéteur, ce grand homme d’occasion, avait prononcé le dernier ou l’avant-dernier de ses mots célèbres :  » les catastrophes sont l’expérience des peuples.  » et cela suffisait pour l’ironie de l’histoire.

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Le Manifeste, dans sa brièveté et avec son style si étranger à la rhétorique insinuante de la foi, s’il comprenait tant et tant de choses, par les nombreuses idées qu’il réduisait pour la première fois en système et comme recueil de germes capables d’un grand développement, ne fut et il ne prétendit pas être le code du socialisme ou le catéchisme du communisme critique, ou le vade-mecum de la révolution prolétarienne. Nous pouvons laisser la quintessence à l’illustre M. Schäffle auquel nous laissons volontiers aussi la fameuse phrase: « la question sociale est une question de ventre ». Le ventre de M. Schäffle a fait de longues années assez belle figure dans le monde au grand avantage des dilettantes du socialisme et pour le bonheur des policiers.Le communisme critique, en réalité, commençait à peine avec le Manifeste ; il avait besoin de se développer et il s’est effectivement développé.L’ensemble de doctrines qu’on à l’habitude de désigner sous le nom de Marxisme n’est arrivé à maturité que dans les années 1860-1870. II y a loin certes de l’opuscule Capital et travail salarié[Ce sont des articles parus en 1848 dans la Neue Rheinische Zeitung et qui reproduisaient les conférences faites par Marx au Cercle ouvrier allemand de Bruxelles en 1847. En 1884 on les a publiés en brochure.] dans lequel on montre pour la première fois en termes précis comment de l’achat et de l’emploi de la marchandise-travail on obtient un produit supérieur au coût, ce qui était le noeud de la question de la plus-value, il y a loin de là aux développements amples, complexes et multiples du livre le Capital. Ce livre épuise la genèse de l’époque bourgeoise dans toute sa structure économique intime, et il dépasse intellectuellement cette époque parce qu’il explique sa marche, ses lois particulières et les antithèses qu’elle produit organiquement et qui la dissolvent organiquement.II y a loin aussi du mouvement prolétarien qui succomba en 1848 à celui de nos jours qui, au milieu de grandes difficultés, après avoir réapparu sur la scène politique, s’est développé avec continuité mais avec une lenteur étudiée. Jusqu’à il y a quelques années, celle régularité de marche en avant du prolétariat n’était constaté et admirée qu’en Allemagne ; la démocratie sociale avait grandi normalement comme sur son terrain propre (depuis la conférence ouvrière de Nuremberg à nos jours). Mais depuis ce même phénomène s’est vérifié dans tous les pays.Dans ce large développement du Marxisme et dans cet accroissement du mouvement prolétarien dans les formes compassés de l’action politique, n’y a-t-il pas eu, comme le prétendent quelques-uns, une altération du caractère belliqueux de la forme originaire du communisme critique ? Y a-t-il là un passage de la révolution à la soi-disant évolution? N’y a-t-il pas eu acquiescement de líesprit rÈvolutionnaire aux exigences du réformisme ?Ces réflexions et ces objections sont nées et naissent continuellement chez les plus exaltés et les plus passionnés des socialistes et chez les adversaires du socialisme qui ont intérêt à généraliser les insuccès, les arrêts et les retards particuliers pour affirmer que le communisme n’a pas d’avenir.

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Celui qui compare le mouvement prolétarien actuel et son cours varié et compliqué à l’impression que laisse le Manifeste quand on le lit sans être pourvu d’autres connaissances, peut croire facilement qu’il y avait quelque chose de trop juvénile et de prématuré dans la hardiesse assurée de ces communistes d’il y a cinquante ans. Il y a dans leur ton comme un cri de bataille et l’écho de la vibrante éloquence de quelques orateurs du Chartisme; il y a l’annonce d’un nouveau 93 mais qui ne pourra faire place à un nouveau Thermidor.Et Thermidor s’est renouvelé et plusieurs fois depuis, quoique sous des formes variées, plus ou moins explicites et dissimulées, que les auteurs en aient été, depuis 1848, des ex-radicaux français, ou des ex-patriotes italiens, ou des bureaucrates allemands, ou des adorateurs du dieu État ou des serfs du dieu argent, ou des parlementaires anglais rompus aux artifices de l’art de gouverner, ou même des policiers à masque d’anarchistes. Beaucoup de gens pensent que la constellation de Thermidor ne doit plus disparaître du ciel de l’histoire, ou pour parler d’une façon plus prosaïque que le libéralisme, c’est-à-dire une société où les hommes sont égaux en droit, marque la limite extrême de l’évolution humaine, au-delà de laquelle il n’y a plus que retour en arrière. C’est là l’opinion de tous ceux qui voient dans l’extension progressive de la forme bourgeoise au monde entier la raison et la fin de tout progrès. Qu’ils soient optimistes ou pessimistes, ils voient là les colonnes d’Hercule du genre humain. Souvent il arrive que ce sentiment, dans sa forme pessimiste, agit inconsciemment sur quelques-uns de ceux qui vont grossir, avec les déclassés, les rangs de l’anarchisme.Il en est d’autres qui vont plus loin et qui discutent sur les invraisemblances objectives des assertions du communisme critique. Cette affirmation du Manifeste, que la réduction de toutes les luttes de classes à une seule porte en soi la nécessité de la révolution prolétarienne, serait intrinsèquement fausse. Cette doctrine serait sans fondement, parce qu’elle prétend tirer une déduction théorique et une règle de conduite pratique de la prévision díun fait qui, díaprès ces adversaires, serait un simple point théorique, que l’on peut déplacer et différer indéfiniment. La prétendue collision inévitable entre les forces productives et la forme de production ne devrait jamais finir, parce qu’elle se réduit, selon eux, dans d’infinis frottements particuliers, elle se multiplie avec les collisions partielles de la concurrence économique, et qu’elle rencontre des arrêts et des empêchements dans les expédients et les contraintes de l’art gouvernemental. En díautres termes, la société présente, au lieu de se briser et de se dissoudre, réparerait d’une façon continue les maux qu’elle engendre. Tout mouvement prolétarien qui n’est pas réprimé par la violence, comme l’a été celui de juin 1848 et celui de mai 1871, mourrait de lent épuisement, c’est ce qui est arrivé pour le Chartisme qui a fini dans le Trades-Unionisme, cheval de bataille de cette façon d’argumenter, honneur et gloire des économistes et des sociologues de rencontre. Tout mouvement prolétarien moderne serait mŽtéorique et non pas organique, ce serait un trouble et non un processus, et, d’après ces critiques, nous serions, bien malgré nous, encore des utopistes.

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La prévision historique, qu’on trouve dans la doctrine du Manifeste et que le communisme critique a depuis développée par une analyse large et détaillée du monde actuel, a pris certainement, par suite des circonstances dans lesquelles elle s’est produite, un air de bataille et une forme très vive. Mais elle n’impliquait, pas plus quíelle níimplique maintenant, ni une date donnée ni une peinture anticipée d’une organisation sociale, comme dans les apocalypses et dans les prophéties anciennes.L’héroïque père Dolcino n’était pas venu de nouveau faire un cri de guerre de la prophétie de Joachimo del Fiore. On ne célébrait pas de nouveau à Münster la résurrection du Royaume de Jérusalem. Il n’y avait plus de Taborites ni de Millénaires. Ce n’était plus Fourier attendant chez lui, à heure fixe, pendant des années, le candidat de l’humanité. Ce n’était pas non plus l’initiateur d’une vie nouvelle qui commençait, avec des moyens artificiels, à créer le premier noyau d’une association qui se proposerait de refaire l’homme, comme ce fut le cas de Beller, d’Owen, et de l’entreprise des Fouriéristes au Texas, qui fut la tombe de l’utopisme, signalée par une épitaphe singulière : le mutisme qui succéda à la chaude éloquence de Considérant. Ce n’est plus une secte qui se retire pudiquement et timidement du monde pour célébrer dans un cercle fermé ; l’idée parfaite de la communauté, comme dans les colonies socialistes d’Amérique.Ici, au contraire, dans la doctrine du communisme critique c’est la société toute entière qui, à un moment de son processus général, découvre la cause de sa marche fatale, et à un point saillant de sa courbe s’éclaire elle-même pour proclamer les lois de son mouvement. La prévision qu’indiquait le Manifeste n’était pas chronologique, ce n’était pas une prophétie ou une promesse, mais c’était, pour le résumer d’un mot, une prŽvision morphologique.

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Au-dessous du bruit des passions sur lesquelles s’exerce la conversation quotidienne, au-delà des mouvements visibles des volontés qui forment la matière à laquelle s’arrêtent les historiens, au-delà de l’appareil juridique et politique de notre société civile, bien loin des sens que la religion et l’art donnent à la vie, demeure, s’altère et se transforme la structure élémentaire de la société qui soutient tout le reste. L’étude anatomique de cette structure sous-jacente, c’est l’économie. Et comme la société humaine a plusieurs fois changé, en partie ou intégralement, dans sa forme extérieure la plus visible, ou dans ses manifestations idéologiques, religieuses, artistiques, etc., il faut avant tout trouver la cause et la raison de ces changements, les seuls que les historiens racontent, dans les transformations plus cachées et au premier abord moins visibles des processus économiques de cette structure. II fallut se mettre à l’étude des différences qu’il y a entre les différentes formes de la production, quand il s’agit d’époques historiques nettement distinctes et proprement dites ; et quand il s’agit d’expliquer la succession de ces formes, le remplacement de l’une par l’autre, il faut étudier les causes d’érosion et de dépérissement de la forme qui disparaît ; et enfin, quand on veut comprendre le fait historique, déterminé et concret, il faut étudier les chocs et les contrastes qui naissent des différents courants (c’est-à-dire les classes, leurs subdivisions de leurs entrelacements) caractéristiques d’une société donnée.Quand le Manifeste déclarait que toute l’histoire jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes et que ce sont elles qui sont la cause de toutes les révolutions, comme aussi celle de toutes les régressions, il faisait deux choses en même temps : il donnait au communisme les éléments d’une nouvelle doctrine et aux communistes le fil conducteur pour reconnaître dans les événements embrouillés de la vie politique les conditions du mouvement économique.Dans les cinquante dernières années la prévision d’une ère historique nouvelle est devenue l’art délicat de comprendre, dans chaque cas, ce qu’il est opportun de faire, parce que cette ère nouvelle est en formation continuelle. Le communisme est devenu un art, parce que les prolétaires sont devenus ou sont sur le point de devenir un parti politique. L’esprit révolutionnaire s’incarne aujourd’hui dans l’organisation prolétarienne. La conjonction souhaitée des communistes et des prolétaires est désormais un fait accompli [V. Chapitre II du Manifeste.]. Ces cinquante dernières années ont été la preuve toujours plus forte de la révolte toujours croissante des forces productives contre les formes de la production. Nous n’avons pas, nous les utopistes a donner d’autre réponse que cette leçon de choses à ceux qui parlent encore de troubles météoriques qui, d’après eux, disparaîtront petit à petit. Et cette leçon suffit !Onze ans après la publication du Manifeste, Marx formulait d’une façon claire et précise les principes directeurs de l’interprétation matérialiste de l’histoire, dans la préface d’un livre qui est le prodrome du Capital. » Le premier travail que j’ai entrepris pour résoudre les doutes qui m’assaillaient, ce fut la révision critique de la philosophie du droit de Hégel dont la préface parut dans les Deutsch-franzüsischen Jahrbüchern qui se publiaient à Paris en 1844. Mes recherches aboutirent à ceci : les rapports juridiques et les formes politiques de l’État ne peuvent être compris ni par eux-mêmes ni par le soi-disant développement général de l’esprit humain, mais ils ont au contraire leur racine dans les rapports matériels de la vie, que Hégel, sur les traces des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, a désignés du nom de société civile, et l’anatomie de la société civile doit être cherchée dans l’économie politique. Je commençais mes recherches sur ce sujet à Paris et je les continuais à Bruxelles où je fus forcé de me rendre sur un décret d’expulsion de M. Guizot. Ce résultat général, auquel je parvins et qui servit depuis de fil conducteur ‡ mes études, peut être brièvement formulé comme suit : dans la production sociale des moyens d’existence les hommes contractent des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de leur volonté, des rapports de production, qui sont corrélatifs à un stade déterminé du développement de leurs forces productives. Tout l’ensemble de ces rapports de la production forme la structure économique de la société, c’est-à-dire qu’elle est la base réelle sur laquelle síÈlËve une superstructure juridique et politique, et à laquelle correspondent des formes sociales déterminées de conscience. Le mode de production de la vie matérielle détermine en général le processus social, politique et intellectuel de la vie. Ce n’est pas la conscience de l’homme qui détermine son existence, mais c’est au contraire son existence sociale qui détermine sa conscience. A un degré déterminé de leur développement les forces productives de la société se trouvent en contradiction avec les rapports existants de la production, ou pour nous servir de l’expression juridique qui y correspond, avec les rapports de propriété dans lesquels ils avaient pu jusque là se mouvoir. Ces rapports qui étaient jusque-là des formes du développement des forces productives deviennent autant d’obstacles. Alors commence une époque de révolution sociale. Le changement de la base économique détruit petit à petit toute l’immense superstructure. Dans l’étude de ces bouleversements, il faut toujours distinguer la rÈvolution matérielle et constatable qui se produit dans les conditions économiques de la production et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, en un mot les formes idéologiques, par lesquelles les hommes se rendent compte du conflit et l’expliquent. De même qu’on ne peut pas porter un jugement sur quelqu’un d’après l’opinion qu’il a de lui-même, de même on ne peut pas juger une période de trouble d’après sa conscience ; bien plus cette conscience elle-même doit être expliquée par les contradictions de la vie matérielle, et par le conflit qui existe entre les forces sociales productives et les rapports sociaux de la production. Un système social ne se détruit pas lui-même avant que n’aient été développées toutes les forces productives qu’elle pouvait comporter et d’autres rapports de production ne les remplacent pas avant que leurs conditions matérielles d’existence n’aient été couvées au sein de la vieille société. Aussi l’humanité se pose-t-elle toujours les problèmes quíelle peut effectivement résoudre, parce que, à regarder les choses de près, il est évident que le problème ne naît que quand les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou sont en train de se former. En s’en tenant aux grandes lignes, on peut distinguer les formes de production suivantes : asiatique, ancienne, féodale, et moderno-bourgeoise, comme autant d’époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeoise sont la dernière forme antagoniste du processus social de production ; – forme antagoniste non pas au sens d’antagonisme individuel, mais d’antagonisme qui jaillit des conditions de vie sociale des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre ces antagonismes. Avec cette organisation sociale se termine la préhistoire du genre humain « .Depuis quelques années, Marx était sorti de l’arène politique et il n’y rentra que plus tard, avec l’Internationale. La réaction avait triomphé en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Allemagne de la révolution patriotique, libérale ou démocratique. La bourgeoisie, de son côté, avait vaincu les prolétaires en France et en Angleterre. Les conditions indispensables au développement du mouvement démocratique et prolétarien disparurent tout à coup. Le bataillon, peu nombreux certes des communistes du Manifeste, qui avait pris part à la révolution et qui avait participé à tous les actes de résistance et d’insurrection populaire contre la réaction, vit son activité brisée par le mémorable procès de Cologne. Les survivants du mouvement essayèrent de recommencer à Londres ; mais bientôt Marx et Engels et d’autres se séparèrent des révolutionnaires quand même, et se retirèrent du mouvement. La crise était passée. Un longue période de repos suivit. On en avait un témoignage dans la lente disparition du mouvement chartiste, c’est-à-dire, du mouvement prolétarien du pays qui est  » la colonne vertébrale du système capitaliste « . L’histoire avait, pour le moment, donné tort aux illusions des révolutionnaires.Avant de se donner presque exclusivement à la longue incubation des éléments déjà découverts de la critique de l’économie politique ; Marx illustra dans plusieurs travaux l’histoire de la période révolutionnaire de 1848 à 1850 et spécialement les luttes de classes en France, montrant ainsi que si la révolution, dans la forme qu’elle avait revêtue, à ce moment, n’avait pas abouti, la théorie révolutionnaire de l’histoire ne se trouvait pas pour cela dÈmentie [Ces articles parus dans la Neue Rheinische Zeitung, politisch-ökonomische Revue, Hambourg ont été récemment réunis par Engels (Berlin, 1895), sous le titre  » Les luttes de classes en France 1848-1850 « . L’opuscule est précédé d’une préface d’Engels.]. Les indications données dans le Manifeste y trouvèrent leur complet développement.Plus tard, le  » 18 brumaire de Louis Bonaparte  » [ Paru pour la première fois à Boston, en 1852, dans une revue. Plusieurs éditions ont été faites depuis en Allemagne. Une traduction française a paru en 1891, chez Delory, Lille.] fut le premier essai pour faire entrer la nouvelle conception de l’histoire dans un ordre de faits contenus dans des limites précises de temps. C’est une grande difficulté de remonter du mouvement apparent au mouvement réel de l’histoire, pour en découvrir le lien intime. II y a, en effet, de grandes difficultés pour remonter des données passionnées, oratoires, parlementaires, électorales et autres à l’engrenage social intime, pour découvrir dans celui-ci les différents intérêts des grands et des petits bourgeois, des paysans, des artisans, des ouvriers, des prêtres et des soldats, des banquiers, des usuriers et de la canaille ; tous ces intérêts agissent consciemment ou inconsciemment, en se heurtant, s’éliminant, se combinant et se fondant dans la vie sans harmonie des civilisés.La crise était terminée, et elle l’était précisément dans les pays qui constituaient le terrain historique d’où était sorti le communisme critique. Tout ce que les communistes critiques pouvaient faire, cíétait de comprendre la réaction dans ses causes économiques cachées, parce que, pour le moment, comprendre la réaction c’était continuer l’oeuvre de la révolution. C’est aussi ce qui est arrivé, dans d’autres conditions et dans d’autres formes, vingt ans plus tard, quand Marx, au nom de l’Internationale, fit dans la Guerre civile en France une apologie de la Commune qui en était en même temps la critique objective.L’héroïque résignation avec laquelle Marx abandonna, après 1850, la vie politique se manifesta encore quand il se retira de l’Internationale après le congrès de La Haye en 1872. Ces deux faits ont leur valeur pour le biographe parce qu’ils permettent de pénétrer son caractère personnel ; chez lui, en effet, les idées, le tempérament, la politique et la pensée ne faisaient qu’un. Mais, d’autre part, ces faits ont une portée beaucoup plus grande pour nous. Le communisme critique, ne fabrique pas les révolutions, il ne prépare pas les insurrections, il níaime pas les révoltes. II se confond avec le mouvement prolétarien ; mais il voit et il appuie ce mouvement dans la pleine intelligence du lien qu’il a, qu’il peut et qu’il doit avoir, avec l’ensemble de tous les rapports de la vie sociale. Ce n’est pas un séminaire dans lequel on forme l’état-major des chefs de la révolution prolétarienne, mais il est uniquement la conscience de celle révolution, et avant tout la conscience de ses difficultés.

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Le mouvement prolétarien s’est accru, d’une façon colossale dans ces trente dernières années. Au milieu de difficultés sans nombre, de progrès et de regrés, il a, petit à petit, pris une forme politique ; ses méthodes ont été élaborées et graduellement appliquées. Tout cela n’est pas le fait de l’action magique de la doctrine, répandue par la vertu persuasive de la propagande écrite et parlée. Dès les premiers débuts, les communistes eurent ce sentiment qu’ils étaient de l’extrême gauche de tout mouvement prolétarien mais à mesure que celui-ci se développait et se spécialisait, ce fut pour eux une nécessité et un devoir de seconder, par l’élaboration des programmes et par la participation à l’action pratique des partis, les contingences variées du développement économique et de la situation politique qui en découle.Dans les cinquante années qui nous séparent de la publication du Manifeste, la spécialisation et la complexité du mouvement prolétarien sont devenues telles qu’il n’y a plus désormais d’esprit capable de l’embrasser dans son ensemble, le comprendre dans ses détails et qui puisse en saisir les causes véritables et les relations exactes. L’Internationale unitaire, de 1864 à 1873, dut disparaître après avoir rempli sa tâche, l’égalisation préliminaire des tendances générales et des idées communes et indispensables à tout le prolétariat, et personne ne pourra prétendre et ne prétendra reconstituer quelque chose qui y ressemble.Deux causes, notamment, ont fortement contribué à cette spécialisation et à cette complexité du mouvement prolétarien, Dans beaucoup de pays la bourgeoisie a senti le besoin de mettre un terme, dans l’intérêt de sa propre défense, à quelques-uns des abus qui avaient été la conséquence de l’introduction du système industriel : c’est de là qu’est né la législation ouvrière, ou, comme on l’a pompeusement appelée, la législation sociale. Cette même bourgeoisie, dans son propre intérêt ou sous la pression des circonstances, a du, dans beaucoup de pays, augmenter les conditions de la liberté, et notamment étendre le droit de suffrage. Ces deux circonstances ont entraîné le prolétariat dans la cercle de la vie politique quotidienne, elles ont considérablement augmenté sa possibilité de mouvement, et l’agilité et la souplesse qu’il a acquises lui permettent de lutter avec la bourgeoisie dans les assemblées électives. Et comme le processus des choses détermine le processus des idées, à ce développement pratique multiforme du prolétariat a correspondu un développement graduel des doctrines du communisme critique, aussi bien dans la manière de comprendre l’histoire ou la vie actuelle que dans la description minutieuse des parties les plus infimes de l’économie : en un mot, il est devenu une science.N’y a-t-il pas là, se demandent quelques-uns, une déviation de la doctrine simple et impérative du Manifeste ? Ce qu’on a gagné en extension et en complexité, disent quelques autres, ne l’a-t-on pas perdu en intensité et en précision ?Ces questions, à mon avis, dérivent d’une conception inexacte du mouvement prolétarien actuel et díune illusion díoptique au sujet du degré d’énergie et de la valeur révolutionnaire des manifestations d’autrefois.Quelles que soient les concessions que puisse faire la bourgeoisie dans l’ordre économique, serait-ce même une très grande, réduction des heures de travail, il reste toujours vrai que la nécessité de l’exploitation, sur laquelle repose tout l’ordre social actuel, impose des limites au-delà desquelles le capital, comme instrument privé, n’a plus de raison d’être. Si une concession peut apaiser aujourdíhui, dans le prolétariat, une forme de malaise, la concession elle-même ne peut faire à moins, que de faire naître le besoin de concessions nouvelles et toujours croissantes. Le besoin d’une législation ouvrière est né en Angleterre, avant le mouvement chartiste et il s’est développé ensuite avec lui ; il eut ses premiers succès dans la période qui suivit immédiatement la chute du chartisme. Les principes et les raisons de ce mouvement furent, dans leurs causes et dans leurs effets, étudiées d’une manière critique par Marx dans le Capital, et ils passèrent ensuite, par l’Internationale, dans les programmes des différents partis socialistes. Finalement tout ce processus, se concentrant dans la revendication des huit heures, est devenu avec les fêtes du 1er mai une revue internationale du prolétariat, et un procédé pour évaluer ses progrès. D’un autre côté la lutte politique, à laquelle prend part le prolétariat, démocratise les moeurs ; bien plus, une véritable démocratie prend naissance qui, avec le temps, ne pourra plus síadapter a la forme politique présente. Organe d’une société basée sur l’exploitation, elle est constituée par une hiérarchie bureaucratique, une bureaucratie judiciaire ; elle est une association de secours mutuel entre les capitalistes pour la défense des droits protecteurs, de la rente perpétuelle de la dette publique, de la rente de la terre, c’est-à-dire de l’intérêt du capital sous toutes ses formes. Par conséquent les deux faits qui, d’après les mécontents et les hypercritiques, semblent nous dévier à l’infini, des prévisions du communisme, deviennent au contraire des moyens et des conditions nouvelles qui confirment ces prévisions. Ceux qu’on accuse de faire dévier la révolution, sont ceux-là mêmes qui la précipitent.De plus, il ne faut pas exagérer la portée de l’attente révolutionnaire des communistes d’il y a cinquante ans. étant donnée la situation politique de l’Europe, s’ils avaient une foi, c’était d’être des précurseurs et ils l’ont été ; – ils espéraient que les conditions politiques de, l’Italie, de l’Autriche, de l’Allemagne et de la Pologne se, rapprocheraient des formes modernes, et cíest ce qui est arrivé plus tard, en partie et par d’autres voies ; s’ils avaient une espérance, c’était que le mouvement prolétarien de France et d’Angleterre continuerait à se développer. La réaction qui survint balaya beaucoup de choses et arrêta plus d’un développement déjà commencé. Elle balaya aussi la vieille tactique révolutionnaire, et dans ces dernières années une nouvelle tactique est nÈe. Là est tout le changement [Dans la préface de  » La lutte des classes en France de 1848-1850 « , et ailleurs, Engels a traité à fond le développement objectif de la nouvelle tactique révolutionnaire.].Le Manifeste n’a pas voulu être autre chose que le premier fil conducteur d’une science et d’une pratique que l’expérience et les années pouvaient seules développer. II donne seulement le schéma et le rythme de la marche générale du mouvement prolétarien. Bien évidemment les communistes furent influencÈs par l’expérience des deux mouvements, qu’ils avaient sous leurs yeux, celui de France et surtout le mouvement chartiste que la manifestation du 18 avril devait bientôt frapper de paralysie. Mais ce schéma ne fixe pas, ne varietur, une tactique de guerre, comme cela s’était fait déjà plusieurs fois. Les révolutionnaires avaient souvent, en effet, exposé sous forme de catéchisme ce qui doit être le fruit du développement des choses.Ce schéma est devenu plus vaste et plus complexe avec le développement et líextension du système bourgeois. Le rythme du mouvement est devenu plus varié et plus lent, parce que la masse ouvrière est entrée en scène comme parti politique distinct, ce qui change le mode et la mesure et par suite le mouvement.De même que devant le perfectionnement des armes et des autres moyens de défense, la tactique des émeutes est devenue inopportune et de même que la complication de l’état moderne montre l’insuffisance d’une occupation par surprise d’un Hôtel de Ville pour imposer à tout un peuple la volonté et les idées d’une minorité, même courageuse et progressiste ; de même, de son côté, la masse des prolétaires ne s’en tient plus au mot d’ordre de quelques chefs, pas plus qu’elle ne règle ses mouvements sur les prescriptions de capitaines qui pourraient sur les ruines d’un gouvernement en élever un autre. La masse ouvrière, là où elle a pris part à la vie politique, a fait et fait sa propre éducation démocratique ; elle choisit ses représentants et soumet leur action à sa critique; elle fait siennes, après examen, les idées et les propositions que ceux-ci lui soumettent ; elle sait déjà ou elle commence à comprendre, selon les pays, que la conquête du pouvoir politique ne peut pas et ne doit pas être faite par d’autres en son nom et surtout qu’elle ne peut pas être la conséquence d’un coup de main. En un mot, elle sait ou elle commence à comprendre que la dictature du prolétariat, qui aura pour tâche la socialisation des moyens de productions, ne peut être le fait d’une masse menée par quelques-uns, mais quíelle doit être et qu’elle sera l’oeuvre des prolétaires eux-mêmes, devenus déjà en soi et par une longue pratique une organisation politique.Le développement et l’extension du système bourgeois ont été rapides et colossaux dans ces cinquante dernières années. Il ronge déjà la sainte et vieille Russie et elle crée non seulement en Amérique, en Australie et dans l’Inde mais même au Japon de nouveaux centres de production moderne, compliquant ainsi les conditions de la concurrence et les enchevtrements du marché mondial. Les conséquences des changements politiques se sont produites ou ne se feront pas longtemps attendre. Aussi rapides et aussi colossaux ont été les progrès du prolétariat. Son éducation politique marque chaque jour un nouveau pas vers la conquête du pouvoir politique. La rébellion des forces productives contre la forme de la production, la lutte du travail vivant contre le travail accumulé devient chaque jour plus évidente. Le système bourgeois est désormais sur la défense et il révèle sa décadence par cette contradiction singulière : le monde pacifique de l’industrie est devenu un campement colossal dans lequel se développe le militarisme. La période pacifique de l’industrie est devenue, par l’ironie des choses, en même temps la période de l’invention continue de nouveaux engins de guerre.Le socialisme s’est imposé. Ces demi-socialistes, même ces charlatans, qui encombrent de leur personne la presse et les réunions de notre parti et qui souvent nous sont une gêne, sont un hommage que la vanité et les ambitions de tout genre rendent, à leur manière, à la nouvelle puissance qui monte à l’horizon. Malgré l’antidote anticipé qu’est le socialisme scientifique, que beaucoup de gens n’arrivent pas à comprendre il est vrai, il y a une floraison de pharmaciens de la question sociale qui, tous, ont quelque spécifique particulier pour éliminer tel ou tel mal social : nationalisation du sol, monopole des grains entre les mains de l’État, impôts démocratiques, grève générale, etc. ! Mais la démocratie sociale élimine toutes ces fantaisies, parce que le sentiment de leur situation conduit les prolétaires, dès qu’ils se familiarisent avec l’arène politique, à comprendre le socialisme d’une façon intégrale. (Malon donnait à ce mot une autre signification qui n’est pas la nôtre.) Ils arrivent à comprendre qu’ils ne doivent viser qu’à une chose, à l’abolition du salariat, qu’il n’y a qu’une forme de société qui rende possible et même nécessaire l’élimination des classes, c’est l’association qui ne produit pas des marchandises, et que cette forme de société ce n’est plus l’État, mais son contraire, c’est-à-dire l’administration technique et pédagogique de la société humaine, le self-gouvernment du travail. Arrière les Jacobins, les héros géants de 93 et leur caricature de 48 !Démocratie sociale ! Mais n’est-ce pas là, disent quelques-uns, une atténuation évidente de la doctrine communiste telle qu’elle est formulée dans le Manifeste, en termes si vibrants et si décisifs ?Ce n’est pas ici le moment de rappeler que le mot de démocratie sociale a eu, en France, bien des significations de 1837 à 1848 qui, toutes, se sont ensuite fondues dans un sentiment vague. II n’est pas nécessaire non plus d’expliquer comment les Allemands ont pu, dans cette dénomination, résumer tout le riche et vaste développement de leur socialisme, depuis l’épisode de Lassalle, maintenant dépassé et fini, jusqu’à nos jours. II est certain que démocratie sociale peut signifier, a signifié et signifie beaucoup de choses qui n’ont pas Èté, qui ne sont pas et qui ne seront jamais ni le communisme critique ni l’acheminement conscient à la révolution prolétarienne. II est certain aussi que le socialisme contemporain, même dans les pays où son développement est le plus avancé, emporte avec lui beaucoup de scories dont il se débarrasse, petit à petit, le long de sa route ; il est certain aussi enfin que cette large dénomination de démocratie sociale sert d’illusion et de bouclier à bien des intrus. Mais ici, il importe seulement de fixer notre attention sur certains points d’importance capitale.II nous faut insister sur le premier terme de l’expression afin d’éviter toute équivoque. Démocratique fut la constitution de la ligue des communistes ; démocratique sa façon d’accueillir et de discuter la nouvelle doctrine ; démocratique son intervention dans la révolution de 1848 et sa participation à la résistance insurrectionnelle contre la réaction envahissante ; démocratique enfin même la façon dont la ligue s’est dissoute. Dans ce premier type de nos partis actuels, dans celle cellule première de notre organisme complexe, élastique et très développé, il y avait non seulement la conscience de la mission à accomplir comme précurseur, mais il y avait aussi déjà la forme et la méthode d’association qui conviennent seules aux premiers initiateurs de la révolution prolétarienne. Ce n’était plus une secte, cette forme était déjà en fait dépassée. La domination immédiate et fantastique de l’individu était éliminée. Ce qui prédominait c’était une discipline qui avait sa source dans l’expérience de la nécessité et dans la doctrine qui doit être précisément la conscience réflexe de cette nécessité. II en fut de même de l’Internationale qui ne parut autoritaire qu’à ceux qui ne purent pas y faire prévaloir leur propre autorité. II doit en être de même, et il en est ainsi dans les partis ouvriers, et là où ce caractère n’est pas ou ne peut pas encore être marqué, l’agitation prolétarienne, encore élémentaire et confuse, engendre seulement des illusions et n’est quíun prétexte aux intrigues. Et quand il n’en est pas ainsi, c’est alors un cénacle, où à côté de l’illuminé nous trouvons le fou et l’espion ; ce sera encore la société des frères internationaux qui s’attacha comme un parasite à l’Internationale et la discrédita ; ou bien, la coopérative qui dégénère en entreprise et se vend à un homme puissant ou un parti ouvrier qui reste en dehors de la politique et qui étudie les variations du marché pour faire pénétrer sa , tactique des grèves dans les sinuosités de la concurrence ; ou enfin un groupement de mécontents, pour la plupart déclassés et petits-bourgeois qui se livrent à des spéculations sur le socialisme comme sur une quelconque des phrases de la mode politique. La démocratie sociale a rencontré tous ces impedimenta sur son chemin et elle a dû s’en débarrasser comme elle doit le faire encore de temps à autre. L’art de la persuasion ne suffit pas toujours. Le plus souvent il fallut et il faut se résigner et attendre que la dure école de la désillusion serve díenseignement, ce qu’elle fait mieux que ne le peuvent faire les raisonnements.

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Toutes ces difficultés intrinsèques du mouvement prolétarien, que la bourgeoisie rusée fomente le plus souvent elle-même et qu’elle, exploite en fait, forment une partie considérable de l’histoire interne du socialisme de ces dernières années.

II n’a pas trouvé des empêchements à son développement seulement dans les conditions générales de la concurrence économique et dans la résistance de l’appareil politique, mais aussi dans les conditions mêmes de la masse prolétarienne et dans le mécanisme quelquefois obscur, bien qu’inévitable, de ses mouvements lents, variés, complexes, souvent antagonistes et contradictoires. Cela empêche beaucoup de gens de voir la réduction croissante de toutes les luttes de classe à la lutte unique entre les capitalistes et les ouvriers prolétarisés [.L’histoire des trades-unions peut nous servir d’enseignement.]De même que le Manifeste n’avait pas écrit, comme le faisaient les utopistes, líÈthique et la psychologie de la sociÈté future, de même il ne donna pas le mécanisme de cette formation et du développement dans lequel nous nous trouvons. C’est beaucoup déjà que quelques pionniers aient ouvert la voie sur laquelle il faut marcher pour la comprendre et l’expérimenter. D’ailleurs, l’homme est l’animal expérimental par excellence et c’est pour cela qu’il a une histoire ou plutôt c’est pour cela qu’il fait l’histoire.

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Sur cette route du socialisme contemporain qui constitue son dÈveloppement parce qu’elle est son expérience, nous avons rencontré la masse des paysans.Le socialisme, qui s’en était tenu d’abord, pratiquement et théoriquement, à l’étude et à l’expérience des antagonismes entre capitalistes et prolétaires dans le cercle de la production industrielle proprement dite, a tourné son activité vers cette masse où fleurit la « stupidité paysanne « . Conquérir les paysans c’est la question du jour, bien que le quintessentiel Schäffle ait depuis longtemps mis en avant, pour la défense de l’ordre, les cerveaux anticollectivistes des paysans. L’élimination et l’accaparement de l’industrie domestique par le capital, le passage de plus en plus rapide de l’industrie agraire à la forme capitaliste, la disparition de la petite propriété ou son amoindrissement par les hypothèques, la disparition des domaines communaux, l’usure, les impôts et le militarisme, tout cela commence à faire des miracles, même sur ces esprits.Les Allemands ont les premiers entrepris cette campagne ; ils y étaient amenés par le fait même de leur expansion colossale, des villes ils sont allés aux centres plus petits et ils arrivaient ainsi inévitablement aux frontières de la campagne. Les essais seront longs et difficiles ; c’est ce qui explique, excuse et excusera les erreurs qui ont été [A notre avis, c’est le cas de la France.] et qui seront commises. Aussi longtemps que les paysans ne seront pas gagnés nous aurons toujours derrière nous cette  »  stupidité paysanne  » qui fit ou recommence inconsciemment, et cela, parce qu’elle est stupide, le 18 Brumaire et le 2 Décembre.Le développement de la société moderne en Russie marchera probablement parallèlement avec cette conquête des campagnes. Quand ce pays sera entré dans l’ère libérale, avec toutes ses imperfections et tous ses inconvénients, avec toutes les formes de l’exploitation et de la prolétarisation purement modernes, mais aussi avec les dédommagementset les avantages du développement politique du prolétariat, la démocratie sociale n’aura plus à craindre la menace de périls extérieurs imprévus, et elle aura en même temps triomphé des périls intérieurs par la conquête des paysans.

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L’exemple de l’Italie est instructif. Ce pays, après avoir ouvert l’ère capitaliste, est sorti pour plusieurs siècles du courant de l’histoire. C’est un cas typique de décadence que l’on peut étudier d’une façon précise et sur documents, dans toutes ses phases ! Elle est rentrée en partie dans l’histoire au temps de la domination napoléonienne. Elle a reconquis son unité et elle est devenue un État moderne, après la période de la réaction et des conspirations et dans des circonstances connues de tous et l’Italie a fini par avoir tous les vices du parlementarisme, du militarisme et des finances, sans avoir en même temps les formes de la production moderne et la capacité consécutive de la concurrence à conditions égales. Elle ne peut faire concurrence aux pays où l’industrie est plus avancée, par suite du manque absolu de charbon de terre, de la rareté du fer, du manque díaptitudes techniques, – et elle attend ou elle espère maintenant que les applications de l’électricité lui permettent de regagner le temps perdu ; c’est ce qui ressort des différentes tentatives de Biella et de Schio. Un État moderne, dans une société presque exclusivement agricole et dans un pays où l’agriculture est en grande partie arriérée, c’est là ce qui donne naissance à ce sentiment de malaise général. De là vient l’incohérence et l’inconsistance des partis, les oscillations rapides de la démagogie ˆ la dictature; la foule, la multitude, l’armée infinie des parasites de la politique, des faiseurs de projets et des fantasques. Ce singulierspectacle social d’un développement empêché retarde, embarrassé et partant incertain est éclairé d’une lumière très vive par un esprit pénétrant, qui, s’il n’est pas toujours le fruit et l’expression d’une culture moderne, grande et vraie, porte cependant en lui, comme reste d’une civilisation millénaire, la marque d’un raffinement cérébral très grand. L’Italie n’a pas Èté, pour des raisons faciles à deviner, un terrain propre pour la formation autogénique d’idées et de tendances socialistes. L’italien Philippe Buonarrotti, ami d’enfance, du plus jeune des Robespierre, devient le compagnon de Babeuf, et plus tard il essaye de restaurer le babouvisme en France, après 1830 ! Le socialisme a fait sa première apparition en Italie, au temps de l’Internationale, dans la forme confuse et incohérente du Bakounisme ; il ne fut pas d’ailleurs un mouvement populaire, mais il fut le fait, de petits bourgeois et de révolutionnaires par impulsion et par instinct [Il en fut autrement en Allemagne. Après 1830, le socialisme y fut importé et devint un courant littéraire ; il subit les altérations philosophiques dont Grün fut le représentant typique. Mais déjà, avant la nouvelle doctrine, le socialisme avait reçu une empreinte caractéristique, grâce à la propagande et aux écrits de Weitling. Comme le disait Marx en 1844, c’était le géant au berceau.]. Dans ces dernières années, le. socialisme síest fixé dans une forme qui reproduit le type général de la démocratie sociale [C’est ce que beaucoup de gens appellent le marxisme. Le marxisme est et reste une doctrine. Les partis ne peuvent tirer ni leur nom ni leur raison d’être d’une doctrine. – ( » Moi, je ne suis pou marxiste « , disait – devinez qui ? Marx lui-même.]. Or, en Italie, le premier signe de vie qu’ait donné le prolétariat, ce sont les soulèvements des paysans siciliens auxquels d’autres du même genre ont suivi sur le continent et d’autres, succéderont dans la suite. N’est-ce pas très significatif?

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Après cette incursion dans l’histoire du socialisme contemporain, la pensée se reporte volontiers vers nos précurseurs d’il y a cinquante ans, qui ont documenté dans le Manifeste la prise de possession d’un poste avancé sur le chemin du progrès. Et cela n’est pas vrai uniquement pour les théoriciens, c’est-à-dire, pour Marx et pour Engels. L’un comme l’autre auraient exercé dans tous les cas et toujours, du haut d’une chaire ou díune tribune, ou par leurs livres, une influence considÈrable sur la politique et sur la science, tant étant grande en eux la puissance et l’originalité de leur esprit et l’étendue de leurs connaissances, même s’ils n’avaient pas rencontré sur leur chemin la Ligue des Communistes. Mais je veux parler de tous les obscurs, selon le jargon orgueilleux et vain de la littérature bourgeoise; – du cordonnier Bauer, des tailleurs Lessner et Eccarius, du miniaturiste Pfänder, de l’horloger Moll [C’est lui qui établit les premières relations de Marx avec la ligue et qui servit d’intermédiaire pour la rédaction du Manifeste. II mourut dans l’insurrection de 1848, à la rencontre de Murg.], de Lochner, etc., et, de tant d’autres qui les premiers ont été les initiateurs conscients de notre mouvement. La devise : prolétaires de tous les pays, unissez-vous, reste comme indice de leur apparition. Le passage du socialisme de l’utopisme à la science marque le résultat de leur travail. La survivance de leur instinct et de leur impulsion première dans l’œuvre d’aujourd’hui est le titre inoubliable que ces précurseurs ont acquis à la gratitude de tous les socialistes.Comme italien je retourne d’autant plus volontiers à ces débuts du socialisme moderne, parce que, pour moi au moins, n’est pas sans importance cet avertissement récent d’Engels.  » Ainsi, la découverte que partout et toujours les conditions et les événements politiques trouvent leur explication dans les conditions économiques n’aurait donc pas été faite par Marx en 1845, mais bien par M. Loria en 1866. II a tout au moins réussi à le faire croire à ses concitoyens, et depuis que son livre a paru en français, même à quelques Français, et il peut maintenant aller, triomphant et gonflé, comme s’il avait découvert une théorie historique qui fait époque, jusqu’à ce que les socialistes italiens aient le temps d’arracher à l’illustre M. Loria, les plumes de paon qu’il a volées  » [ p. XIX-XX, préface du IIIe volume du Capital de Marx, Hamburg, 1894. La date de 1815 se réfère principalement au livre : Die heilige Familie, Frankfurt 1845, qui est l’œuvre de la collaboration de Marx et d’Engels. II est indispensable de lire ce livre pour comprendre l’origine théorique du matérialisme historique.].

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Je voudrais finir mais il faut encore que je m’arrête.De tous côtés et de tous les camps naissent des protestations ; se pressent des objections contre le matérialisme historique. Et à ces voix viennent se joindre aussi, par-ci par-là, les socialistes trop nouveaux venus, les socialistes philanthropes, les socialistes sentimentaux et quelquefois hystériques. Et puis reparaît, comme un avertissement, la question du ventre. D’autres se livrent à des exercices d’escrime logique avec les catégories abstraites de l’égoïsme et de l’altruisme ; pour d’autres enfin vient toujours au bon moment la lutte pour l’existence, désormais inévitable.

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La Morale ! Mais il y a beau temps que nous l’avons entendue la leçon de cette morale de l’époque bourgeoise, dans la fable des Abeilles de Mandeville, qui fut contemporain de, la première formation de l’économie classique ? Et la politique de cette morale n’a-t-elle pas été expliquée, en caractères classiques inoubliables, par le premier grand écrivain politique. de l’époque moderne, par Machiavel qui n’a pas inventé le Machiavélisme, mais qui en a été le secrétaire et le rédacteur fidèle et diligent ? Et la joute logique de l’égoïsme et de l’altruisme ne l’avons-nous pas sous les yeux, depuis le révérend Malthus jusqu’à ce raisonneur menu, prolixe et, ennuyeux, l’indispensable Spencer ? Lutte pour l’existence ! Mais voulez-vous en observer, en étudier, en comprendre une qui soit plus importante pour nous que celle qui est née et qui prend des proportions gigantesques dans l’agitation prolétarienne ? C’est que peut-être vous voulez réduire l’explication de cette lutte, qui se développe et s’exerce dans le domaine supernaturel de la société, que l’homme lui-même a créée à travers l’histoire par le travail, par la technique et par les institutions et que líhomme lui-même peut changer par d’autres formes de travail, de technique et d’institutions, voulez-vous peut-être la réduire simplement à celle de la lutte plus globale que les plantes et les animaux et les hommes eux-mêmes, en tant qu’ils sont des animaux, combattent au sein de la nature ?

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Mais revenons à notre sujet.

Le communisme critique ne s’est jamais refusé et il ne se refuse pas à accueillir la multiple et riche suggestion idéologique, éthique, psychologique et pédagogique qui peut venir de la connaissance et de l’étude de toutes les formes de communisme, depuis Thalès de Calcédoine jusqu’à Cabet [Je m’arrête a celui qui a vécu à l’époque du Manifeste ; je ne crois pas devoir aller jusqu’aux formes sportives de Bellamy et de Hertzka.]. Bien plus, c’est par l’étude et la connaissance de ces formes que se développe et se fixe la conscience de la séparation du socialisme scientifique de tout le reste. Et, en faisant cette étude, quel est celui qui se refusera à reconnaître que Thomas Morus fut une âme héroïque et un grand écrivain du socialisme ? qui ne trouvera dans son coeur un large tribut d’admiration pour Robert Owen qui, le premier, donna à l’éthique du communisme ce principe indiscutable : le caractère et la morale des hommes sont le résultat nécessaire des conditions dans lesquelles ils vivent et des circonstances qui les enveloppent ? Et les partisans du communisme critique croient de leur devoir, en parcourant l’histoire par la pensée de prendre parti pour tous les opprimés, quelle qu’ait été leur destinée, qui fut celle de rester opprimés et d’ouvrir la voie, après un succès éphémère, à la domination de nouveaux oppresseurs !Mais les partisans du communisme critique se distinguent nettement sur un point de toutes les autres formes ou manières de communisme ou de socialisme antique, moderne ou contemporain, et ce point est d’importance capitale. Ils ne peuvent pas admettre que les idéologies passées sont restées sans effet, et que les tentatives passées du prolétariat ont été toujours vaincues, par pur hasard, par pur accident, par l’effet d’un caprice des circonstances. Toutes ces idéologies, bien qu’elles aient réfléchi en fait le sentiment direct des antithèses sociales, c’est-à-dire les luttes réelles des classes, avec une autre conscience de la justice et avec un dévouement profond à un idéal, révèlent toutes l’ignorance des causes vraies et de la nature effective des antithèses, contre lesquelles elles se sont levées, par un acte de révolte spontanée, souvent héroïque. De lˆ leur caractère utopique. Nous nous expliquons également pourquoi les conditions d’oppression des autres époques, bien qu’elles aient été plus barbares et plus cruelles, n’ont pas amené cette accumulation d’énergie et cette concentration de force ou cette continuité de résistance, que l’on voit se réalisant et se développant dans le prolétariat de notre époque. C’est le changement de la société dans sa structure économique, c’est la formation du prolétariat dans le sein de la grande industrie et de l’État moderne, c’est l’apparition du prolétariat sur la scène politique : – ce sont les choses nouvelles, en somme, qui ont engendré le besoin d’idées nouvelles. Aussi le communisme critique n’est-il ni moralisateur, ni prêcheur, ni annonciateur, ni utopiste; – il tient déjà la chose dans ses mains, et dans la chose elle-même, il a mis sa morale et son idéalisme. .Cette orientation, qui semble dure aux sentimentaux, parce qu’elle est trop vraie, trop vériste et trop réelle, nous permet de faire regressivement l’histoire du prolétariat et des autres opprimés qui l’ont précédé. Nous en voyons les différentes phases ; nous nous rendons compte de l’insuccès du chartisme, de celui de la conspiration des égaux, et nous remontons encore plus haut, aux soulèvements, aux résistances et aux guerres, à la fameuse guerre des paysans en Allemagne, et à la jacquerie et au père Dolcino. Dans tous ces faits et dans tous ces événements, nous découvrons des formes et des phénomènes corrélatifs au devenir de la bourgeoisie, à mesure qu’elle déchire, bouleverse, triomphe et sort du système féodal. Nous pouvons faire de même pour les luttes de classe du monde ancien, mais avec une clarté moins grande. Cette histoire du prolétariat et des autres classes d’opprimés, des vicissitudes de leurs luttes et de leurs révoltes, nous est déjà un guide suffisant pour comprendre pourquoi les idéologies du communisme des autres époques ont été prématurées. Si la bourgeoisie n’est pas encore arrivée partout au terme de son évolution, elle est arrivée, certainement, en certains pays, à son faîte. Elle subordonne, en effet, dans les pays les plus avancés, les différentes formes de production plus anciennes, soit directement soit indirectement, à l’action et à la loi du capital. Et ainsi, ou elle simplifie, ou elle tend à simplifier les différentes luttes de classe d’autrefois, qui se sont réduites par leur multiplicité à cette unique lutte entre le capital qui convertit en marchandises tous les produits du travail humain indispensables à la vie, et la masse prolétarisée qui vend sa force de travail, devenue elle aussi simple marchandise. Le secret de l’histoire s’est simplifié. Il est tout prosaïque. Et de même que la lutte de classe actuelle est la simplification de toutes les autres, de même le communisme du Manifeste simplifie en formules théoriques rigides et générales la suggestion idéologique, éthique, psychologique et pédagogique des autres formes de communisme, non pas en les niant mais en les élevant. Tout est prosaïque et le communisme lui-même participe de ce caractère, il est maintenant une science. Aussi n’y a-t-il dans le Manifeste ni rhétorique ni protestations. Il ne se lamente pas sur le paupérisme pour l’éliminer. Il ne répand de larmes sur rien. Les larmes des choses se sont transformées d’elles-mêmes en force revendicatrice spontanée. L’éthique et l’idéalisme consistent désormais en ceci : mettre la pensée scientifique au service du prolétariat. Si cette éthique ne paraît pas assez morale aux sentimentaux, le plus souvent hystériques et niais, qu’ils aillent demander l’altruisme au grand pontife Spencer. Il en donnera la définition vague et insipide, et qu’ils s’en contentent!

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Mais alors le facteur économique devra servir seul pour expliquer toute l’histoire ! Facteurs historiques ! Mais c’est là une expression d’empiristes ou d’idéologues qui répètent Herder. La société est un tout complexe ou un organisme, selon l’expression de quelques-uns, qui perdent leur temps à discuter sur la valeur et l’usage analogique de cette expression. Ce complexus s’est formé et a changé plusieurs fois. Quelle est l’explication de ce changement ?Déjà longtemps avant que Feuerbach donnât le coup de grâce à l’explication théologique de l’histoire (l’homme fait la religion et non la religion l’homme), le vieux Balzac en avait fait la satire en faisant des hommes les marionnettes de Dieu. Et Vico n’avait-il pas déjà reconnu que la Providence n’agit pas dans l’histoire ab extra ? Et ce même Vico, un siècle avant Morgan, n’avait-il pas réduit l’histoire ‡ un processus que l’homme fait lui-même par une expérimentation successive, qui consiste dans l’invention de la langue, des religions, des coutumes et du droit ? Lessing n’avait-il pas affirmé que l’histoire est une éducation du genre humain ? Jean-Jacques n’avait-il pas vu que les idées naissent des besoins ? Saint Simon n’avait-il pas deviné, quand il ne se perdait pas dans la distinction des époques organiques et des époques inorganiques, la genèse réelle du Tiers-État et ses idées, traduites en prose, ne firent-elles pas d’Augustin Thierry un rénovateur des recherches historiques ?Dans les cinquante premières années de ce siècle, et notamment dans la période qui va de 1830 à 1850, les luttes de classe, que les historiens anciens et ceux de l’Italie de la Renaissance avaient décrites si nettement, instruits par l’expérience de ces luttes dans le domaine étroit de leur république, avaient grandi et atteint, des deux côtés de la Manche, des proportions plus grandes et une évidence toujours plus palpable. Nées dans le milieu de la grande industrie, illustrées par le souvenir et par l’étude de la Grande Révolution, elles devenaient intuitivement instructives, parce qu’elles trouvaient avec plus ou moins de clarté et de conscience leur expression actuelle et suggestive dans les programmes des partis politiques : libre échange ou impôts sur le blé en Angleterre, et ainsi de suite. La conception de l’histoire changeait à vue d’oeil en France ; à l’aile droite comme a l’aile gauche des partis littéraires, de Guizot à Louis Blanc et jusqu’au modeste Cabet. La sociologie était le besoin du temps ; et si elle chercha en vain son expression théorique dans Auguste Comte, un scolastique en retard, elle trouva son artiste dans Balzac, qui fut le vrai rénovateur de la psychologie des classes. Mettre dans les classes et dans leurs frottements le sujet réel de l’histoire, et le mouvement de celle-ci dans leur mouvement, c’est ce qu’on était en train de chercher et de découvrir: et de tout cela il fallait donner la théorie.

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L’homme a fait son histoire non par évolution métaphorique ni pour marcher sur la ligne d’un progrès préconçu. II l’a faite, en créant ses propres conditions, c’est-à-dire en se créant par son travail un milieu artificiel, en développant successivement ses aptitudes techniques et en accumulant et en transformant les produits de son activité dans ce nouveau milieu. Nous n’avons qu’une seule histoire, et nous ne pouvons rapprocher l’histoire réelle, celle qui s’est effectivement faite, d’une autre simplement possible. Où trouver les lois de cette formation et de ce développement ? Les très anciennes formations ne sont pas évidentes au premier abord. Mais la société bourgeoise, parce qu’elle est née récemment et qu’elle n’a pas atteint encore son plein développement, même dans toutes les parties de l’Europe, porte en soi les traces embryonnaires de son origine et de son processus, et elle les met en pleine évidence dans les pays où elle naît à peine sous nos yeux, par exemple au Japon. En tant que société qui transforme tous les produits du travail humain en marchandises au moyen du capital, société qui suppose le prolétariat ou le crée, et qui porte en soi l’inquiétude, de trouble, l’incertitude des innovations continues, elle est née dans des temps déterminés, selon des modes clairs et, qu’on peut indiquer, bien que variés. En effet, dans les différents pays, elle a des modes différents de développement : en Italie, par exemple, elle commence avant toutes les autres, et puis s’arrête ; en Angleterre, elle est le produit de trois siècles d’expropriation économique des vieilles formes de production ou de la vieille propriété, pour parler la langue des juristes. Dans tel pays elle s’élabore petit à petit, en se combinant avec les forces préexistantes, comme ce fut le cas pour l’Allemagne, et elle en subit l’influence par adaptation ; dans tel autre pays, elle brise l’enveloppe et les résistances violemment, comme cela est arrivé en France où la grande Révolution nous donne l’exemple le plus intense et le plus vertigineux de l’action historique que l’on connaisse, et forme ainsi la plus grande école de sociologie. Comme je l’ai déjà indiqué, cette formation de l’histoire moderne ou bourgeoise a été retracée en traits rapides et magistraux dans le Manifeste, qui a donné le profil anatomique général, avec ses aspects successifs : la corporation, le commerce, la manufacture et la grande industrie, et aussi l’indication des organes et appareils dérivés et complexes : le droit, les formes politiques, et ainsi de suite. Les éléments de la théorie qui doit expliquer l’histoire par le principe de la lutte des classes y étaient déjà contenus implicitement.

Cette même société bourgeoise, qui révolutionna les formes antérieures de production, avait porté la lumière sur elle-même et sur son processus en créant la doctrine de sa structure, l’Économie. Elle ne s’est pas développée, en effet, dans l’inconscience propre aux sociétés primitives, mais à la pleine lumière du monde moderne, à partir de la Renaissance.

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L’Économie, comme on le sait, est née par fragments, à l’origine, dans la première époque de la bourgeoisie, qui fut celle du commerce et des grandes découvertes géographiques, c’est-à-dire de la première et de la seconde phase du mercantilisme. Et elle naquit pour répondre à des questions spéciales, par exemple : – l’intérêt est-il légitime ? Est-il avantageux pour les États et pour les nations d’accumuler de l’argent ? Elle grandit ensuite et s’occupa des côtés les plus complexes du problème de la richesse et elle se dŽveloppa dans le passage du mercantilisme à la manufacture et puis plus rapidement et plus résolument dans le passage de celle-ci à la grande industrie. Elle fut l’âme intellectuelle de la bourgeoisie qui conquerrait la société. Elle avait déjà, comme discipline, presque donné ses grandes lignes générales à la veille de la Grande Révolution, elle fut le signe de la rébellion contre les vieilles formes de la féodalité, de la corporation, du privilège, des limitations au travail, etc. : c’est-à-dire elle fut le signe de la liberté ! Le droit de nature, en effet, qui s’est développé depuis les précurseurs de Grotius jusqu’à Rousseau et a Kant et à la Constitution de 93, ne fut pas autre chose que le duplicata et le complément idéologique de l’économie, au point que souvent la chose et son complément se confondent en un seul dans l’esprit et dans les postulats des écrivains, comme nous en avons un exemple typique avec les Physiocrates. En tant que doctrine elle sépara, distingua, analysa les éléments et les formes du processus de la production, de la circulation et de la distribution, réduisant le tout en catégories : argent, argent-capital, intérêt, profit, rente de la terre, salaire, etc. Elle marcha, sûre d’elle-même, en accumulant ses analyses, de Petty à Ricardo. Seule maîtresse du terrain, elle ne souleva que de rares objections [ C’est le cas de Mably vis-à-vis de Mercier de la Rivière, le compilateur du physiocratisme, pour ne pas parler de Godwin, de Hall, etc.]. Elle partait de deux hypothèses qu’elle ne se donna pas la peine de justifier, tant elles paraissaient évidentes ; c’est que l’ordre social qu’elle illustrait était l’ordre naturel, et que la propriété privée des moyens de production ne faisait qu’un avec la liberté humaine ; ce qui faisait du salariat et de l’infériorité des salariés des conditions nécessaires. En d’autres termes, elle ne reconnut pas le caractère historique des formes qu’elle étudiait. Les antithèses qu’elle rencontra sur son chemin, dans sa tentative de systématisation, plusieurs fois tentée en vain, elle essaya de les éliminer logiquement, comme c’est le cas pour Ricardo dans sa lutte contre la rente foncière. Au commencement du siècle éclatent avec violence les crises et ces premiers mouvements ouvriers qui ont leur origine immédiate dans un chômage aigu. L’idéal de l’ordre naturel est renversé ! La richesse a engendré la misère ! La grande industrie, en changeant tous les rapports sociaux, a augmenté les vices, les maladies, la sujétion : elle est cause, en un mot, de dégénérescence ! Le progrès a engendré le regrès ! Que faire pour que le progrès n’engendre pas autre chose que le progrès, c’est-à-dire la prospérité, la santé, la sécurité, l’éducation et le développement intellectuel égal pour tous ? C’est dans cette question que réside tout entier Owen, qui partage avec Fourier et Saint-Simon, ce caractère : de ne plus faire appel à l’abnégation et à la religion et de vouloir résoudre et surmonter les antithèses sociales sans diminuer l’énergie technique et industrielle de l’homme, bien plus en l’augmentant. C’est par ce chemin qu’Owen est devenu communiste et il est le premier qui le soit devenu dans le milieu créé par l’industrie moderne, L’antithèse repose tout entière dans la contradiction entre le mode de production et le mode de distribution. Cette antithèse doit donc être supprimée dans une société qui produit collectivement. Owen devient alors utopiste. Cette société parfaite il faut la réaliser expérimentalement et il s’y dévoue avec une constance héroïque, une abnégation sans égale, apportant une précision mathématique même dans ses pensées de détail. L’antithèse entre la production et la distribution une fois découverte, il y eut en Angleterre, de Thompson à Bray, une série d’écrivains d’un socialisme qui n’est pas strictement utopiste, mais que l’on doit qualifier d’unilatéral, parce qu’il a pour objet de corriger les vices révélés et dénoncés de la société par autant de remèdes appropriés [Ce sont ceux que Menger crut avoir découverts comme les auteurs du socialisme scientifique.]. En effet, la première étape de tous ceux qui sont sur la route du socialisme, c’est la découverte de la contradiction entre la production et la distribution. Puis, naissent immédiatement ces questions ingénues : pourquoi ne pas abolir le paupérisme ? pourquoi ne pas éliminer le chômage ? pourquoi ne pas supprimer l’intermédiaire-monnaie ? pourquoi ne pas favoriser l’échange direct des produits en raison du travail qu’ils contiennent ? pourquoi ne pas donner à l’ouvrier le produit entier de son travail ? etc. Ces demandes réduisent les choses, tenaces et résistantes, de la vie réelle en autant de raisonnements, et elles ont pour objet de combattre le régime capitaliste, comme si c’était une machine à laquelle on peut enlever ou ajouter des morceaux, des roues et des engrenages. Les partisans du communisme critique ont rompu définitivement avec toutes ces tendances. Ils ont été les successeurs et les continuateurs de l’économie classique [C’est pour cela que certains critiques proposent d’abandonner la théorie de la valeur de Ricardo parce qu’elle conduit au socialisme.]. Quelle est la doctrine de la structure de la société actuelle ? Personne ne peut combattre cette structure pratiquement, politiquement, révolutionnairement sans se rendre d’abord un compte exact de ses éléments et de ses rapports, en étudiant à fond la doctrine qui l’explique. Ces formes, ces éléments et ces rapports naissent dans certaines conditions historiques, mais ils constituent un système et une nécessité. Comment espérer détruire un semblable système par un acte de négation logique, et comment l’éliminer par des raisonnements ? Éliminer le paupérisme ? Mais il est une condition nécessaire du capitalisme ! Donner à l’ouvrier le produit entier de son travail ? Mais que deviendrait le profit du capital ? Et où et comment l’argent dépensé dans l’achat de marchandises pourrait-il s’augmenter si, parmi toutes les marchandises qu’il rencontre et avec lesquelles il s’échange, il n’y en avait pas justement une qui rapporte ˆ celui qui l’a achetée plus qu’elle ne lui a coûté ; et cette marchandise, n’est-ce pas précisément la force travail salariée ? Le système économique n’est pas un tissu de raisonnements, mais c’est un ensemble et un complexus de faits qui engendrent un tissu complexe de rapports. C’est une chose folle de prétendre que ce système de faits, que la classe dominante a constitué à grand’peine, à travers les siècles, par la violence, par l’astuce, par le talent, par la science, s’avoue vaincu, se détruise lui-même pour faire place aux revendications des pauvres, et aux raisonnements de leurs avocats. Comment demander la suppression de la misère sans demander le renversement de tout le reste ? Demander à cette société qu’elle change son droit, qui constitue sa défense, c’est demander une chose absurde. Demander à cet État qu’il cesse d’être le bouclier et la défense de cette société et de ce droit, c’est nager dans l’illogisme [C’est ainsi qu’est née, notamment en Prusse, l’illusion d’une monarchie sociale qui, dŽpassant l’époque libérale, résoudrait harmoniquement ce qu’on appelle la question sociale. Cette absurdité se reproduisit en d’infinies variétés de socialisme de la chaire et de socialisme d’État. Aux différentes formes d’utopisme idéologique et religieux s’est joint ainsi une forme stupide : l’utopie bureaucratique et fiscale !]. Le socialisme unilatéral qui, sans être nettement utopiste, part de cette hypothèse que la société admet des errata, sans révolution, c’est-à-dire sans changement fondamental dans la structure élémentaire générale de la société elle-même n’est que de l’ingénuité. La contradiction avec les lois rigides du processus des choses se montre, dans toute son évidence, dans Proudhon qui, reproduisant sans le savoir ou copiant directement quelques-uns des socialistes unilatéraux anglais, voulait arrêter et changer l’histoire par une définition, et armé d’un syllogisme.

Les partisans du communisme critique reconnurent à l’histoire le droit de suivre son cours. La phase bourgeoise peut être dépassée, et elle le sera. Mais aussi longtemps qu’elle existe, elle a ses lois. La relativité de celles-ci consiste en ce qu’elles se forment et se développent dans des conditions déterminées ; mais la relativité n’est pas simplement le contraire de la nécessité, pure apparence, ou bulle de savon. Ces lois peuvent disparaître et elles disparaîtront, par le fait même du changement de la société. Mais elles ne cèdent pas à la suggestion arbitraire qui demande une correction, proclame une réforme ou formule un projet. Le communisme fait cause commune, avec le prolétariat parce que c’est en celui-ci que réside la force révolutionnaire qui rompt, brise, secoue et dissout la forme sociale actuelle et crée dans celle-ci, petit à petit, de nouvelles conditions ; ou, pour être plus exact, le fait même de son mouvement nous montre que ces conditions nouvelles y naissent déjà.

Le théorie de la lutte des classes était trouvée. On la voyait apparaître et dans les origines de la bourgeoisie, dont le processus intrinsèque Žtait déjà illustré par l’économie, et dans cette apparition nouvelle du prolétariat. La relativité des lois économiques était découverte, mais en même temps on comprenait leur nécessité relative. C’est dans cela qu’est toute la méthode et la raison de la nouvelle conception matérialiste de l’histoire. Ceux-là se trompent qui, en l’appelant l’interprétation économique de l’histoire, croient tout comprendre et faire tout comprendre. Cette appellation convient mieux et seulement à certaines tentatives analytiques [Par exemple aux essais de Rogers.] qui, prenait à part et d’une façon distincte, d’un côté les données des formes et des catégories économiques et de l’autre, par exemple, le droit, la législation, la politique, les mœurs étudient ensuite les influences réciproques des différents côtés de la vie considérés d’une façon abstraite. Toute autre est notre position. Nous sommes ici dans la conception organique de l’histoire. C’est la totalité de l’unité de la vie sociale que l’on a devant l’esprit. C’est lÕŽconomie elle-même qui se résout dans le cours d’un processus, pour apparaître en autant de stades morphologiques, dans chacun desquels elle sert de substruction à tout le reste.

Il ne s’agit pas, en somme, d’étendre le soi-disant facteur économique, isolé d’une façon abstraite, a tout le reste, comme se l’imaginent nos adversaires, mais il s’agit avant tout, de concevoir historiquement l’économie et d’expliquer les autres changements au moyen de ses changements. II y a là la réponse à toutes les critiques qui nous viennent de tous les domaines de la sainte ignorance, sans excepter les socialistes insuffisamment préparés, sentimentaux ou hystériques. Et nous nous expliquons ainsi, comment Marx a fait dans le Capital non pas le premier livre du communisme critique, mais le dernier grand livre de l’économie bourgeoise.

***

Au moment où le Manifeste fut écrit, l’horizon historique n’allait pas au-delà du monde classique, des antiquités germaniques à peine étudiées et de la tradition biblique que l’on avait réduite depuis peu aux conditions prosaïques de toute histoire profane. Notre horizon historique est maintenant tout autre, parce qu’il remonte aux antiquités aryennes, à la très ancienne formation de l’Égypte et de la Mésopotamie, qui précèdent toutes les traditions sémitiques. Et on remonte plus en arrière encore, dans la préhistoire, c’est-à-dire dans l’histoire non écrite. Morgan nous a donné la connaissance de la société antique, c’est-à-dire prépolitique, et la clef pour comprendre, comment de là sont sorties toutes les formations postérieures marquées par la monogamie, le développement de la famille paternelle, l’apparition de la propriété de la gens d’abord, familiale ensuite, individuelle enfin, et par l’établissement successif des alliances entre gentes qui sont l’origine de l’État. Tout cela est illustré par la connaissance du processus de la technique dans la découverte et dans l’usage des moyens et des instruments de travail, et de l’intelligence de l’action que ce processus exerce sur le complexus social, en le poussant dans certaines directions et en lui faisant parcourir certains stades. Ces découvertes peuvent encore être corrigées sur certains points, notamment par l’étude des différentes façons spécifiques selon lesquelles s’est réalisé dans les différentes parties du monde le passage de la barbarie à la civilisation. Mais dès maintenant il est un fait indiscutable, c’est que nous avons sous les yeux le tracé général embryogénique du développement humain, du communisme primitif et ces formations complexes, par exemple à Athènes où à Rome avec leurs constitutions de citoyens en classes d’après le cens, qui constituaient jusqu’à il n’y a pas longtemps les colonnes d’Hercule de la recherche dans la tradition écrite. Les classes que le Manifeste supposait ont été désormais résolues dans leur processus de formation, et dans celles-ci on reconnaît déjà le schéma de raisons et de causes économiques, différentes des catégories de la science économique de notre époque bourgeoise. Le rêve de Fourier, de faire rentrer l’époque des civilisés dans la série d’un long et vaste processus, s’est réalisé. On a résolu scientifiquement le problème de l’origine de l’inégalité parmi les hommes que Jean-Jacques avait essayé de résoudre par des arguments d’une dialectique originale, mais en s’appuyant sur un trop petit nombre de données réelles.

Sur deux points, le processus humain est palpable. Dans les origines de la bourgeoisie, si récentes et qu’a illustrées la science de l’économie, et dans l’ancienne formation de la société divisée en classes qui forme le passage de la barbarie supérieure à la civilisation (l’époque de l’État, pour nous servir des expressions de Morgan). Tout ce qui se trouve entre ces deux époques, c’est ce dont, jusqu’ici, ce sont occupés les chroniqueurs et les historiens proprement dit, les juristes, les théologiens et les philosophes Parcourir et faire revivre tout ce domaine par la nouvelle conception historique n’est pas chose facile.

II ne faut pas se hâter et donner des schéma. Avant tout, il faut connaitre l’économie relative à chaque époque [Qui aurait pensé il y a quelques années a la découverte et a l’interprétation authentique d’un ancien droit babylonien ?], pour expliquer spécifiquement les classes qui s’y développent, en évitant les données hypothétiques et incertaines et en se gardant de transporter dans chaque époque nos propres conditions. Pour cela, il faut des phalanges de travailleurs. C’est ainsi, par exemple, que ce que le Manifeste dit de la toute première origine de la bourgeoisie, sortie des serfs du moyen-âge, incorporés petit à petit dans les villes, n’est pas général. Ce mode d’origine est propre à l’Allemagne et aux autres pays qui en reproduisent le processus. Ce n’est le cas ni de l’Italie, ni de la France méridionale, ni de l’Espagne qui furent le terrain sur lequel a commencé la première histoire de la bourgeoisie, c’est-à-dire de la civilisation moderne. C’est dans cette première phase que l’on retrouve toutes les prémisses de toute la société capitaliste, comme Marx nous en avertit dans une note du premier volume du Capital [Note 189, p. 740, de la IIIe édition allemande ; 315 de la traduction française.]. Cette première phase qui atteint sa forme parfaite dans les communes italiennes, forme la préhistoire de cette accumulation capitaliste que Marx a exposée avec tant de détail caractéristiques dans l’évolution de l’Angleterre. Mais je m’arrêterai là.

Les prolétaires ne peuvent avoir en vue que l’avenir. Ce qui préoccupe avant tout les socialistes scientifiques, cíest le présent ou se développent spontanément et où mûrissent les conditions de l’avenir. La connaissance du passé n’est utile et n’est intéressante, pratiquement, que dans la mesure où elle éclaire et oriente l’explication du présent. Pour le moment, il suffit que les partisans du communisme critique aient, il y a déjà cinquante ans, conçu les éléments de la nouvelle et définitive philosophie de l’histoire. Bientôt cette façon de voir s’imposera parce qu’il sera devenu impossible de penser le contraire : et

cette découverte aura le sort de l’œuf de Colomb. Et peut être avant qu’une armée de savants ait fait application de cette conception dans la narration continue de toute l’histoire, les succès du prolétariat seront devenus tels que l’époque bourgeoise apparaîtra à tous comme pouvant être dépassée, parce qu’elle sera sur le point de l’être. « Comprendre, c’est dépasser » Hégel.

***

Quand, il y a cinquante ans, le Manifeste faisait des prolétaires, de malheureux dont on a pitié, les fossoyeurs de la bourgeoisie, le périmètre de ce cimetière devait paraître bien petit à l’imagination des écrivains qui cachaient mal dans la gravité du style l’idéalisme de leur passion intellectuelle. Le périmètre probable dans leur imagination n’embrassait alors que la France et l’Angleterre ; et il aurait à peine effleuré les frontières des autres pays, par exemple de l’Allemagne. Aujourd’hui ce périmètre nous apparaît immense, par suite de l’extension rapide et colossale de la forme de la production bourgeoise, qui, par contrecoup, élargit, généralise, et multiplie le mouvement du prolétariat et rend immense la scène sur laquelle plane l’expectative du communisme. Le cimetière s’étend à perte de vue. Plus le mage évoque de forces de production, plus il suscite et prépare de forces de rébellion contré lui.

Tous ceux qui furent des communistes idéologues, religieux et utopistes, ou même prophètes et apocalyptiques, dans le passé, ont toujours cru que le règne de la justice, de l’égalité et de la félicité devait avoir le monde pour théâtre. Aujourd’hui le monde est envahi par la civilisation, et partout se développe la société qui ,vit sur les antithèses de classe et sur la domination de classe, la forme de la production bourgeoise. (Le Japon peut nous servir d’exemple). La coexistence des deux nations dans un seul et même état, que déjà le divin Platon avait constatée, se perpétue. La terre ne sera pas dès demain acquise au communisme. Mais plus larges deviennent, les confins du monde bourgeois, plus nombreux sont ceux qui y entrent ; abandonnant et dépassant les formes inférieures de production ; – et ainsi l’attente du communisme s’affermit et se précise : enfin surtout, parce que diminuent, dans le domaine et dans la lutte de la concurrence, les pourvoyeurs de la conquête et de la colonisation. L’Internationale des prolétaires, embryonnaire encore dans la Ligue des communistes d’il y a cinquante ans, devient désormais interocéanique, affirme à chaque premier Mai que les prolétaires du monde entier sont réellement et activement unis. Les fossoyeurs prochains ou futurs de la bourgeoisie, leurs descendants et leur arrière-petits-fils, se souviendront indéfiniment de la date du Manifeste des Communistes.

Rome, 9 avril 1895.

ANTONIO LABRlOLA

 

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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