Dans la jungle digitale (Philippe Godard)

(Cet article est paru dans Echanges n° 145, automne 2013.)

Désormais, il est vain de discuter de la possibilité ou non du passage de ce monde, de cette culture, de cette civilisation, vers un autre univers, dans lequel le digital tiendrait lieu de technologie fondamentale. Il ne sert à rien d’en discuter car nous vivons déjà l’âge digital. Pourtant, rien n’est joué : l’ère digitale ne fait que commencer ; tout se trouve encore en chantier – et il est plus facile d’arrêter un chantier que de déconstruire ce qui a été élevé ! Surtout : le nouvel édifice suit un plan d’ensemble qui fait du numérique non seulement l’outil fondamental de ce monde, mais aussi son idéologie ; or, cette idéologie ne réussit à s’imposer que par son absence.

Le numérique est devenu l’outil fondamental de ce monde

L’Internet, avec les processus informatiques, logiciels, data centers, câbles, satellites et écrans terminaux qui le constituent, n’est pas qu’un outil beaucoup plus perfectionné que les autres : il est l’infrastructure du nouveau monde en émergence. Il n’est pas anecdotique que nous allions tout récupérer sur le Net, depuis notre formulaire de déclaration d’impôts jusqu’à nos billets de train ou de cinéma. Nous obtenons même, via un moteur de recherche, des renseignements sur tel individu inconnu avec lequel nous aurons demain un rendez-vous de travail. Si nous vivons notre vie via le Net et si nous en venons à nous espionner les uns les autres, c’est bien parce qu’est disponible un outil qui a modifié nos comportements (1).

Nous ne percevons plus de nos semblables ce que notre esprit et nos sens en éveil en induisaient à partir d’apparences physiques ou de traits de caractère ; désormais, nous avons le Web, lieu virtuel où l’on nous dit qui est qui. Ce faisant, nous nous trouvons nous-mêmes assignés à transparence, pour prix de la transparence que nous exigeons désormais des autres. Cette révolution, même si elle était la seule apportée par l’Internet, serait déjà en soi un saut déterminant dans la réification des rapports entre les humains, en nous constituant chacun comme le flic de notre voisin… et de nous-mêmes, dans un processus généralisé d’autocensure.

La révolution digitale ne s’arrête pas à ce stade, déjà en soi préoccupant. Notre espace proche devient « intelligent », ambient intelligence comme l’on dit désormais (2), ce qui consiste à rendre à chaque instant l’environnement de tout être humain propre à la connexion, de façon que chacun puisse surfer sur le Net où qu’il se trouve grâce à son smartphone. Nous ne pouvons plus échapper aux puces RFID ou aux réseaux, wifi, 3G, 4G, etc., qui nous accompagnent à tout moment où que nous soyons. L’outil Internet devient une prothèse au sens fort du terme : nous ne devrions plus pouvoir nous en passer.

Cela fonctionne d’autant mieux que le numérique offre chaque jour une palette de services toujours plus étendue, et se rend de plus en plus utile et nécessaire à chaque instant, jusque dans la possibilité de scanner avec son smartphone un code barre 2D (QR ou datamatrix) afin d’obtenir toutes sortes d’informations sur le paquet de café que l’on envisage d’acheter au moment même où l’on passe devant le rayon « petit déjeuner » du supermarché. Chacun peut d’ailleurs générer ses propres codes barres via internet (3), et participer ainsi à la digitalisation généralisée du monde qui nous entoure…

Le digital comme idéologie

Cet outil devenant si intensément présent dans notre vie quotidienne, il fallait qu’il sécrète sa propre idéologie, le discours de sa nécessité. Cependant, l’idéologie n’a plus bonne presse depuis qu’elle a correspondu à une étape de la construction du capitalisme, étape oubliée au cours de laquelle des idéologies se sont affrontées, faisant vaciller le système à plusieurs reprises ; le capitalisme l’a emporté, mais il distille désormais cette haine de l’idéologie qui n’est pas la moindre de ses contradictions. Car aucun système humain ne semble pouvoir fonctionner sans idéologie le structurant (4).

Est-ce pour combler ce manque qu’Eric Schmidt, le PDG de Google, et Jared Cohen, directeur de Google Ideas, apportent, avec The New Digital Age (5), une contribution majeure à la construction d’une idéologie digitale en en révélant les atouts politiques fondamentaux : contrôle généralisé et apologie de la sécurité comme mode de vie ? L’idéologie digitale apparaît ainsi au grand jour… tout en restant confinée à des cercles spécialisés.

Quelques semaines après la parution de cet ouvrage, Edward Snowden, informaticien ayant travaillé pour la CIA et la National Security Agency américaine, la NSA, révélait l’ampleur gargantuesque (6) de la surveillance planétaire développée par la NSA via son programme Prism, montrant ainsi qu’il fallait bien prendre au sérieux ce que racontent Schmidt et Cohen. Le rôle de la culture numérique aujourd’hui se ramène à une seule facette : sécurité générale absolue, pour le dire dans la langue du pouvoir. Ce que nous traduisons par : servir de paravent « culturel » à une politique de contre-insurrection planétaire.

Ainsi, les dirigeants de Google reconnaissent que l’âge digital va renforcer les capacités de contrôle totalitaire, y compris dans les pays démocratiques qui vont glisser doucement vers des systèmes de plus en plus autoritaires. Schmidt et Cohen vont encore plus loin dans le degré de contrôle-répression que ce dont les Etats-Unis nous ont donné l’« habitude » ; nous en arrivons à un degré d’autocontrôle qui n’a plus rien à envier aux pires régimes totalitaires du xxe siècle. Ils écrivent ainsi que « les différences entre hackers inoffensifs et dangereux (ou entre hackers et cyberterroristes) sont devenues de plus en plus floues dans l’ère post-11-Septembre. Des collectifs décentralisés comme les Anonymous démontrent clairement qu’un amas d’individus déterminés qui ne se connaissent pas les uns les autres et ne se sont pas rencontrés en personne peuvent s’organiser eux-mêmes et avoir un impact réel dans l’espace virtuel (7). » Le danger est identifié : l’individu qui se cache. Et la sentence tombe :

« Au fur et à mesure que les terroristes développent de nouvelles méthodes, les stratèges de l’antiterrorisme devront s’y adapter. L’emprisonnement ne sera pas suffisant pour contenir un réseau terroriste. Les gouvernements doivent décider, par exemple, qu’il est trop risqué que des citoyens restent “hors ligne”, détachés de l’écosystème technologique. Dans le futur comme aujourd’hui, nous pouvons être certains que des individus refuseront d’adopter et d’utiliser la technologie, et ne voudront rien avoir à faire avec des profils virtuels, des bases de données en ligne ou des smartphones. Un gouvernement devra considérer qu’une personne qui n’adhèrera pas du tout à ces technologies a quelque chose à cacher et compte probablement enfreindre la loi, et ce gouvernement devra établir une liste de ces personnes cachées, comme mesure antiterroriste. Si vous n’avez aucun profil social virtuel enregistré ou pas d’abonnement pour un portable, et si vos références en ligne sont inhabituellement difficiles à trouver, alors vous devrez être considéré comme un candidat à l’inscription sur cette liste (8). »

La neutralité devient impossible, et coupable. Telle est la nature profonde de la politique de contre-insurrection, dont la cible n’a jamais été le terroriste ou l’ennemi armé des Etats-Unis, mais le citoyen ordinaire – le terroriste, l’anarchiste, le révolutionnaire ne sont que des épouvantails brandis afin d’apeurer et de rassembler le troupeau. La méthode, bien qu’éculée, fonctionne toujours ; le citoyen ordinaire accepte une augmentation de sa sécurité pour lutter contre le terrorisme ou la marginalité, et il n’interprète pas cette augmentation de sa sécurité comme une limitation insupportable de sa liberté. Le lien n’apparaît pas puisque la vérité, banale elle aussi, claironne que celui qui n’a rien à se reprocher n’a rien à craindre des autorités.

Le système se trouve comme toujours devant deux voies pour contrôler les populations : un contrôle de type « démocratique », ou une contre-insurrection de type fasciste qui aboutit à un transfert du pouvoir à des forces antidémocratiques. La solution a consisté jusque-là à préférer d’abord la première option jusqu’à ce que son échec devienne évident pour la classe dirigeante, qui n’a plus alors qu’à préparer l’opinion afin de l’entraîner vers la seconde option. Voici que Google et la culture digitale apportent une solution nouvelle à cet antique problème, en faisant croire que le fascisme technocratique est aussi démocratique.

Car le contrôle est au cœur de l’idéologie digitale. Antoinette Rouvroy et Thomas Berns parlent de « gouvernementalité algorithmique (9) », et c’est bien de cela qu’il s’agit : amasser des montagnes ­inouïes de données dans de gigantesques data centers ; exploiter ces données immédiatement sur un plan commercial, en traçant des profils types de consommateurs ou de citoyens ; les conserver en vue d’exercer une pression, un contrôle social et policier sur les individus, dont la vie digitale devient première par rapport à la vie réelle sur de très nombreux plans.

La transition vers l’âge digital

Rien n’est joué. Le passage au monde digital tel qu’il s’opère sous nos yeux est révélateur de la décadence, au sens classique du terme, de la démocratie, qui n’existe plus de fait. Des dirigeants d’entreprises privées s’autoproclament leaders du monde, et l’autorité elle-même entre en crise. D’un côté des chefs d’Etat, dirigeants hiérarchiques, de l’autre des « géants de la pensée digitale », de feu Jobs à Schmidt et Cohen, Jeff Bezos (Amazon) ou Zuckerberg (Facebook), qui tirent leur autorité de leur charisme ou de leur rôle incontesté de leaders. Et si l’on ajoute à cet écartèlement de l’autorité globale entre une hiérarchie inopérante à la tête des Etats et des leaders francs-tireurs à la tête des Entreprises, l’illusion, chez les peuples, que la démocratie est le seul système souhaitable, alors la situation devient singulièrement complexe pour tous ceux qui prétendent nous ­diriger.

D’autant que les élites autoproclamées ne semblent plus comprendre quel rôle joue la culture dans les sociétés humaines depuis des milliers d’années, et tendent à abolir cette structuration immémoriale du sociétal. Or, les cultures créent et fabriquent sans cesse du lien, en propageant certaines « valeurs » qui permettent à la société de se constituer en tant que telle. Certes, « valeurs » est un mot piégé ; l’on pense ici aux seules valeurs humanistes et émancipatrices, car ce sont celles qui nous permettent de « faire société ». Rien à voir avec les prétendues valeurs communautaristes des réactionnaires de toutes obédiences qui se lamentent sur un passé qui n’a pas su perdurer ; ce passé ayant enfanté ce présent, il est bien évident que nous ne le regrettons pas (10). Mais la transition vers l’ère digitale se fait dans une jungle dont la seule loi est le « chacun pour soi ».

C’est ainsi que les jeunes générations sont « livrées à elles-mêmes », comme disent les réactionnaires passéistes. Elles se trouvent en réalité livrées à la jungle digitale où prédominent les prédateurs. Dans ce nouveau monde en construction, la question politique revient au premier plan, mais la période que nous traversons – et qui pourrait durer, pourquoi pas, des décennies – est caractérisée par l’incompréhension de tous ceux qui ont fait de la politique leur job principal, partis, syndicats, etc., qui n’aperçoivent pas le rôle structurant de cette idéologie absente, l’idéologie digitale. Dans le pire des cas, ils s’y rallient au nom du réalisme, en arguant de lieux communs : la technologie est neutre, et nous, nous en ferons bon usage, et autres « pensées » du même acabit. La véritable question est que l’idéologie digitale structure la jungle de façon telle que ce sont les seuls prédateurs digitaux qui y trouvent leur pitance, et de choix.

La désillusion des premiers penseurs historiques du Net, comme Andrew Keen dénonçant le « culte de l’amateur » qui règne sur le Web et tue la culture (11), pourrait se dire ainsi : dans l’âge digital émergent, l’absence de contraintes, ressentie par les internautes comme une garantie d’infinie liberté, est le meilleur gage de l’imposition, via les technologies digitales, d’un modèle totalitaire de contrôle social généralisé. Alors que Timothy Leary crut que du chaos émergerait la cyberculture (12), un tout autre phénomène se produit sous nos yeux : du chaos procède un ordre algorithmique totalitaire, négateur de toute culture, digitale ou « classique », humaniste et émancipatrice.

De la profondeur de la jungle digitale naît le Léviathan.

Philippe Godard mercredi 1er janvier 2014

Contact : ph.godard@free.fr

NOTES

(1) La « googlisation » des individus est de plus en plus répandue, et pas seulement chez les recruteurs.

(2) Voir à ce propos, par exemple : http://airlab.stanford.edu/

(4) Lewis Mumford, dans The Myth of the Machine, Harvest/HBJ Books, New York, 1964 [traduction française : Le Mythe de la machine, éd. Fayard, 1973, 2 volumes, NDE], a décrypté l’idéologie qui sous-tend la « Mégamachine », même s’il apparaît que personne ne la dirige vraiment et qu’elle est autonome d’une certaine manière. L’idéologie de la Mégamachine n’est de nos jours et en dernière analyse qu’un développement inouï de la cybernétique (Norbert Wiener, The Human Use of Human Beings. Cybernetics and Society, Da Capo Press, 1950), et se concrétise dans la puissance des algorithmes et la vénération que leur vouent les « décideurs » de tous pays.

(5) The New Digital Age. Reshaping the Future of People, Nations and Business (« Le Nouvel Âge digital. Refaçonner le futur des peuples, des nations et des affaires »), paru le 23 avril 2013, chez Knopf. Pour un article plus conséquent sur la pensée Schmidt-Cohen, voir Le 4e Reich sera cybernétique (pièces et main d’œuvre) ou notre texte Echapper au nouvel âge digital ? (contrebande.org).

(6) Le qualificatif est du Guardian, le quotidien britannique qui a publié les premières informations données par Edward Snowden. Notons que ce dernier n’a rien « révélé » : quelques mois plus tôt, Julian Assange, dans son entretien avec Jacob Appelbaum, Andy Müller-Maguhn et Jérémie Zimmermann, publié sous le titre de Cypherpunks. Freedom and the Future of the Internet (OR Books, 2012), disait déjà, et bien davantage, tout ce que Snowden « révéla » au grand public.

(7) The New Digital Age, p. 163 (traduit par nos soins de l’édition originale en anglais).

(8) Ibid., p. 173, c’est nous qui soulignons.

(9) Voir Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », revue Réseaux, La Découverte, 2013/1 n° 177, p. 163-196.

(10) Nous nous plaçons nettement dans la perspective exprimée par les éditions de la Roue, qui assument l’idée de « transmettre la mémoire d’un futur qui pourrait être ».

(11) Andrew Keen, Le Culte de l’amateur. Comment Internet détruit notre culture, éd. Scali, 2008.

(12) Timothy Leary, Chaos et cyberculture, éd. du Lézard, 1998.

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