Comment rangez-vous votre bibliothèque?

Bibliothèque abandonnée à Pripyat près de Chernobyl, oblast de Kiev.

ALLAN ERWAN BERGER : « Classes-tu tes livres dans l’ordre alphabétique ? » demande soudain Juliet Ashton, page 199. Et vous, comment rangez-vous votre bibliothèque ?

« Utilises-tu l’ordre alphabétique ? » me demande-t-on. Dieu m’en préserve ! Je crois bien que j’ai essayé une fois, mais pas deux. C’était horrible. C’était n’importe quoi. C’était moche, ça n’avait aucun sens.

On aurait juré voir une ville nouvelle comme on osait en pondre, au siècle dernier, dans la région parisienne. Chaque parcelle avait son architecture, chaque architecte son pâté : l’un était encore influencé par le constructivisme ; l’autre, résolument post-moderne, se jetait sur les traces de Ricardo Bofill, et dressait d’imposantes fausses colonnes ; juste à côté, on reculait sous le choc d’une vision savoyarde à base de chalets géants peints en vert malade, dans lequel chaque fenêtre de cuisine avait droit à un quart de hublot – ce qui faisait quatre cuisines par hublot. L’entourage immédiat était crépi en parme, en cacahuète, et tout le monde, devant cette crise de foie figée dans le béton, poussait des cris lugubres et fonçait visiter l’appartement témoin, qui ne pouvait qu’être abominable. Évidemment, l’intérieur était quelconque.

N’allez pas croire que j’exagère : à cette époque, chaque ville nouvelle était un tintamarre, et les élèves des écoles d’architecture, qui se trouvaient obligés de longuement patauger dans le ciment liquide de ces rues en chantier pour aller admirer telle ou telle œuvre de monsieur le professeur ou d’un grand maître, attrapaient un mal de crâne doublé d’une lassitude torride qu’il fallait d’urgence aller combattre au café… sauf, bien entendu, les futurs architectes, qui prenaient tout ceci très au sérieux, et supportaient la cacophonie, les discordances, cherchant la petite goutte de miel au milieu du grand foutoir.

Classer des livres par ordre alphabétique, je crois bien que ce n’est pas pour les particuliers. Par contre, c’est parfait pour une bibliothèque publique, où la masse des ouvrages se découpe d’abord par genre, puis, au sein du genre, s’aligne en une majestueuse série qui commence avec des Aaron, des Abraham et finit dans du Yergeau, du Zinoviev. C’est très pratique, car, même si les voisinages font parfois songer à la crise de foie du chalet de vingt mètres de haut, chacun s’y retrouve, au bout du compte. Et c’est heureux, puisque nous sommes ici à la bibliothèque publique.

Mais une bibliothèque privée ? Comment la classe-t-on ? Je ne sais pas. Cependant, chaque livre y a sa place, qu’il n’échange pas volontiers. À parcourir les étagères, on découvre que se lient des affinités, ou des inimitiés, qui font songer, par les petits bavardages et prises de bec qu’elles soulèvent d’une couverture à l’autre, aux dialogues des morts de Lucien et Fontenelle. Une bibliothèque privée murmure.

Celle-ci est ordonnée pour l’usage d’un seul esprit : « je suis celui qui lit » comme dit l’autre ou presque. Je suis celui qui règne ici, et qui rôde, juché au sommet d’un grand bipède qui me sert de véhicule ; je suis le petit dieu de ce monde-là, qui plane ou volète au-dessus de ces eaux-là, que j’ai séparées selon une alchimie qui ne saurait se décrire en mots (pour les mots, adressez-vous aux rayonnages ; les mots sont dans l’univers créé).

Alors, évidemment, ma bibliothèque reflète un petit mystère, qui est celui de mon dessein intime. En outre, voici qu’entre elle et moi s’établit une symbiose : lecteur, je forme ma bibliothèque ; écrivain, c’est elle qui me forme. Et plus encore (Malraux) : « lorsque le romancier commence d’ajouter ses livres, publiés ou non, à ceux du passé » qui reposent sur les rayons, établissant une boucle de rétroaction qui influe, vertueuse, sur les processus de maturation à l’œuvre céans. Arcanes d’une architecture doublement privée.

Ce n’est pas tout. Comment rangez-vous votre ordinateur ?

Arborescence en râteau, dossiers et sous-dossiers, dessinent ici non point la carte des médiathèques au sein du volume de stockage (elles y sont gravées dans un désordre aléatoire), mais celle de leur indexation dans votre cerveau à vous. L’Explorateur qui est fourni avec le système d’exploitation, en exécutant la cartographie de votre armoire à dossiers personnelle, en en restituant un schéma lisible sur lequel il vient, en outre, plaquer une couche de fonctionnalités, est une interface externalisée de votre programme interne de classification. Très belle invention, qui agit directement sur votre esprit, et vous permet d’oublier sans souci les détails de la géographie de votre documentation, puisque l’ordinateur, lui, se rappelle pour vous.

En outre, tout y est rangé par ordre alphabétique ! Ordre très précieux pour retrouver, à moindres coûts, un document. Simplement, pour bien conserver toute sa pertinence, il nécessite d’être activé dans un milieu des plus homogènes possibles : le dossier, ou répertoire, dans lequel on aura pris soin de ne glisser qu’un certain type de travaux.

L’Explorateur, finalement, c’est une interface de navigation au sein d’une bibliothèque à structure publique et à usage privé. Le roi n’est pas mon cousin.

Par contre, si vous voulez du fatras, si vous voulez du foutoir qui revient toujours, comme la poussière sous les meubles, les feuilles mortes et le mauvais temps, réduisez donc toutes vos fenêtres et regardez bien le Bureau qui vous attend derrière. Cet écran-là est une image de votre propre désordre, ou ordre. Chez certains utilisateurs, le Bureau est une abomination qui ne peut être partagée avec personne. Chez d’autres, il est régulièrement balayé, et tout y est classé selon une logique permettant à chacun de s’y retrouver en quelques secondes.

Car, tandis que l’Explorateur, en vous suggérant une pratique de rangement, vous oblige à faire de l’ordre d’abord dans votre propre tête d’usager de l’informatique, le Bureau, lui, n’impose rien du tout ; il se contente, l’affreux traître, de refléter un aspect de votre personnalité. Du reste, en accueillant ce qui ne rentre nulle part ailleurs, il est le complice de la cave, cet endroit bizarre où s’entassent ce qu’on ne montre pas dans les pièces du haut, mais qu’on ne renie pas non plus. Or, contrairement à sa copine de l’ombre qui ne se dévoile qu’à qui en possède la clef, le bureau claironne ; dès que vous allumez votre machine, il vous exhibe.

Alors, mais au fait, qui est Juliet Ashton ? Et où se trouve cette page 199 ?

Juliet Ashton et la page 199 se trouvent dans un livre dont je suis mortifié qu’il n’ait pas été écrit par une francophone, car c’est un des joyaux de notre humanité : Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, écrit par Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, la tante et sa nièce.

De ce livre épatant, je vous conseille de lire une note hilarante, disponible en anglais, sur le site de Powells Books, et surtout l’interview d’Annie Barrows, seule survivante de ce périple à deux imaginations sur une des Îles Anglo-Normandes.

J’espère que ces deux dames, joyeusement emportées dans un œuvre au blanc qui les illumine, auront droit à des statues. Ou alors, mieux, qu’on en tirera des bustes ! De ces petits bustes que nous poserons ensuite pour aider à retenir ces satanés bouquins qui toujours, sur le côté, s’effondrent quand on ne les coince pas, dans nos bibliothèques, rangées ou non.

 

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

3 pensées sur “Comment rangez-vous votre bibliothèque?

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    25 juillet 2014 à 3 03 05 07057
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    Moi, l’ordre alphabétique je trouve que c’est pour les cons qui classent leur livres dans une bibliothèque jamais visitée. Moi je classe par trip. Un livre m’a fait tripper, il se retrouve telle place. J’aime moins un livre, il se retrouve ailleurs. Mon critère de classement: l’amour.

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    25 juillet 2014 à 5 05 59 07597
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    Un article original, peu banal. On sent l’homme de lettre jusqu’au bout des ongles.

    Vos vêtements, Monsieur Berger, vous les rangez comment?

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    30 juillet 2014 à 9 09 57 07577
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    Je classe mes livres par thème, exemple astronomie, mathématiques, romans; puis par sous thème.

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