CHINE: LES TRAVAILLEURS MIGRANTS (Bruno Astarian)

Par Bruno Astarian. France.

Les notes qui suivent se limitent à donner quelques éléments et observations sur la situation d’une partie des travailleurs migrants en Chine. Rappelons que ces travailleurs ne représentent qu’une fraction du prolétariat chinois, mais celle qui est la plus impliquée dans l’insertion internationale du capitalisme chinois et probablement la plus exploitée.


 

1) Données générales sur les migrants

On appelle travailleurs migrants les prolétaires issus de l’exode rural. Le plus souvent, ces ruraux ne disposent pas d’un permis de résidence (hukou) urbain. Malgré plusieurs débuts de réforme, souvent limités localement, le système maoïste des permis de résidence reste essentiellement en vigueur. De façon générale, les hukous ruraux représentent 57% de la population (2005), contre 43% pour les hukous urbains. Les tentatives de libéralisation du système du hukou sont plus avancées dans les petites villes que dans les grandes, et dans ces dernières sont le plus souvent limitées aux banlieues. Les conditions de base pour accorder un hukou urbain à un rural sont toujours l’obligation d’avoir un emploi stable et un domicile fixe. Le limite de cette libéralisation est pour une bonne part celle du budget de l’aide sociale des villes, car le hukou urbain est assorti de droits, de même que le hukou rural s’accompagne d’un droit à louer une terre agricole (l’octroi d’un hukou urbain fait parfois partie des compensations offertes aux paysans chassés de leurs terres par l’extension des villes).

Dans leur grande masse, les travailleurs migrants n’ont qu’un hukou rural. Ils doivent donc être considérés comme des sans papiers de l’intérieur, et sont à ce titre exploitables comme les immigrés dans d’autres pays. On estime leur nombre à 150-200 millions. Selon une étude récente (Xinhua 16/6/07), il y aurait 120 millions de migrants dans les grandes villes, et 80 millions dans les petites. Pour donner un ordre de grandeur de l’importance de cette masse, l’OIT1 a établi des chiffres qui permettent de conclure qu’en 2002 il y avait en tout 350-434 millions de prolétaires (urbains et ruraux) en Chine, pour une population active totale de 754 millions.

Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’exode rural ne se fait pas exclusivement vers la côte. Entre 1985 et 2000, les zones rurales du pays ont vu le départ (provisoire et définitif) de 114 millions de gens. 54 millions sont allés dans les villes des provinces intérieures, et 60 millions vers les villes des provinces côtières.2 La répartition des migrants par grands secteurs est la suivante : plus de la moitié vont dans le bâtiment et l’industrie, et le reste dans l’hotellerie, la restauration, les services. Seuls 20% du total vont dans les sweatshops de la côte, ce qui représente quand même 25-30 millions de travailleurs3 (la population active totale de la France est de 27 millions). Les chiffres suivants sont anciens, mais ce sont les seuls que j’ai trouvés : en 1993, 22% des migrants se retrouvaient dans l’industrie, 33% dans le bâtiment, 10% dans les transports, 31% dans le commerce et la restauration, et 4% dans l’agriculture.

 

2) Conditions de travail des migrants

Le Chinese Labour Bulletin a publié en 2006 les résultats d’une enquête sur la situation des ouvrières migrantes à Dongguan (dans le Delta de la Rivière des Perles, près de Canton)4. On y trouve les informations suivantes :

Durée hebdomadaire du travail : Le rapport estime que les ouvrières font de façon régulière une semaine de 84 à 98 heures, 7 jours sur 7. Il n’y a qu’un jour de repos par mois. Cela suppose évidemment un grand nombre d’heures supplémentaires, largement au-dessus de ce qui est légal.

Modalités de calcul des salaires pour allonger le temps de travail : les modalités de calcul des salaires sont conçues pour contraindre à l’allongement maximum du temps de travail. Lorsque les salaires sont payés à la pièce, le tarif est si bas que le travailleur doit prolonger sa journée jusqu’aux extrêmes limites pour gagner un salaire minimal. Si, par chance, il a un travail relativement facile qui lui permet de faire un bon rendement, on lui baisse le tarif de la pièce. Lorsque le salaire est au temps, le salaire de base est si faible (40-60% du minimum vital) pour 40 heures qu’il faut faire un maximum d’heures supplémentaires. Celles-ci ne sont d’ailleurs pas toute payées au tarif des heures supplémentaires, le patron considérant qu’une partie sont des heures volontaires. L’arbitraire est ici de mise, comme dans tant d’autres domaines de la gestion du personnel. Une autre façon de contraindre les salariés à faire beaucoup d’heures supplémentaires est de leur fixer des quotas de production qui sont irréalisables. Pour obtenir la paye promise, on les ‘autorise’ ensuite à faire des ‘prolongations’, qui ne sont bien sûr pas payées en heures supplémentaires.

Règlement intérieur pour baisser les salaires : domaine typique de l’arbitraire patronal, le système des amendes permet de réduire systématiquement le salaire en fin de mois. Le rapport du CLB donne des exemples comme : interdiction de se lever, de regarder autour de soi, d’aller aux toilettes en dehors des pauses, de rentrer tard au dortoir, de laisser tomber un bout de tissu par terre, de croiser les jambes, de s’étirer, de refuser les heures supplémentaires, etc… Chaque infraction donne lieu à une amende, de sorte qu’à la fin du mois, les retenues peuvent atteindre l’équivalent de plus de 10 jours de travail. Autre occasion de retenue : le règlement interdit de prendre (sans solde, bien entendu) plus de 4-6 jours de congés dans le mois. Au cas où le salarié en prendrait plus, on lui retient 13 yuan par jour supplémentaire.

Frais de séjour : certaines entreprises logent ‘gratuitement’ leurs salariées. Mais d’autres font payer le logement et la nourriture, ce qui donne lieu à de nouvelles retenues. Les frais mensuels sont les suivants (pour des salaires 800-900 y par mois en 2004) : Nourriture 60-135 y/mois, logement 10-80 y/mois, frais de gestion 10-15 y/mois ; soit un total de 80-230 y/mois. Cela peut sembler relativement bon marché, surtout dans le bas de la fourchette. Cependant, les services fournis sont notoirement mauvais. La qualité de la nourriture (produits pourris, odeur nauséabonde), l’insalubrité des locaux d’habitation, sont tels qu’il y a eu des grèves et que les ouvrières essaient de se loger ailleurs dès qu’elles le peuvent, malgré le niveau élevé des loyers. Dans la pratique, c’est réservé aux femmes mariées.

 

3) Évolution des salaires

En ce qui concerne l’évolution des salaires, le rapport du CLB observe que, en termes réels sur la période 1994-2004, « le revenu des travailleurs migrants ne leur a permis que de se maintenir au plus bas niveau de vie ». Cependant, le rapport observe également que, en raison d’une pénurie de main d’œuvre apparue dans la région à partir de fin 2003, les choses sont peut-être en train de changer. Mais elles le font lentement, car la loi de l’offre et de la demande (ici, de travail) est contrecarrée par le comportement illégal des patrons, qui cherchent à limiter la mobilité du travail de plusieurs façons. Face à la forte résistance que leur opposent les patrons pour des augmentations de salaires ou des améliorations des conditions de vie et de travail, les travailleurs réagissent par la recherche d’un autre travail dans une autre usine. Mais les patrons contre-attaquent :

En ne payant les salaires qu’avec un retard considérable. Tout travailleur qui veut vraiment démissionner doit admettre de perdre les salaires en retard.

Lorsque les salaires sont à jour, en retenant forfaitairement 15 jours de salaire si le travailleur démissionne en cours de mois.

Même la pratique courante de loger les travailleurs dans l’enceinte de l’usine est un frein efficace à la mobilité : si le travailleur démissionne en espérant toucher les arriérés de salaire plus tard, encore faut-il qu’il puisse se loger dans la région. La cherté des loyers l’en dissuade rapidement.

Voilà pourquoi, selon le CLB, le niveau des salaires ne réagit que lentement au rapport de l’offre et de la demande sur le marché du travail.

Mais il augmente malgré tout, car les « forces du marché » s’imposent envers et contre tout. Les travailleurs ont trouvé des façons de quitter l’entreprise avec leur salaire :

En se faisant vider pour mauvais travail ou mauvais comportement. (Les ouvriers allemands de la période nationale-socialiste ne faisaient pas autre chose lorsque le gouvernement chercha à bloquer leur mobilité.)
En achetant le blanc seing de leur contremaître (c’est à ce niveau qu’est donnée la véritable autorisation de démissionner) par des cadeaux.
D’après des statistiques publiées par le Quotidien du Peuple (15/06/07) les salaires mensuels des migrants ont évolués comme suit :

 


Les chiffres montrent une nette accélération de la hausse en fin de période. Dans le même contexte, une nouvelle façon de faire travailler les migrants est apparue récemment dans la région de Canton. Sur la base des pénuries de main d’œuvre apparues dans la région, certains travailleurs ont réinventé l’intérim. Ce sont des travailleurs qui connaissent déjà bien le travail à la chaîne, qui peuvent travailler sur tous les postes et ont un taux de qualité élevé. Au lieu de garder un emploi permanent dans une entreprise, ils louent leur service sur une base temporaire quand l’entreprise connaît une situation d’urgence. Par exemple, dans une usine de confection, le salaire normal pour un travail de repassage est de 30-45 yuan par jour avec nourriture et dortoir. Le salaire des travailleurs employés en cas d’urgence est de 80-120 yuan pour le même emploi. De plus, le salaire est versé chaque jour, ce qui limite les impayés. Ce système s’est bientôt institutionnalisé sous la forme d’équipes toutes constituées qui viennent dans les usines au moment des coups de bourre. Elles sont dirigées par un chef d’équipe, qui est habituellement un travailleur plus âgé, qui connaît bien le métier et a de nombreux contacts dans les usines d’une région. Les enquêteurs5 citent le cas d’un chef d’équipe qui dispose de 100 travailleurs à qui il garantit 15 jours de travail par mois. Il prend 10% de leur salaire. Malgré le surcoût, les patrons sont intéressés par ces travailleurs parce qu’ils permettent d’éviter les frais liés aux retards de livraison, et parce qu’ils assurent une quantité et une qualité de travail élevées par rapport au personnel permanent. Autrement dit, parce qu’ils travaillent encore plus intensément pendant le temps qu’ils sont dans l’usine, à un niveau d’exploitation que les patrons ne peuvent pas obtenir des permanents. Mais ces mêmes patrons déclarent aux enquêteurs que le salaire de ces travailleurs est trop élevé pour qu’ils puissent les employer plus qu’exceptionnellement.

 

4) La question de la plus-value absolue

Les éléments ci-dessus indiquent nettement une grande importance de l’extraction de la plus-value sur le mode absolu : longueur de la journée de travail et baisse du travail nécessaire par réduction absolue du salaire (et non par baisse de la valeur des subsistances).

La recherche d’un renforcement de l’exploitation du prolétariat mondial sur le mode de la plus-value absolue est l’une des principales raisons que le capital occidental et japonais a de se délocaliser, depuis 30 ou 40 ans, dans les pays à bas coût de main d’œuvre. Cela est encore plus vrai depuis l’explosion du secteur de la logistique et de sa productivité (années 90). Le capital international est allé en Chine pour la qualité particulière de sa main d’œuvre : abondance, discipline, horaires interminables, bas salaires et sous-consommation. Cette recherche du capital international correspond à ce qu’il ne pouvait pas trouver dans ses bases métropolitaines. Le renforcement de l’extraction de la plus-value sur le mode relatif y était bloqué par la difficulté à augmenter la productivité, tandis que l’injection d’une dose de plus-value absolue, y était entravée par la résistance des OS et l’inertie du compromis fordiste. Certes, une fois que les délocalisations se sont généralisées, elles ont agi en retour sur les conditions de l’exploitation dans les métropoles, où certaines formes de l’extraction de la plus value absolue reviennent en force (longueur, mais surtout densité de la journée de travail, peut-être aussi la pluri-activité).

 

Les modalités actuelles de l’exploitation du prolétariat chinois (surtout les migrants) indiquent une forte prédominance de la plus-value absolue. Le très faible niveau des salaires, la longueur de la journée de travail, l’arbitraire patronal des amendes, du non paiement des salaires, etc… vont dans ce sens. Car tout cela implique une très faible consommation ouvrière. Or, de façon générale, plus le panier des subsistances est restreint, moins la plus value relative peut jouer. C’est pourquoi il peut être intéressant d’examiner la consommation ouvrière en Chine. L’exercice est cependant un peu hasardeux, vus les chiffres dont on dispose.

 

5) Évolution de la consommation

La question qui est ici posée est de savoir dans quelle mesure la consommation des migrants permet au mécanisme de la plus-value relative de jouer dans leur exploitation par le capital.

Le rapport du CLB cite le Directeur du Bureau des Statistiques de Chine, qui dit que, en 2005, «  le salaire mensuel moyen d’un travailleur migrant est de 600-700 yuan ; un tel revenu n’est suffisant que pour quatre bols de nouilles à la sauce aux haricots frits par jour ». Ce n’est peut-être pas vrai à la lettre, mais ça indique suffisamment à quel point la consommation des migrants est faible.

Moins cette consommation est importante, moins l’effet d’une hausse de la productivité de la branche II (celle qui produit les moyens de consommation) sera sensible en terme de baisse de la valeur des subsistances, et donc de hausse de la plus-value sur le mode relatif.6 Si l’on en croit le directeur du Bureau des Statistiques, l’effet est minime (et nul pour le moment à cause du cartel). De façon générale, il faudrait avoir des détails sur la consommation des migrants. Au vu de la misère dans laquelle ils vivent, on peut admettre que leur mode de vie est caractérisé par la sous-consommation. Cela restreint d’autant l’espace où peut jouer le mécanisme de la plus-value relative. Ce qui suit illustre cette proposition générale.

 

6) Logement des migrants

Voulant souligner l’étroitesse du marché chinois des biens de consommation, un consultant observe que chaque ménage urbain n’a pas (encore ?) son logement individuel, et qu’il reste beaucoup d’habitat collectif. Cela montre en même temps la pauvreté des salariés et l’étroitesse du marché des biens d’équipement du foyer. A ce sujet, le Chinese Labour Bulletin (17/10/06) indique que certaines villes construisent pour les migrants des logements (meublés) fortement subventionnés, mais que les migrants ne les occupent presque pas. A 30-50 y/mois par personne (120-150 y/mois pour une famille), le loyer demandé est cependant du même niveau que celui qui est demandé en dortoir (voir plus haut), mais d’autres inconvénients dissuadent les travailleurs de les occuper : transports trop chers et trop longs (la journée de travail est déjà assez longue !), absence de cuisine dans les appartements, pression de certains patrons pour habiter sur le lieu de travail ou offre de logement ‘gratuit’. Enfin, les travailleurs du bâtiment préfèrent en général habiter dans des abris sur les chantiers.

 

7) Hausse du niveau de vie et achats de biens durables

De nombreux commentateurs soulignent que le mode de vie « à l’occidentale » se développe rapidement en Chine. On va y revenir, mais est-ce que cela s’applique aux travailleurs migrants, notamment depuis que leurs salaires augmentent ? Il faut d’abord noter qu’une part des migrants est venue dans les villes pour se faire un pécule et envoyer de l’argent au village. Cela restreint d’autant la consommation. La nécessité où sont la plupart des salariés d’épargner beaucoup pour compenser l’absence de couverture sociale et la fin de la gratuité de l’enseignement la restreint également. Si l’on consulte les statistiques de consommation, il faut ensuite tenir compte du fait qu’elles distinguent entre ménages urbains et ménages ruraux. Or les migrants, qui vivent en ville, sont comptés dans les ménages ruraux, dont ils représentent le quart. Faisons l’hypothèse que les migrants vivent à peu près au même niveau que les moins favorisés des ménages urbains. Le tableau ci-dessous donne quelques indications sur l’équipement des ménages urbains (chiffres pour 100 ménages):

 

 

Les chiffres montrent l’augmentation de l’équipement des ménages urbains entre 1990 et 2005. Pour 2000 et 2005, le chiffre entre parenthèses correspondent aux 10% de ménages urbains les plus pauvres. Les chiffres montrent que les ménages urbains pauvres sont nettement moins équipés que la moyenne, et que leur équipement a cru moins vite que celui de la moyenne entre 2000 et 2005. Ce n’est pas une grande découverte.

Si maintenant on regarde l’équipement des ménages ruraux (dernière colonne), on voit qu’en moyenne ils sont beaucoup moins équipés que les ménages urbains (sauf pour les motos). L’information nous intéresse, puisque les migrants sont classés dans les ménages ruraux. Mais elle ne nous suffit pas, puisqu’on ne sait pas comment se situent les familles dont un membre a migré par rapport aux autres. De toute façon, si l’argent des migrants sert à favoriser la consommation des agriculteurs de leur famille, aucune baisse de prix de ces biens ne se convertira en plus-value relative.

 

8) La question de la classe moyenne

Pour ce qui est des biens de consommation, les perspectives mirobolantes du marché chinois reposent principalement sur la classe moyenne, qui est constituée par les 10% de ménages urbains les plus riches. Cela représente environ 50 millions de personnes. Comme toujours, le multiplicateur chinois est impressionnant. Mais il faut garder à l’esprit que cette masse de consommateurs n’est pas la classe ouvrière, et ne nous intéresse donc pas ici. Cette classe moyenne constitue de loin la plus grande partie des consommateurs « à l’occidentale ». Le marché de la consommation, celui qui fait rêver les capitalistes occidentaux, est en effet très concentré sur une petite partie de la population : les 10% des ménages ayant les salaires les plus élevés dépensent 75% de plus en biens durables que le décile juste en dessous, et 21 fois plus que les 10% de ménages les plus pauvres. Ces chiffres concernent de nouveau les seuls ménages urbains.7

Ces quelques données sont une indication de ce que la hausse du niveau de vie des travailleurs migrants est probablement limitée et ne peut pas se comparer au développement, pourtant limité lui aussi, de la consommation en Chine. Dans la mesure où cela est vrai et le reste malgré la hausse récente des salaires des migrants, cela signifie que la recherche de la plus-value absolue demeure la modalité principale de l’exploitation des travailleurs migrants en Chine. Et la conséquence est que la plupart des patrons employant des migrants restent totalement opposés au développement des syndicats dans l’entreprise 8.

 

9) La question des syndicats

On dit communément que l’intérêt bien compris d’un patron est non seulement d’admettre, mais même d’encourager les syndicats, qui vont encadrer et discipliner la force de travail, intervenir comme modérateur dans les conflits. En réalité, les choses ne sont pas si simples, et l’avantage que présente un syndicat pour le patron dépend aussi de la façon dont celui-ci fait ses bénéfices. Si, comme c’est le cas en Chine ou ailleurs, la rentabilité de l’entreprise tient aux salaires minimaux, aux horaires interminables et aux multiples exactions et injustices qui permettent de réduire les premiers et d’allonger les seconds, alors ce que le patron recherche est moins la coopération active que la soumission totale des travailleurs. Dans la mesure où le rôle des syndicats est d’échanger un peu de hausse de salaires et d’amélioration des conditions de travail contre une meilleure coopération de la force de travail, les patrons à la chinoise n’ont pas d’intérêt pour une structure syndicale dans l’entreprise (hormis une pure bureaucratie-rackett comme l’ACFTU, le syndicat officiel chinois).

 

On observe cependant que certaines multinationales admettent, voire favorisent les syndicats dans leurs établissements chinois comme chez leurs sous-traitants. Un directeur des « programmes des droits de l’homme » de Reebok-Asie soutient ainsi l’élection de syndicats chez les sous-traitants. « Dans chacune de ces élections [cinq au total] des travailleurs chinois ont profité de l’opportunité pour jouer un rôle dans la résolution des problèmes dans l’atelier et pour faire la preuve qu’ils étaient prêts à apporter leurs problèmes aux représentants du personnel »9. D’un côté, de tels propos semblent indiquer des modalités d’exploitation de la force de travail plus avancées que la description qu’en fait le CLB (voir plus haut). Ici, on peut supposer qu’une technicité plus élevée de la production suscite différents problèmes dans l’atelier, lesquels sont plus simples à résoudre si les travailleurs sont associés à la question. D’un autre côté, on ne peut savoir dans quelle mesure les préoccupations « sociales » de Reebok ne sont pas simplement un affichage en direction des consommateurs occidentaux.

Mais il est probable que le débat est ouvert, entre patrons chinois, sur l’opportunité d’admettre ou non de vrais syndicats dans l’entreprise. Les patrons qui utilisent les méthodes d’exploitation reposant le plus sur la plus-value absolue s’y opposent parce qu’ils n’ont aucune contrepartie à obtenir d’une hausse éventuelle des salaires. Les autres peuvent y être favorables, y compris pour éliminer les entreprises des précédents. L’issue de ce débat au niveau politique sera une indication indirecte mais claire de l’évolution des modalités de l’exploitation du prolétariat chinois. Pour le moment, il y a toujours un blocage très net du gouvernement contre l’instauration de syndicats libres.

On a dit plus haut que le salaire des migrants avait récemment commencé à augmenter. Si elle se confirme, cette hausse pourrait marquer un changement important dans le développement du capitalisme en Chine. Car elle signifierait que la Chine perd l’un de ses principaux avantages comparatifs sur le marché mondial : une force de travail très bon marché. La faiblesse des salaires représente 40% environ de l’avantage comparatif de la Chine, le reste venant de la sous-évaluation du taux de change, de subventions à l’exportation, de la contrefaçon, du non-respect de l’environnement, etc…10. Pour compenser cette perte et rester compétitif sur le marché mondial, il faudrait que les entreprises montent en technicité et en qualité, et on pourrait alors arriver à une situation où les syndicats seraient à même de faire la preuve de leur utilité, et seraient donc finalement admis dans les entreprises. Cela n’ira pas sans des changements importants, allant de l’élimination des PME les plus archaïques à la remise en cause du PCC comme parti unique. A suivre donc.

BA
octobre 2007


 

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