De la Wachkyrie à la Vache qui rit®

Créée par Léon Bel, « La Vache qui rit® » a 90ans, et toujours le regard vif malgré son âge avancé. 90 ans au cours desquels son succès auprès des gamins ne s’est jamais démenti en dépit de la concurrence industrielle et de nombreuses tentatives d’imitation, parfois plaisantes à l’image de « La Vache sérieuse® » naguère commercialisée par la Société Grosjean. Mais « La Vache qui rit® » est une coquette qui cache son âge véritable : son histoire commence en effet quelques années avant sa naissance officielle de 1921, dans le fracas des champs de bataille de la Grande guerre…  

Dans les années qui suivent la guerre, les pouvoirs publics constatent chez les Français des carences en calcium et incitent la population à consommer des produits laitiers. C’est alors que germe dans l’esprit de Léon Bel, un industriel jurassien établi à Lons-le-Saunier (Jura), l’idée de créer, en recyclant les excédents de comté et d’emmental, un fromage économique, facile à transporter et à conserver. Avec le concours des frères Graf, des fromagers suisses installés à Dôle et inventeurs d’un nouveau procédé de fonte, il met au point un fromage à pâte molle. Bingo : le nouveau produit répond parfaitement aux objectifs poursuivis par les pouvoirs publics et au cahier des charges que s’était fixé le fromager. Dès 1919, il est commercialisé, sous le nom de Fromage moderne, dans des boîtes en métal ornées d’une vache en pied au faciès hilare…

Le 16 avril 1921, Léon Bel dépose, à l’Office National de la Propriété Industrielle (ancêtre de l’INPI), la marque La Vache qui rit® et un dessin représentant « une vache en pied avec une expression hilare », celle-là même qu’il utilisait sur les emballages du Fromage moderne. Ce dessin, qui contribuera largement au lancement réussi puis au succès durable du produit, l’industriel le doit à un dessinateur et caricaturiste dont il s’est fortement inspiré : le talentueux Benjamin Rabier dont les dessins sont régulièrement publiés dans la revue satyrique L’Assiette au Beurre. Car la Vache existait déjà : Léon Bel l’avait rencontrée durant la Grande guerre sur les champs de bataille. Affecté au Train (nda : la logistique), dans un régiment RVF, autrement dit spécialisé dans le « Ravitaillement en Viande Fraîche », l’industriel avait été fort amusé par le dessin d’une vache hilare qui, à l’initiative de l’État Major, était venu orner, en guise d’insigne de reconnaissance du RVF, les camions de ravitaillement à l’issue d’un concours gagné par Benjamin Rabier. La vache au sourire moqueur avait été très vite adoptée par les troupes. Mieux : les soldats français, portés à la rigolade, l’avaient surnommée Wachkyrie, une manière amusante et… vacharde de railler les Walkyries, ces héroïnes guerrières de la mythologie germanique adulées par l’ennemi.

En 1922, La Vache qui rit® n’a toutefois pas encore trouvé son véritable look : elle est toujours en pied et son pelage, tantôt blanc, tantôt marron, manque de séduction. Conscient de ses limites créatives, Léon Bel décide de renoncer à son propre dessin déposé à l’ONPI. Á l’issue d’une consultation lancée auprès de plusieurs dessinateurs, il choisit le dessin de… Benjamin Rabier et l’envoie à l’imprimeur Pierre Vercasson auquel il demande de collaborer pour améliorer ce qui peut l’être en donnant à l’animal un aspect plus original. C’est alors que l’inventif Pierre Vercasson, particulièrement inspiré, dote la vache d’une superbe robe rouge et la pare de boîtes de fromage mises en abyme en guise de pendentifs d’oreilles. Homme d’affaires avisé, il en dépose le dessin à son propre nom pour faire valoir sa part de création. Il en résulte un procès, gagné par Pierre Vercasson en 1923. Le fromager est contraint de verser un dédommagement substantiel à l’imprimeur. Mais la voie est désormais totalement libre et Léon Bel définitivement propriétaire du dessin qui va assurer la prospérité des Fromageries Bel.

Le reste relève de l’histoire d’un produit industriel qui, très vite, trouve son public et, au fil des années, conquiert la France puis la planète entière*, en adaptant son nom à la langue locale, de The Laughing Cow® à Die lachende Kuh® en passant par La vaca que ríe® ou Krowka Smieszka® et autres dénominations bien plus exotiques. Toujours coquette, La Vache qui rit® évolue avec le temps, rognant ses cornes ici, lustrant sa robe là, se faisant liposucer un jour et botoxer un autre pour maintenir au top son image de star des étals B.O.F.** Cela lui vaut des dizaines de visuels différents dont bien peu de tyrosémiophiles peuvent se vanter de posséder la collection complète. Et ce n’est assurément pas fini : La Vache qui rit® a encore de longues et belles années devant elle, de quoi orner de nouvelles vitrines sous le regard toujours ironique de la belle jurassienne aux boucles d’oreilles.

Reste la question qui taraude l’humanité depuis 90 ans : pourquoi la Vache qui rit rit-elle ?

La Vache qui rit® est évidemment présente au Canada, et notamment au Québec où elle est apparue à la fin des sixties. Depuis l’été 2007, elle est produite en sous-traitance avec du lait canadien par la Fromagerie Bergeron à Saint-Nicolas

** B.O.F. = beurre, œufs, fromage

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