Comment les riches menacent l’économie

Recherche menée par Robert Gil

Les riches sont dépensiers, paient des impôts, investissent dans les entreprises. Et pourtant, leur multiplication est un poison pour le bien commun.

L’initiative pour l’abolition des forfaits fiscaux serait-elle le signe d’une croissante «hostilité antiriches»? Que le grand argentier genevois Serge Dal Busco se rassure: l’accumulation de richesses individuelles n’a que rarement été ressentie comme aussi légitime au sein de la population. Même au pays de l’égalité, la cupidité prend le dessus: 76% des Français voyaient en 2012 la course à l’enrichissement comme une «bonne chose1». Un individualisme forcené qui dispose de sa caution morale: l’inégalité serait le meilleur moteur de la création de richesses. Celle-ci, par la main magique du marché et de l’Etat, entrant ensuite dans un cercle vertueux: la fortune profiterait à tous par «ruissellement»: impôts, consommation et investissement. En langage savant, on parle de trickle down economics, doctrine néolibérale qui a inspiré les contre-réformes des années 1980. Or trois décennies de baisses d’impôts et de libéralisations ont suffi à démentir l’adage reaganien: l’argent des riches n’a pas fait le bonheur des pauvres. Pourquoi? Nous avons posé la question à quelques économistes qui ont su conserver leur sens critique.

«Enrichissez-vous!» De Guizot à Deng Xiaoping, l’invite traduit un même optimisme: la course à la richesse nous mènerait vers la société de l’opulence. A en croire Till van Treeck, professeur d’économie sociale à l’université de Duisburg-Essen et expert auprès de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’accumulation effrénée semble au contraire nous avoir conduits au bord du gouffre. Pour l’économiste allemand, le creusement des inégalités sociales, ces trente dernières années, serait la cause première du krach de 2008 et de la crise qui a suivi.

En étudiant les courbes des revenus et celles de la consommation depuis les années 1980, Philippe Askenazy donne crédit à cette hypothèse. Le directeur de recherches au CNRS constate en effet un décrochage progressif: malgré des revenus à la baisse, les classes les plus modestes ont continué de dépenser, alors même que les plus riches avaient tendance à épargner une part croissante de leurs gains. «A partir d’un certain niveau de richesse, les liquidités sont naturellement thésaurisées. Ce n’est pas parce qu’on est dix fois plus riche qu’on va dépenser dix fois plus», résume M. van Treeck.

Entre ces deux extrêmes: des instruments financiers tels les subprimes ont transformé l’épargne des uns en prêts pour les autres. Avec de juteux bénéfices correspondant au fort risque de défaut.

L’endettement des ménages a été renforcé par ce que Till van Treeck nomme, avec une pointe d’ironie, le «trickle down consumption»: plus les riches sont en mesure de dépenser pour obtenir un bien ou un service, «plus la classe moyenne est sous pression et s’endette, car ce sont les riches qui fixent les standards sociaux». Aux Etats-Unis, entre 1980 et l’éclatement de la bulle, les créances des ménages sont passées de 60% du revenu disponible à 140%. Le krach était devenu inévitable.

En revanche, dans les pays où «le crédit privé ne s’est pas substitué au revenu», c’est l’Etat social qui a tenté de réagir. Mais à son tour, il n’a pu le faire qu’en empruntant. Contrairement au mythe, l’enrichissement des plus riches a donc sapé l’assise fiscale des Etats, puisque ce sont «ceux qui savent le mieux échapper à l’impôt qui captent la plus grosse part des revenus», explique M. Askenazy. Plus que le montant des créances, poursuit-il, ce sont les «doutes des investisseurs quant à la durabilité des finances publiques dans ce contexte inégalitaire» qui a fini par provoquer la crise des dettes souveraines en Europe.

Au final, la viabilité de la croissance et la stabilité d’un système économique seraient proportionnelles au niveau d’égalité sociale, résume M. van Treeck, s’appuyant sur des travaux menés par deux économistes du… Fonds monétaire international!

Mais si les effets négatifs de l’inégalité sont de plus en plus admis, la polémique soulevée par les travaux des économistes critiques comme Thomas Piketty ou Till van Treeck vient des conclusions systémiques qu’ils en tirent. Sans partager la vision apocalyptique d’un Karl Marx, M. Piketty s’appuie notamment sur l’exploration du passé pour décrire un système capitaliste intrinsèquement créateur d’inégalités. «C’est une mécanique infernale: la concentration des richesses alimente le pouvoir de ce groupe social et donc sa capacité à augmenter encore sa part et ainsi de suite, posant la question de la stabilité globale du système», décrit son collègue Philippe Askenazy. Autrement dit, au lieu du ruissellement prédit par la théorie, on assiste plutôt à un pompage naturel en direction du haut de la pyramide.

La formule d’Helmut Schmidt est restée célèbre: «Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain.» Avec quarante ans de recul, la sentence du futur chancelier social-démocrate allemand résonne étrangement à son compatriote Till van Treeck: «De nombreux économistes continuent de penser qu’il faut réduire les coûts de production pour inciter à l’investissement. C’est un diagnostic erroné: nous sommes devant une crise de débouchés.» La faiblesse actuelle de l’investissement en Allemagne, alors même que ses entreprises – comme les suisses – regorgent de liquidités, suffirait à démontrer la vacuité du raisonnement.

Pour provoquer l’investissement, il faut soit une décision politique, soit une perspective de rentabilisation. Or, ni l’un ni l’autre ne se profilent, juge l’économiste de l’université de Duisburg-Essen. A contre-courant des libéraux, qui encensent le modèle allemand et le présentent comme une locomotive pour l’Europe, il estime au contraire que les réformes Schröder (baisses fiscales et dérégulation du marché du travail) sont l’une des causes de la crise actuelle. Ayant asséché sa capacité interne à consommer, l’Allemagne a dû exporter massivement à bas coûts, menant ses concurrents européens vers la crise.

«Tous les pays ne peuvent pas exporter davantage qu’ils importent», résume simplement Sergio Rossi, qui dirige la chaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’université de Fribourg. «L’Europe ne souffre pas d’un manque de compétitivité face au reste du monde – elle est exportatrice nette – mais connait de trop grandes inégalités internes. En conséquence, la réponse devrait être plus de convergence, pas davantage de concurrence», analyse à son tour M. Askenazy, qui craint que l’Europe n’entre dans une spirale déflationniste.

 

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