De l’art subtil de l’automystification

MONOLECTE

Je commence à comprendre que je viens de passer l’essentiel de ma vie à 
tenter de faire entrer une clé carrée dans une serrure triangulaire.
 Forcément, ça n’a pas marché.

Plus on 
nous exhorte à être nous-mêmes, plus on nous apprend à nous conformer à la
norme. C’est terriblement vrai pour l’apparence : exhibe ton 
particularisme profond en portant le pantalon ou les pompes produites à des 
millions d’exemplaires dans une usine lointaine dont on ne veut rien savoir.
C’est vrai pour les corps, que l’on dresse à coup de régimes et de bistouris, à
tel point que les plus exposés à la dictaturede l’apparence, comme les actrices de cinéma, finissent par tous se
ressembler, comme une armée de clones. Et c’est même vrai pour nos esprits,
modelés à longueur de temps par les préceptes du petit écran, rééduqués par les
psychotropes officiels et recommandés par l’Académie de Médecine pour des
humeurs étales et civilisées, colonisés par les discours creux et les
directives de l’ensemble du corps social qui t’enseigne depuis ton plus jeune
âge comment bien te comporter, comment bien exister, comme être un gentil petit soldat parmi tous les
autres, unique, forcément unique, mais à coup sûr, totalement remplaçable,
interchangeable et donc, forcément, dispensable.

 PETIT GUIDE DU SAVOIR-ÊTRE

Je me demande à quel moment la diversité humaine a cessé d’être désirable.
Probablement au moment où les discours se sont mis à la célébrer. Plus on
chante l’individualisme, le particularisme, le droit à la différence et plus la
norme devient totalitaire.

Longtemps, j’ai cherché du travail. Enfin, j’ai surtout cherché ma niche. Une
place pour exister, accomplir et gagner ma vie. Déjà, à l’école, c’est toujours
de répondre aux attentes des profs qui paie le plus, même si une touche
d’originalité, mais dans les limites de l’écart type toléré, reste appréciable
et appréciée pour distraire de la routine. Puis arrive le moment où être bien
sorti du moule paie le plus : l’entrée dans le monde du travail, le vrai
monde des grands. Le monde des petites cases dans lesquelles tu dois t’acharner
à entrer, coûte que coûte. D’où les innombrables ateliers de Pôle
Emploi où l’on t’explique comment te distinguer de la masse immense des
laissés pour compte en employant strictement les mêmes mots, les mêmes
tournures, les mêmes méthodes que tout le monde.
Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : le recruteur est timide, frileux,
vite effrayé par la nouveauté, rassuré de retrouver ce qu’il connaît. Le
recruteur n’aime rien tant que de se recruter lui-même, dans un invraisemblable
et complexe jeu de miroirs narcissiques.
Ce qui est logique.
Qu’est-ce qui est au sommet de la chaîne alimentaire du monde du
travail ?
Le patron.
Et qu’est-ce qu’il désire comme collaborateurs ?
Les meilleurs.
Et qui sont les meilleurs dans un système hiérarchique ?
Ceux qui ressemblent au patron.

Autrement dit, l’entreprise est le haut lieu de la reproduction, ad
nauseam, du même Homo
œconomicus. Et c’est d’autant plus vrai que tous les discours de
façade prétendent le contraire. Plus on en appelle à l’innovation, à la
créativité, à la diversité comme moteurs naturels de l’entreprise et plus on
recrute encore et toujours le même prototype de l’homme blanc de la classe
moyenne, caractérisé par un profil psychologique de pointe : celui qui a
confiance en lui, qui sait exactement ce qu’il est, qui est toujours plein de
projets, qui sait rebondir et qui sait surtout se vendre.

CONFIANCE EN SOI

Je n’ai jamais très bien compris le concept. Enfin, si, je le conçois, mais
c’est quelque chose qui heurte fondamentalement mon moi profond. Cette capacité
à être sûr de soi, de ses talents, de ses compétences, même et surtout
confronté à l’adversité. La conscience de sa propre valeur. La très probable
conscience de l’échelon de la pyramide sociale auquel on peut légitimement
aspirer, le sens de sa place, l’aptitude à la revendiquer, savoir rester droit
dans ses bottes, ne pas se laisser déstabiliser dans des environnements
hostiles, la tranquille certitude de son mérite personnel.
J’en suis totalement dépourvue.
C’est même le degré zéro de la connaissance que j’ai de moi-même et que les
autres me renvoient sans complaisance. Comment être sûre de quoi que ce soit
dans un monde mouvant, fluctuant et insaisissable ? Quelle arrogance folle
que de savoir avec précision ce que l’on vaut quand la valeur des choses dépend
intrinsèquement du regard et du désir des autres ! Quel complexe de
supériorité te permet de ne jamais douter de toi ? Dans quelle rigidité de
l’esprit sont sculptées les certitudes dont tu te nourris et que tu renvoies
sans l’ombre d’une hésitation à la face du monde ?
Je ne suis que doutes et interrogations, analyse et introspection, j’évolue
sans cesse dans un univers complexe où les devins d’hier seront les
intouchables de demain. Pas de certitudes auxquelles se raccrocher comme à une
bouée, juste la monstrueuse capacité à évoluer dans un environnement en
mutation.

CONNAISSANCE DE SOI

Ou plutôt aptitude à évoluer sans effort dans les QCM, à se contorsionner pour
rentrer dans un nombre limité de petites cases, inflexibilité d’une
personnalité d’airain que rien n’atteint, rien ne touche, rien ne change.
Je suis infoutue de me définir en une phrase ou encore moins en un titre ou une
fonction. Je suis multiple, je suis curieuse, je suis comme l’eau qui prend la
forme de tous les récipients. Chaque jour, chaque expérience, chaque rencontre
me retournent, me bouleversent et me changent. Profondément. J’interagis sans
cesse avec le reste du monde, avec le reste des gens. Je suis aujourd’hui déjà
différente d’hier et j’ignore totalement ce que je serai demain. Je suis en
mouvement, dans le dialogue permanent, dialogue intérieur qui construit chaque
jour un peu de moi-même, dialogue diffus, au hasard des circonstances, des
moments, des pensées, des êtres, des périodes.
Je ne suis pas et je ne serais jamais, parce que toujours en construction,
toujours en gestation de l’autre, toujours en devenir, ni un roc, ni un saumon,
juste un fétu qui danse avec le courant.
Je m’adapte. Et je me transforme. Jamais dans la stase et la certitude,
toujours dans le changement et la sinuosité.

SE VENDRE

L’acte ultime de la marchandisation des êtres : se penser comme un produit et en tant que tel,
se standardiser jusqu’à avoir un prix.
Certains sauraient vendre un congélateur à un Inouit ou un bol de sable à un
Bédouin. J’aurais la plus grande peine à convaincre un naufragé du désert à me
prendre un verre d’eau.
Il y a quelque chose de nécessaire à l’art de la transaction et ce quelque
chose, je ne l’ai manifestement pas. Peut-être justement de l’ordre de cette
fameuse confiance en soi qui fait que l’on entraîne les foules à sa suite, même
si on ne leur promet jamais que du sang et des larmes. Ou des vierges offertes.
Des pavillons F5. Un aperçu du confort petit-bourgeois. La fin de la peur et de
l’incertitude. Tout et n’importe quoi. Tout se vend, tout s’achète, nous devons
tous être des VRP multicartes.
Je trouve un peu vaine cette idée d’un monde uniformément peuplé de
commerciaux. Pas par rapport au métier lui-même. Mais à l’injonction qui nous 
est faite de tous savoir l’exercer instinctivement.

En fait, il n’y a rien de pire que de devoir se vendre soi-même, les
prostituées en savent quelque chose. Mais encore pire, c’est de devoir le faire
quand on n’est pas de cette race des seigneurs, de ceux qui sont suffisamment
emplis de cette estime de soi qui leur permet justement de faire inlassablement
l’article de leur propre personne.
J’ai toujours pensé que les services nationaux de placement des chômeurs, avec
leurs séances de coaching (“deviens un winner en autopromotion
permanente”), leurs stages de formatage (“voici comment rédiger la lettre
et le CV de tout le monde, mais en faisant en sorte de se distinguer, la
contradiction est interne à la proposition de départ !”), leurs bons
conseils (“soyez plus dans la norme, pour mieux vous distinguer”) et leurs
petites annonces (auxquelles nous sommes des centaines à klaxonner de façon
redondante) font très exactement le contraire de ce qu’il faudrait :
placer les chômeurs.
Autrement dit, les conseillers devraient être nos agents, ceux qui battent la
place du marché pour vanter la camelote, ceux qui démarchent le patron en
soulignant nos qualités insoupçonnées.
Alors que se vendre soi-même revient à se détailler dans un miroir, à faire
l’addition des petits trucs qui nous agacent et ne cadrent pas avec l’ensemble,
à faire l’inventaire de nos défauts. Là aussi, c’est le regard extérieur qui
change tout, c’est lui qui voit ce que nous sommes incapables de concevoir tout
comme, écoutant de l’intérieur, nous n’avons jamais accès au vrai timbre de
notre voix.

ON NE CHANGE PAS UNE ÉQUIPE QUI PERD

Alors quoi ? Le monde de l’entreprise se serait-il peuplé que de gens sûrs 
d’eux, qui savent qui ils sont et qui savent se vendre ? 
J’ai un doute affreux.
Je crois plutôt qu’il n’y a de place que pour la reproduction du modèle unique 
et qu’en dehors de ceux qui sont pétris de certitudes, il doit y en avoir un
bien plus grand nombre qui a appris à faire semblant. Des suffisants et des
 acteurs. Voilà ce à quoi la course à l’échalote du monde moderne nous a 
réduits. Sans jamais se poser la question de ce dont on se prive en écartant
 d’office tous les autres; les timides, les rêveurs, les introvertis, les 
délicats, les émotifs, les sensibles, les hésitants, les changeants, les 
créatifs, ceux qui transgressent les normes, ceux qui pensent en dehors du 
cadre, ceux qui sont animés d’autres envies, ceux qui sont mus par d’autres
 élans.

Non, on continue à reproduire la norme pour calmer sa peur de l’inconnu, pour
se rassurer et se réassurer soi-même, s’autoconvaincre que l’on est le meilleur
choix, la meilleure façon d’être, de penser, de fonctionner, de produire, de 
vivre.
Des autosatisfaits, des camelots et des imitateurs. 
Avec le résultat que l’on connaît.

MONOLECTE

Janvier 2012

 

Une pensée sur “De l’art subtil de l’automystification

  • avatar
    31 mars 2013 à 11 11 31 03313
    Permalink

    Je ne comprend pas tous ces doutes de soi.

    Est-ce que de s’accepter tel qu’on est constamment n’y change rien? En réalité le seul en qui je ne doutes pas est moi-même. Que j’aie raison ou pas n’y change rien. Je m’accepte comme je suis. Si les autres ne sont pas d’accord, ça les regarde.

    André Lefebvre

    Répondre

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