C’est quoi « aimer la France » ?

MICHEL KOUTOUZIS :

Assis au coin du premier feu de cheminée automnal dans cette maison de campagne perdue au milieu de nul part, aux confins d’un village français qui n’arrive pas à trancher entre la modernité touristique et la tradition agricole et où mes plus proches voisins sont bataves et écossais, je me disais que Finkielkraut semblait stressé, voire torturé pour ne pas dire, en cédant au modernisme, carrément disjoncté. Le sujet du jour sur Arte, mais aussi et en moins bien dans toutes les radios et chaînes de France et de Navarre tournait, à nouveau, autour de l’identité nationale, l’amour de la patrie, et insistait lourdement sur tous ceux qui, n’ayant pas l’amour naturel pour la France, étrangers n’ayant pas lu Camus, devraient prendre leurs clics et leurs clacs, et s’aller tomber amoureux ailleurs. L’historien Nora avait beau essayer d’en faire un sujet, ça dérapait tout le temps en pamphlet. Comme quoi, il ya des peurs en France qui fuient l’entendement comme la peste, et, malheureusement personne ne croit plus aux murs protecteurs pour l’arrêter. Ici s’arrêta la peste peut-on encore lire sur les vestiges d’un muret glorifiant autant la victoire de l’espace sur la pandémie que le mur lui-même, sensé protéger pour toujours de cette invasion venue d’ailleurs, dans les cales de nos galions conquérants. C’était déjà la mondialisation…

Pour revenir au philosophe torturé, presque en transe, deux lectures semblent s’entrechoquer pour expliquer son état. En premier lieu, une interrogation digne d’un philosophe : peut-on aujourd’hui agir contre la différence, sans constamment avoir en tête les camps de concentration ? Tournant le dos à celle-ci, ce fils d’immigrés juifs rescapés de l’holocauste, répond, non plus comme un philosophe mais comme un homme politique contemporain : cela n’a rien à voir. Il retient le trauma existentiel pour mieux souligner que l’échelle, la manière et l’objectif ne sont pas comparables. Comme si la question était là. Mais personne ne pense que c’est en effet comparable. Par contre, la simplification, l’aisance avec lesquels il participe à un manichéisme d’un autre âge pourrait l’être, si la vision binaire propre aux médias auxquels il appartient ne l’avait pas de toute façon éloigné de l’espace philosophique. Pour ce faire, il sombra dans des rapports officiels et institutionnels, afin de prouver « que l’écolière n’était pas si parfaite que ça et qu’elle séchait ses cours », sourd (ou étranger) aux explications de l’historien qui expliquait – au même moment -, que le temps de l’intégration était variable. L’autre lecture, plus classique mais non dépourvue d’intérêt philosophique, trouve racine bien loin de la France et oppose deux mythes : la laïcité de l’Etat d’Israël et le fondamentalisme taraudant les peuples de l’islam. La pensée philosophique trouve là-bas ses limites, face à un peuple de survivants à l’holocauste pratiquant l’apartheid à leurs voisins alothrisques, enfermés par un mur qui, en d’autres temps et en d’autres lieux on hésitait pas à l’appeler mur de la honte. Là aussi, s’éloignant de la philosophie et de l’éthique au nom d’une praxis de l’urgence et une logique de la préservation, on pourrait dire « cela n’a rien à voir »…

Tourner le dos à la sentence de Paul Valéry nos civilisations savent désormais qu’elles sont mortelles, c’est en effet esquiver ce que l’historien Nora, essayait d’expliquer : le récit constituant d’une nation, à force de défaites enfouies et travesties finit par se briser. C’est sans doute cette défaite, ce « ça n’a rien à voir », qui pousse le philosophe à se transformer en pamphlétaire simplificateur. Il n’est ni le premier, ni le dernier…

En effet, Nora se référait à des défaites non assumées et cachées, qui engrangent celles de l’esprit, de la morale universelle issue des Lumières, et, en fin de compte, des valeurs qui, à force d’être maltraitées et perverties finissent par ne plus l’être.

Je ne suis pas français mais je peux aisément tenir un discours amoureux sur ce pays. J’aime les clochers luisants et fumant sous la pluie fine d’automne, j’aime ses paysans naturellement solidaires quoi qu’ils votent, j’aime les paysages changeants et multiples, j’aime le gris polymorphe et joueur cher à Mitterrand, j’aime les calanques marseillaises, les villages perchés occitans ou les bocages tout en rondeurs bretons. Et bien d’autres choses de ce pays dont la langue et ses finesses conceptuelles. Mais comment pourrais-je aimer raisonnablement des concepts galvaudés et maltraités qui reviennent à tout bout de champ comme une quête nostalgique d’un passé idéalisé qui ne fût pas ? J’aime ce qui est et bien moins le devenir. J’aime la lenteur méthodique des moissonneuses qui cueillent les tiges de maïs en pleine nuit et déteste l’urgence panique mais artificielle au nom de laquelle on maltraite les français et les étrangers de ce pays. Et qu’on ne vienne pas nous dire que d’autres étrangers, en d’autres temps, étaient assimilables. A ceux qui idéalisent impunément un passé qu’ils ne connaissent sans doute pas, il serait bon de proposer un tour du côté d’Aigues Mortes, cette bastide d’où Saint Louis partit en croisade, et où, quelques siècles plus tard, maréchaussée et armée ont dû intervenir pour sauver ce qui restait des ouvriers agricoles italiens et dont on ne connut jamais le nombre exact de victimes. Le polonais des mines du nord, les espagnols de l’armée républicaine en déroute, les arméniens de la grande catastrophe, les grecs de la guerre civile en ont des histoires à raconter sur le récit constitutif récent de cette nation. Mais, à leur rythme, ils se sont « intégrés » c’est-à-dire qu’ils ont fait un travail d’oubli pour enfin se rendre invisibles. Et, volontairement, je ne parle ici que d’une diaspora issue de pays chrétiens…

Visitant le vieux bâtiment des douanes à Venise, désormais musée d’art contemporain par la grâce d’un milliardaire français j’y ai vu flotter le drapeau breton. Au lieu de se lamenter sur la supposée incapacité congénitale d’intégration des autres, pourquoi ne pas s’interroger sur le manque évident de séduction en cette France contemporaine ?

Aime-toi et l’autre t’aimera pourrait-on conclure, mais cela serait une pirouette, un artifice, un moyen facile pour aller me coucher. Or, ce qui arrive en France – et malheureusement partout ailleurs en Europe -, prend les allures d’une mystification globale qui consiste à profiter de la « crise » pour ramener ce pays dans un état d’insensibilité barbare, supposée efficace contre les nouveaux barbares, qui sont, bien entendu, toujours les mêmes. Malgré le mythe fondateur de ce pays, l’administration centrale française n’a jamais été tendre avec les nouveaux venus. Cependant, comparativement à d’autres, à cause surtout du droit du sol et de l’esprit de 1789, elle pût recevoir l’étranger sur le long terme, qui constitue désormais un petit quart de sa population. Non sans heurts, sans crises, sans réactions. Dès la fin du 19e siècle et tout au long du siècle précédent, le droit du sol fut un argument pour la défense des frontières et des colonies d’une part et durant le boom des trente glorieuses d’autre part. Idéologiquement, il s’opposa au droit du sang surtout vis à vis de l’Allemagne, d’autant plus aisément depuis les années 1930 et les lois nazies inspirées par la pureté de la race.

Aujourd’hui où est l’empire ? Où sont les usines ? On pourrait aller plus loin et, naïvement, se demander où sont-elles passées les casernes qui étaient, et pour cause, un creuset formateur de la citoyenneté.

Demain on se demandera où est passée la sécurité sociale, les écoles, les hôpitaux ou la poste. Il existe des réalités indiscutables, malgré les efforts du monde politique et des médias pour les cacher. Le désengagement de l’Etat en est une, et semble constant : un président de gauche a supprimé la monnaie, et un autre, de droite, le service militaire. Et le récit consistant à répéter qu’il faut sauver la sécurité sociale, comme si elle était une espèce en voie de disparition, cache mal le fait que cet Etat (qui n’est pas la France), considère comme une fatalité sa propre paupérisation. Au sein de ce pays qui a comme politique de gérer le moins en faisant croire à des lendemains qui chantent, tous les outils d’intégration à un projet collectif sont au rouge. Cela concerne l’ensemble des citoyens et c’est d’une hypocrisie criarde de faire porter le chapeau aux seuls nouveaux venus. On ne bâtit pas un pays sur des reflexes de protection de ce qui a été (les droits acquis pour certains), mais en cultivant un récit commun qui les transcende. Encore faut-il pouvoir (et vouloir) gouverner. D’aucuns parlent de sortie de la crise, et, tels des prestidigitateurs maladroits essaient de sortir un lapin d’un chapeau fatigué, qu’ils appellent projet européen ou, plus prosaïquement, déficit à moins de 3% du PIB. Il serait temps peut-être de leur dire que le seul vrai projet qui existe en Europe c’est de continuer à subir la loi du plus fort et, le cas échéant, à renflouer les banques qui sont son seul outil. Un outil qui vise avant tout de transformer les derniers citoyens mohicans en consommateurs anxieux sous dépendance. L’étranger, qui cherche à faire son trou dans un environnement ou seul le projet individuel reste reconnu serait-il, oh par magie, différent ?

A Rhodes, à Melilla, à Lampedusa, à Malte, et à bien d’autres points de contact de ce « fortin – hérisson » que se transforme l’Europe, on « casse » de l’immigré comme on croyait « casser du viet » à Diên Biên Phu. C’est une illusion, une chimère stratégique d’un empire qui, espérant « fixer » l’ennemi, évite de se regarder. D’autres l’on fait, le long des limes rhénanes, des plaines hongroises, en Crimée ou à Khartoum. Pour rien. L’ennemi était ailleurs…

Michel Koutouzis

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