Chanson française : de la Grande Guerre aux Années folles

Entre les déconvenues de l’exécutif français, les incertitudes sur la sortie de crise et la décevante campagne électorale américaine, la période reste très chargée en actualité politique déprimante. Dans un tel contexte, il est nécessaire de se changer les idées de temps à autre. Puisse ce petit florilège de la Chanson française de 1914 à 1929 y contribuer…

Le précédent volet, La chanson française à la Belle époque, se terminait en été 1914. La campagne de Verdun était alors verdoyante et fleurie et n’aurait pas dû cesser de l’être si la folie des hommes n’en avait décidé autrement. Quatre ans plus tard, c’est un territoire dévasté par des milliers d’obus et les ruines des villages morts qui sont rendus à la population civile, ou ce qu’il en reste, par les cloches annonçant l’Armistice le 11 novembre 1918.

De ces années noires antérieures aux Années folles, il reste de nombreuses chansons dont beaucoup sont dédiées aux soldats et visent, soit à leur donner du cœur au combat, soit à remonter le moral des fameux poilus. C’est évidemment le cas de la plus célèbre d’entre elles, Quand Madelon…, créée quelques mois avant la guerre par deux « comiques troupiers » : Bach à Paris et Polin à Marseille. Enregistrée en 1917 par Marcelly, la Madelon a ensuite été reprise par de nombreux artistes, y compris dans une version anglaise destinée aux troupes britanniques. Il est vrai que des emprunts identiques ont été faits aux « britiches », notamment avec Tip… Tip… Tipperary, créée en 1914 par Mayol et inspirée de « It’s a long way to Tipperary ».

Pour remonter le moral, il n’y a pas que les femmes, le vin peut également y contribuer, même s’il n’est que de « la vinasse » qui « réchauffe là où c’que ça passe » comme le chante Bach en 1916 dans Le pinard. Mais après tout, peu importe la qualité du breuvage, « vas-y, Bidasse, remplis mon quart », ajoute le comique troupier. Un célèbre ami, ce fameux Bidasse, « natif d’Arras, chef-lieu du Pas d’Calais » comme chacun sait. Depuis sa création par Bach en 1914 sous le titre Avec Bidasse, le succès ne s’est pas démenti et cette pochade continue d’amuser « pioupious » et « tourlourous », comme on disait alors fréquemment pour désigner les fantassins.

Dans un genre différent, Ma p’tite Mimi, créée par Théodore Botrel en 1915 sur l’air célèbre de La petite Tonkinoise (ici chantée par Polin en 1906), n’a rien d’une fragile demoiselle. Cette Mimi-là est en effet une… mitrailleuse : « Comme des mouches / je vous couche / tous les soldats du Kaiser / le nez dans nos fils de fer » chante le mitrailleur qui confie préférer sa Mimi à sa bonne amie Rosalie. Pure dérision qui déchaîne encore les rires des décennies plus tard comme le montre Pierre Desproges.

 « Nous sommes les sacrifiés »

Impossible de ne pas citer, dans un registre autrement plus grave, la Chanson de Craonne (ici reprise par Marc Ogeret en 1973). Écrites par des anonymes sur le front en 1917 et recueillies par le journaliste communiste Paul Vaillant-Couturier, les paroles de cette chanson « subversive », et en son temps censurée, décrivent l’horreur du sort réservé aux poilus des tranchées : « C’est à Craonne sur le plateau / Qu’on doit laisser sa peau / Car nous sommes tous condamnés / Nous sommes les sacrifiés ». Puis vient le temps de la rébellion : « Ceux qui ont l’pognon, ceux-là r’viendront / Car c’est pour eux qu’on crève / Mais c’est fini car les troufions / Vont tous se mettre en grève ». On sait, hélas, ce qu’il est advenu de ces troupes, et notamment des mutins de cette même année 1917, souvent associés à la Chanson de Craonne, et dont la plupart ont été fusillés pour l’exemple.

C’est toutefois une autre très belle chanson, écrite par Montéhus en hommage au sacrifice des poilus, qui deviendra emblématique de cette guerre si meurtrière, bien qu’elle ait été écrite en 1923 : La butte rouge. Souvenir d’un épisode particulièrement sanglant, cette chanson est une émouvante épitaphe, ô combien plus évocatrice que de longs discours, à la mémoire des morts au combat : « La butte rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin / Où tous ceux qui montaient, roulaient dans le ravin. / Aujourd’hui, y’a des vignes, il y pousse du raisin / Mais moi, j’y vois des croix, portant l’nom des copains. »

En entendant sonner les cloches de l’Armistice le 11 novembre 1918, les Français sont loin d’imaginer ce que vont être ces Années folles. La période qui suit la sortie du conflit est en premier lieu celle des bilans. Avec 1,5 millions de morts et disparus, 3 millions de blessés, 850 000 invalides, mutilés et « gueules cassées », près de 630 000 veuves de guerre et 750 000 orphelins, la France a payé le plus lourd tribut à cet hallucinante boucherie. Peu à peu, des monuments aux morts sont érigés dans les communes pour rendre hommage à tous ces hommes victimes des combats. Gravées dans la pierre, les listes de noms sont parfois si longues pour d’humbles villages ruraux qu’elles laissent pantois d’horreur. Les semaines et les mois passent. Tant bien que mal, la vie reprend, souvent grâce au courage d’une veuve ou d’une mère en deuil, qui cumule parfois les deux malheurs…

Progressivement, on réorganise la production industrielle et les travaux agricoles. Pas évident dans un pays où l’appareil industriel, principalement concentré dans le Nord et l’Est du pays, a été ravagé. Pas évident non plus lorsqu’on sait que 10,5 % de la population active ont été décimés. Née dans la défaite de 1870 et poursuivie dans l’amère victoire de 1918, la IIIe République fait pourtant face aux défis malgré l’ampleur du désastre économique. Raymond Poincaré en sera le principal artisan et affichera sa fermeté vis-à-vis des sanctions financières qui visent l’Allemagne en allant jusqu’à occuper la Ruhr de 1923 à 1925 pour contraindre l’Allemagne à respecter ses engagements du Traité de Versailles.

Le président en pyjama

Du sérieux d’un côté, du burlesque de l’autre avec ce « paquet tombé sur la voie » le 24 mai 1920 du côté de Montargis. Lorsque le train arrive en gare de Roanne, on constate que le « paquet » n’était autre que… le président Paul Deschanel, retrouvé marchant en pyjama le long de la voie ferrée. Du pain béni pour Le Canard Enchaîné fondé cinq ans plus tôt. On rit aussi au théâtre avec la pièce de Jules RomainsKnock ou le triomphe de la médecine . ; en 1923, elle attire le Tout-Paris venu applaudir triomphalement Louis Jouvet dans le rôle de cet éminent médecin capable de faire la différence entre un mal qui « gratouille » et un autre qui « chatouille ».

Triomphe également, côté cinéma, pour Abel Gance à l’Opéra de Paris où l’on projette en 1927 son Napoléon sur triple écran, ce qui donne un excellent dérivatif à la lecture du pavé de Marcel ProustÁ la recherche du temps perdu publié pour la première fois cette même année dans son intégralité. Nouveau triomphe cinématographique deux ans plus tard pour le Marius de Marcel Pagnol. Servi par le génie de Raimu et Pierre Fresnay ainsi qu’une pléiade de seconds rôles épatants, le film connaît un extraordinaire engouement malgré cet accent marseillais qui, prédisaient les oiseaux de mauvais augure, allait torpiller le film.

On éprouve aussi de la fierté sur le plan sportif durant ces années. Grâce à Georges Carpentier qui, en 1920, devient le premier français champion du monde de boxe. Ou bien grâce aux Mousquetaires Borotra, Brugnon, Cochet et Lacoste, vainqueurs de la Coupe Davis à six reprises à compter de l’année 1927. Qui plus est, la France s’enorgueillit d’avoir organisé avec succès les JO d’hiver de Chamonix et les JO d’été de Paris en 1924.

Exploits sportifs sur les stades, exploit technique et humain dans les airs : Charles Lindbergh, parti de New York le 20 mai 1927, atterrit le lendemain en héros à Paris, sur l’aéroport du Bourget, à bord de son Spirit of Saint Louis. Le peuple est en délire devant cette « première traversée de l’Atlantique en avion ». Lindbergh a pourtant été devancé dès… 1919 par deux modestes officiers britanniques, Alcock et Brown, partis de Terre-Neuve dans des conditions beaucoup plus précaires pour atterrir tant bien que mal dans une tourbière du Connemara (cf. Justice pour Alcock et Brown !). Mais la légende est en marche et aujourd’hui encore, seule une petite minorité de personnes connait l’identité des véritables vainqueurs de l’Atlantique.

La tragédie est également à la Une des médias de l’époque. Tragédie romantique avec la mort en 1927 de la danseuse aux pieds nus Isadora Duncan, décédée près de Nice pour cause de mortelle coquetterie : la malheureuse est étranglée par son écharpe prise dans les rayons de l’Amilcar conduite par son ami Benoît Falchetto. Morte trop tôt, Isadora n’aura jamais l’occasion de danser sur le lancinant Boléro de Maurice Ravel, créé en 1928 ; le compositeur ne croyait pas au succès du plus long crescendo de l’histoire, il a eu tort ! Tragédie grandguignolesque avec la singulière fuite en avant criminelle d’un homme passé maître dans l’usage des fourneaux : Désiré Landru. Jugé en 1921 par les Assises de Seine-et-Oise pour le meurtre de 11 femmes soigneusement dépecées puis incinérées dans la cuisinière domestique de sa maison de Gambais, ce sérial killer à la française est condamné à mort, puis guillotiné en 1922.

Le 21 octobre 1929, montée sur son hydrocycle, Aimée Pfanner réussit, en 11 heures 6 minutes, la traversée de la Manche à la force des pédales. Trois jours plus tard, le 24 octobre, la bourse de New York s’effondre, les valeurs cotées perdant 30 % en une seule séance. En quelques jours, le désastre se traduit par de nombreuses faillites et par une série de suicides parfois spectaculaires d’hommes d’affaires ruinés qui se jettent dans le vide. Ce krach sans précédent marque le début d’une Grande dépression aux conséquences planétaires. L’exploit d’Aimée Pfanner est déjà tombé dans les oubliettes de l’actualité, tout comme le sera, quelques semaines plus tard, le rêve d’Aristide Briand, plaidant à la Société des Nations pour des États-Unis d’Europe. Les Années folles ont vécu…

Décadence et lubricité

Durant les années difficiles, on n’a paradoxalement jamais cessé de s’amuser, que ce soit pour oublier la guerre ou pour fêter la paix revenue. Les Français se montrent fascinés par les soldats US et les mouvements artistiques venus dans leurs paquetages de cette lointaine Amérique où domine le jazz naissant et où s’impose le style Art déco qui fait l’objet en 1925 d’une Exposition très remarquée sur l’Esplanade des Invalides. Dans la chanson et les revues, ce goût pour la culture américaine se traduit tout naturellement par une profusion de rythmes venus d’outre-Atlantique : le one-step, le fox-trot et le shimmy font un tabac avant d’être éclipsés par le charleston.

Une influence américaine d’autant plus exotique qu’elle est colorée du noir de la peau de ses musiciens de jazz. Le « nègre » devient à la mode, et le Bal Nègre de la rue Blomet (cf. Quel avenir pour le « Bal Nègre » ?), connaît un grand succès. Un succès largement assuré par les artistes de Montparnasse, épicentre de la création artistique du moment, venus écouter là les biguines d’Alexandre Stellio en dégustant le traditionnel Ti Punch. Dès 1925, Josephine Baker, vêtue de son pagne de bananes, complète cette « négromania » en faisant un triomphe dans la célèbre Revue Nègre, accompagnée par un fabuleux clarinettiste encore peu connu en France mais appelé à un bel avenir : un certain Sydney Bechet. On vilipende la revue, on parle de décadence et de lubricité, on crie au scandale, mais on ne voudrait pour rien au monde rater le spectacle.   

Durant une décennie, on s’étourdit dans les fêtes, et si les « élites » préfèrent l’ambiance des cabarets, les « populaires » courent au music-hall voir et acclamer les revues à la mode et leur débauche d’artistes et de costumes. La période donne lieu à toutes sortes d’initiatives plus ou moins excentriques, et parfois totalement extravagantes. Jusqu’au moment où, de manière abrupte, la grande crise économique et sociale de l’automne 1929 vient tout remettre en cause, donnant le clap de fin de ces Années folles.

Si l’on ne devait retenir qu’un nom de cette époque en matière de chanson, ce serait incontestablement celui de la reine des promenoirs et des poulaillers, la populaire Mistinguett, tant la gouaille et le dynamisme de la demoiselle d’Enghien devenue meneuse de revues ont marqué son temps et durablement conquis le public. Une Mistinguett qui, pour obtenir la libération de son amant Maurice Chevalier, n’hésite pas, durant les années noires, à devenir espionne et à solliciter le roi d’Espagne, Alphonse XIII, et le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III. Aujourd’hui encore, c’est avec un réel plaisir que l’on écoute l’ancienne gigolette d’avant-guerre dans Mon homme (1920), cet homme qu’elle a « tellement dans la peau qu’elle en devient marteau », ou dans La java (1922) « qui dégotte le fox-trot et même le shimmy ». Avec Valencia (1925), Mistinguett connaît un nouveau grand succès sur un rythme de paso doble. Rebelote avec Ça c’est paris ! (1926) et La java de Doudoune (1928) où la Miss, 53 ans, chante en duo avec un jeunot de 24 ans fort prometteur : Jean Gabin. L’inusable Mistinguett était déjà présente avant la guerre, elle survivra aux Années folles.

 « Elle avait de tous petits tétons »

Amant de Mistinguett, Maurice Chevalier est trop volage pour le rester, et s’il a collaboré naguère sur scène avec la Miss, c’est en meneur de revue qu’il entend poursuivre sa carrière. De cette période, on garde Dans la vie faut pas s’en faire (1921) et surtout cette Valentine (1925) qui « avait de tous petits tétons ».

Nettement plus romantique, Ne rendez pas les hommes fous, car «  leur pauvre cœur est un joujou », supplient de leur voix chaude à l’attention des dames Louis Lynel et Paul Gesky en 1919. Ce même Louis Lynel qui, en 1922, enregistre Nuits de Chine, un shimmy oriental où l’on apprend que « L’opium endort les malheureux / Et les emporte jusqu’aux cieux / Dans un nuage merveilleux / De fumée bleue ».

Deux immenses dames de la chanson, deux Bretonnes nées dans le Finistère, Berthe Sylva (cf. Des roses blanches pour Berthe Sylva) et Fréhel (cf. Splendeur et déchéance : Fréhel, 60 ans déjà !), enregistrent également durant ces années-là, et c’est avec émotion que l’on écoute les voix de ces géantes du répertoire réaliste français. La première grave en 1927, un an après Mary Ketty, un titre devenu « culte » comme l’on dirait aujourd’hui et qui, durant des décennies, fera couler bien des larmes : Les roses blanches. La seconde, revenue de la drogue et des bordels turcs avec une allure de matrone (elle qui fut pourtant la jolie maîtresse de Maurice Chevalier avant que Mistinguett ne lui chipe le « gars de Ménilmontant »), enregistre en 1928 Quand il joue de l’accordéon. Fréhel, « L’inoubliable oubliée », a entamé l’année précédente une deuxième carrière qui culminera avec son inoubliable prestation dans le film Pépé le Moko mais aussi avec l’enregistrement en 1937 d’un titre créé par Paul Dalbret en 1926 : Arrêter les aiguilles. Attention aux débordements lacrymaux !

Le réalisme peut être parodique comme l’illustre en 1927 Robert Goupil avec ce petit bijou : Pour acheter l’entrecôte (ici dans une reprise des Frères Jacques). On y découvre avec horreur le destin d’une mère aimante : « C’est pour pouvoir acheter l’entrecôte / Qui nourrira les chères têtes blondes / Qu’elle reçoit sans cesse de nouveaux hôtes / Et qu’elle devient la femme à tout le monde ». Tragique !

Mais on passe très vite des larmes au rire durant les spectacles de music-hall. En écoutant par exemple Fred Gouin en 1927 dans le très entraînant one-step Elle a perdu son pantalon « tout en dansant le charleston ». Ou bien Georges Milton, également en 1927, dans La fille du bédoin, l’histoire d’une demoiselle peu farouche qui « connut tour à tour les trois mille bédouins de la caravane ». Sacrée santé ! N’oublions pas non plus Bach qui, en 1914, a créé La caissière du Grand café (ici dans une reprise de Fernandel), à mettre dans les oreilles de tous ceux qui se méprennent sur la nature d’un sourire commercial.

Les Années folles sont aussi le temps de l’émancipation des dames dans une société où, du fait de la guerre, elles ont appris à porter la culotte. Au sens figuré tout d’abord, puis dès les années 20 au sens propre. La mode est en effet à « la garçonne », sous la double influence du roman éponyme de Victor Margueritte et de la créatrice Coco Chanel. Elle s’était fait couper les ch’veux « pour être à la mode », chanson gravée par Dréan en 1924, s’inscrit de manière burlesque dans ce mouvement.

Avec le superbe Riquita, un fox-trot parfaitement rythmé enregistré en 1926 par Robert Jysor, ce sont des décennies de succès qui rendent hommage à cette native de Java dont les « beaux yeux langoureux ensorcellent ». Autre chanson formidable pour son rythme : La plus bath des javas. Gravée en 1924 par Georgius, on y apprend à quel point il est dangereux de « chiper une rame de métro » et de la « dissimuler sous son paletot ».

Autre grand succès de l’époque, Elle vendait des petits gâteaux, créée en 1919 par Mayol. Et que dire de l’inusable Titine, gravée en 1923 par Léonce et enregistrée ici par Marcelly l’année suivante ? Titine que le grand Charlie Chaplin réutilisera en 1936 dans une formidable scène du film Les temps modernes. Mais le plus grand succès de ces Années folles revient sans doute à la chanson Tu verras Montmartre créée en 1923 par Lucien Boyer qui en fait l’« Hymne officiel de la République de Montmartre ». Un hymne qui, dans sa version intégrale, compte douze couplets entrecoupés du célèbre refrain. Cela va du couplet conjugal au couplet des Bolcheviks en passant, entre autres, par le couplet patriotique ou celui des colonies. Fais comme le dit la chanson, ami lecteur : « Monte là-dessus, et tu verras Montmartre… »

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