Carla, Nicolas et leur… bébé

Pour des raisons politiques – « par pure démagogie ! » a dénoncé l’opposition –, ma mère a accouché dans une maternité comme n’importe quelle parturiente. Mais tout de même pas en Seine-Saint-Denis, il y a des limites au populisme ! C’est donc dans un établissement très chic de Neuilly que j’ai vu le jour. Nous étions deux dans la pouponnière : une fille et moi. Deux bébés. Elle avait un bracelet rose marqué Alix. Je portais un bracelet bleu marqué Paul. Vu l’odeur qui régnait dans la pièce, nous devions avoir chié tous les deux dans nos couches. Il y avait aussi deux adultes : un type d’une trentaine d’années, d’allure plutôt intello, et une femme un peu plus jeune, assez jolie. Ils étaient venus rendre visite à la chose rouge et fripée qui braillait dans l’autre berceau. Ce qui m’a plu chez eux, c’est qu’ils se sont adressés à la chose avec gentillesse et intelligence, sans se croire obligés de lui parler des débiles.

? Dites, ça vous ennuierait de m’emmener avec vous ?

L’homme et la femme ont jeté sans comprendre un regard circulaire autour d’eux. D’où venait cette voix ? Il n’y avait qu’eux dans la pièce.

Sur un ton plus insistant, j’ai réitéré ma demande, en précisant :

? C’est moi qui vous parle, là, dans le berceau.

Le couple m’a regardé d’un air éberlué.

? Ça alors, un bébé qui parle ! s’est exclamé l’homme.

? C’est… c’est fou ! a ajouté sa compagne.

Forcément, j’ai dû leur donner des explications :

? Je me nomme Paul, comme mon grand-père. Vous avez dû voir ma mère, elle se repose dans la chambre voisine, celle qui est gardée par deux flics en civil du SPHP*. Contrairement à Alix, je suis sur le départ. Dès que mon père arrive, je sors de la maternité, et c’est parti pour une vingtaine d’année de vie commune avec mes vieux ; enfin, dans le cas très improbable, vu leurs antécédents, où le mariage tiendrait jusque là… Et là, je dis non, pas question ! Je revendique le droit de divorcer de mes parents dès aujourd’hui…

Le couple continuait de me regarder avec des yeux stupéfaits. Pire que si j’avais débarqué d’une lointaine galaxie avec des oreilles en pointe et des tentacules visqueux. Je sentais bien qu’il y aurait des difficultés. De nos jours, les gens écoutent sans broncher les discours d’un vulgaire perroquet et ils tombent des nues dès qu’un bébé les interpelle. On nage en plein paradoxe !

La situation s’est pourtant débloquée plus vite que je le craignais. Après s’être secoué la tête pour chasser une éventuelle hallucination, l’homme s’est enfin repris.

? OK, a-t-il dit, on se calme (ce qui valait pour sa femme et lui, vu que j’étais pour ma part doté d’un sang-froid tout à fait remarquable pour un nouveau-né)… Donc, vous êtes un bébé qui parle. Soit. J’en déduis que vous me comprenez. Pouvez-vous dans ce cas m’expliquer : 1° Pourquoi vous parlez, parce que sans vouloir vous vexer, à votre âge les bébés normaux en sont encore au stade des vagissements ; 2° Pourquoi vous voulez divorcer de vos parents, alors que vous ne les connaissez pas encore, ou du moins ne les connaissez-vous que de manière très superficielle. Bon d’accord, entre les minauderies de votre mère et les rodomontades de votre père, je n’entrevois pas pour vous de perspectives très folichonnes. Cela dit, je ne sais pas comment ils sont dans le privé, mais je suis persuadé qu’après vous avoir attendu pendant des mois, ils sont probablement débordants d’amour pour vous et très fiers d’avoir un fils aussi mignon, malgré… euh… le décollement des oreilles et une curieuse agitation de votre épaule gauche.

? Écoutez, ai-je répliqué, inutile de me jouer cette partition, vous ne m’aurez ni au sentiment ni à la flatterie. Maintenant, pour répondre à vos questions, sachez que tout est lié. Je parle parce que je tiens à exprimer dès maintenant mon hostilité à toute forme de vie commune avec mes parents. Quant à savoir pourquoi je ne veux pas vivre avec eux, c’est tout simple : entre un père à l’ego hypertrophié qui se prend pour le sauveur de la planète et une mère qui joue les divas alors que même la chanteuse des Pibolous de la Mothe-Saint-Héray a plus de talent, je dis non : ni politique, ni showbiz pour moi ; je veux du simple, de l’authentique, du sincère. Au diable la ragougnasse politique et les coquetèles friqués ! Vous êtes marrants, vous les vivants du dehors, vous croyez qu’il n’y a que vous qui puissiez percevoir les choses. Sachez que ceux du dedans, immergés bien au chaud dans l’utérus de leur mère, ont accès eux aussi à des millions d’informations, du moins ceux qui veulent s’en donner la peine…

Á cet instant, la femme s’est penchée vers son mari pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille. L’homme a haussé les épaules et levé les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin d’une telle énormité.

? Mais non, Hélène, ce n’est pas le Christ. Tu vois le Christ demander à divorcer de ses parents ? D’ailleurs, c’est le père de ce bambin qui se prend pour le messie !… Euh, excusez-nous de cette interruption, mon cher Paul, vous permettez que je vous appelle Paul ?

? J’allais vous en prier.

 ? Merci…Euh…Où en étions-nous ?

? Je vous parlais des capacités de perception du fœtus.

? Très juste ! Vous affirmiez avoir accès, in utero, à de multiples informations. OK, je l’admets. Mais cela n’explique pas votre capacité à parler, surtout que votre niveau d’expression est tout à fait remarquable.

? Tout cela est élémentaire, cher monsieur… ?

? Portefoin, Olivier Portefoin. Et voici ma compagne Hélène Bordenave.

? Tout cela, dis-je, est élémentaire, cher monsieur Portefoin. Dès que j’ai commencé à entrevoir l’avenir qui m’était destiné – la présidence du Conseil général des Hauts-de-Seine dès l’âge de 15 ans, après modification de la loi électorale –, en fait dès le cinquième mois de gestation, j’ai mis les bouchées doubles pour structurer mon cerveau le plus rapidement possible. Et quand je dis doubles, je suis largement en dessous de la vérité, vu la cadence de fabrication de mes neurones. Naturellement j’ai développé au même rythme toutes les connexions nécessaires au fonctionnement de mon intelligence.

? Hum, je vois. Mais, dites-moi, quelque chose me chiffonne : comment se fait-il que vous soyez unique dans votre genre ? Á ma connaissance, et en ma qualité de journaliste scientifique, je suis bien placé pour l’affirmer, il n’existe nulle part au monde un autre bébé comparable à vous. N’est-ce pas, chérie ?

? Absolument, je n’ai jamais entendu la moindre allusion à un tel cas, avait confirmé Hélène. Tous les bébés sont comme la petite Alix : ils pleurent, ils braillent, ils gazouillent, ils vagissent, mais il leur faudra des années pour parler… Vous êtes bel et bien unique, mon cher Paul !

? Comme c’est curieux, moi qui pensais avoir agi comme des milliers d’autres fœtus. Vraiment vous me surprenez. Je serais donc une anomalie ?

? Anomalie est connoté négativement. Disons plutôt une exception, a corrigé Hélène.

Olivier a approuvé de la tête avant de reprendre la parole :

? Cela vient probablement de l’acuité de vos observations intra-utérines. Contrairement à la plupart des fœtus qui se contentent d’un développement passif, vous avez très tôt appris à reconnaître vos sensations et à les analyser. Á l’évidence, c’est ce phénomène qui a engendré la construction accélérée de votre cerveau. Votre capacité d’expression et la richesse de votre vocabulaire n’en sont pas moins stupéfiantes.

? Je dirais même : tout à fait extraordinaires ! a surenchéri Hélène. Á peine né, vous surpassez déjà un grand nombre d’adultes. Ne serait-ce que Frédéric Lefèvre et Nadine Morano pour parler de collaborateurs de votre père.

Pour être franc, j’avais effectivement conscience d’être un nourrisson hors normes, une sorte de surdoué talqué du derrière et fleurant bon la crème Poupina, du moins lorsque je n’avais pas chié dans mes couches. Ces compliments n’en comblaient pas moins d’aise mon ego de bébé précoce et, je l’avoue, un tantinet cabotin, hérédité oblige. Désireux de faire bonne impression au couple, j’ai pourtant gardé une attitude modeste :

? Je n’ai guère de mérite à m’exprimer ainsi, cela tient sans aucun doute à la profession de mon père. Sans cesse en contact avec ses ministres et ses conseillers, l’œil rivé sur les chaînes d’info. Plongé dans mon bain amniotique, je n’entendais au début qu’une sorte de bouillie incompréhensible. C’était très agaçant. J’ai donc développé mes capacités auditives pour obtenir un niveau de réception correct. C’est comme cela que j’ai pu me mettre peu à peu à l’écoute du monde extérieur. J’ai naturellement tâtonné durant de nombreuses semaines avant d’avoir une idée quelque peu structurée de mon futur environnement. Très vite pourtant, j’ai eu une prédilection marquée pour les volets sociopolitiques de l’actualité. L’économie et l’écologie m’ont également beaucoup intéressé. Sur le plan musical, les goûts personnels désastreux de mes parents – de la vraie daube ! – n’ont en revanche pas réussi à accrocher ma sensibilité sur cette forme d’expression artistique… C’est bien évidemment cette acuité acoustique qui m’a ouvert les yeux, si je puis dire, sur les insuffisances intellectuelles de mes géniteurs. J’ai éprouvé de grandes difficultés à l’admettre, mais il m’a bien fallu me rendre à l’évidence : sans être à proprement parler des beaufs, mes parents, aux antipodes de ce qu’ils croient être, sont d’une affligeante banalité. Côté distraction, cela se résume à Bigard et Mireille Mathieu. Quant aux vacances sur la Côte, entre mon père qui se piquait de plomberie pour réparer la fosse septique avant de lire un album des Pieds Nickelés et ma mère qui multipliait les exercices vocaux pour tenter d’atteindre les 35 décibels, rien de bien palpitant, vous en conviendrez. Et je ne vous parle même pas des séances de copulation. Malgré la grossesse de ma mère, mes parents ont continué leurs galipettes presque jusqu’au bout. Forcément, j’étais aux premières loges pour recevoir les coups de boutoir, et je vous jure qu’il n’y a rien de plus inconfortable pour un fœtus que d’être agité comme je l’ai été. Décidément, je trouve cette animalité proprement écœurante.

? Bah, vous ne direz pas toujours ça à propos de sexe. Évidemment, pour le moment, vous êtes un peu jeune.

? C’est sûr que ce n’est pas avec mon corps de bébé et mes deux centimètres de pénis que je peux conclure. L’ennui, c’est que mon intellect n’est pas en rapport avec mon physique. Résultat : je ne peux pas m’empêcher d’être sensible aux situations érotiques dont je suis le témoin.

Regard étonné du couple.

? Mais vous ne totalisez que six jours d’existence, a observé Hélène. Ce n’est quand même pas à la maternité que…

? Détrompez-vous, ma chère Hélène, cette maison n’est qu’un vaste lupanar. Tenez, pas plus tard que ce matin, le Dr Kouchner est venu dans cette pouponnière besogner une infirmière, la petite rousse aux yeux verts. Il l’a prise sur la table à langer. Ce spectacle a naturellement laissé Alix de marbre. Moi pas. Et croyez-moi, il est très frustrant de s’échauffer dans son berceau en sachant qu’il faudra attendre des années pour pratiquer sa première branlette… Mais revenons à nos moutons : Êtes-vous disposés à me prendre en charge si je divorce de mes parents ?

? Croyez-bien, mon cher Paul, que ce serait avec plaisir, a répondu Olivier, mais je crains fort que cela ne soit impossible en l’absence d’une loi permettant ce divorce. Et c’est là que le bât blesse car l’homme qui fait les lois dans ce pays, c’est votre père, et j’ai peur qu’il ne soit pas disposé à vous émanciper de la tutelle familiale biologique. De plus, l’écrasante majorité des textes qu’il fait voter sont inopérants faute de loi organique ou de décret d’application.

? Olivier a raison, surenchérit Hélène. Vous allez devoir attendre votre majorité. Cela dit, malgré tout le fric que nous pourrions obtenir de Closer ou Voici, soyez assuré de notre totale discrétion : nous serons muets comme des tombes sur vos capacités et vos intentions, foi de Bordenave !… Heu, vous ne dites rien ?

J’étais atterré, incapable d’émettre le moindre son.

? Putain, 18 ans !!! me suis-je dit in petto

 

* SPHP : service de protection des hautes personnalité

Une pensée sur “Carla, Nicolas et leur… bébé

  • avatar
    30 septembre 2010 à 6 06 43 09439
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    Bonjour à l’équipe de CentPapiers.

    Une question simple : comment faire pour que les tirets de dialogue ne se transforment pas en point d’interrogation ?

    Merci et cordiales salutations à tous.

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