Denis Collin, les impérialismes et leurs contradictions

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MICHEL PEYRET :

Donc, démontre Denis Collin, il n’y a pas UN capitalisme mondial, mais un système « national-mondial » dans lequel les divers groupes capitalistes – qui restent fondamentalement liés à une base nationale, même si la classe capitaliste est largement transnationale – coopèrent et se livrent en même temps à une concurrence acharnée.Les autres pays capitalistes ne sont pas de malheureuses bourgeoisies opprimées par les horribles Yankees. Si la Russie de Poutine rêve d’un retour à l’empire tsariste et se contente pour l’instant de consolider ses frontières et évitant que les pays traditionnellement dans l’orbite russe (comme l’Ukraine) ne prennent le large, l’impérialisme russe reste un impérialisme de second ordre, en dépit d’une puissance militaire tout à fait sérieuse et qui a fait l’objet de toutes les attentions du Kremlin après le délabrement de l’ex-Armée Rouge. La Chine peut aussi être caractérisée comme une puissance impérialiste. Après avoir été spécialisée dans l’exportation des marchandises, elle donne aujourd’hui une place de plus en plus importante à l’exportation des capitaux et son capital industriel est en même temps un capital bancaire et donc financier. Les lecteurs attentifs auront reconnu dans ces traits les caractéristiques fondamentales de l’impérialisme selon Lénine. Il suffit de considérer la politique d’investissement des groupes chinois, notamment en Afrique pour comprendre que le terme d’impérialisme n’est pas usurpé… »

Reprenons l’analyse pertinente de Denis Collin…

 

La Sociale

En finir avec les théories du super-impérialisme et de la division du monde en camps
Remarques liminaires sur l’insondable bêtise d’une partie de la gauche radicale
Par Denis Collin • Actualités • Vendredi 06/05/2016

Dès 1911, Karl Kautsky, le « pape » du « marxisme orthodoxe » avait avancé la thèse selon laquelle les conflits entre puissances impérialistes pourraient bien s’estomper pour laisser la place à un « super-impérialisme » dont la constitution renvoyait la révolution socialiste au moins au calendes grecques. Cette thèse a été combattue par Rosa Luxemburg et par Lénine avant d’être réfutée tragiquement par les événements historiques : le super-impérialisme avait accouché d’un conflit mondial entre les principales puissances impérialistes. Mais les idées fausses ont la vie dure. Quand on parle de l’impérialisme aujourd’hui, généralement, dans les milieux de la gauche radicale et contrées circonvoisines, on ne parle par du concept abstrait d’impérialisme mais bien de l’impérialisme US et de ses alliés. Il n’y aurait bien qu’un seul impérialisme ! Et face à lui se dresserait toutes sortes de régimes et de mouvements qui, pour être très imparfaits, seraient néanmoins des adversaires de l’impérialisme et formeraient une sorte de « camp anti-impérialiste ». Cette thèse connaît de nombreuses variantes : la stratégie maoïste de l’encerclement des villes du monde par les campagnes du monde ou une version plus prolétarienne, celle que défendait Mussolini pour soutenir l’entrée en guerre de l’Italie, le combat des « nations-prolétaires » contre les impérialistes. C’est quelque chose du même genre qui vertèbre (si on peut dire) les « campistes » d’aujourd’hui : les États-Unis, c’est le mal et donc les ennemis des États-Unis c’est le bien. L’Iran et la Russie de Poutine se voient promus au rang d’avant-garde de l’anti-impérialisme. La deuxième puissance capitaliste du monde, la Chine est même admise au club des anti-impérialistes. Cette vision binaire qui sert de guide en politique internationale à une vaste gamme de groupes politiques, depuis certains ultra-gauche jusqu’à l’extrême droite de genre Soral ne vaut évidemment rien du tout. Elle n’est que l’envers de la vision du monde élaborée au Pentagone et reprise par les dirigeants européens, la vision du monde qui oppose le camp du Bien (les États-Unis et les démocraties occidentales et leurs alliés du moment) et le camp du Mal, c’est-à-dire tous les autres auxquels il faudrait apporter les bienfaits du capitalisme libéral.

Ce que toutes ces visions binaires du monde camouflent soigneusement, c’est le fait majeur qu’est la crise profonde du « leadership » américain. Dans le Monde Diplomatique du mois de mai 2016, il y a un intéressant article intitulé : « Les États-Unis sont fatigués du monde ». L’auteur, Benoît Bréville semble assez curieusement regretter que la première puissance capitaliste ne veuille plus assumer ses responsabilités au Proche-Orient : « les États-Unis peuvent-ils décréter du jour au lendemain qu’ils ne veulent plus d’un leadership qu’ils ont forgé à la force des canons pendant soixante ans ? Peuvent-ils se détourner, sans aucun état d’âme, sans aucune réparation (compensation financière, soutien diplomatique, mise en place d’une coopération fondée sur le juste échange, etc.), d’une région qu’ils ont patiemment déstabilisée ? » Les tergiversations d’Obama au Proche-Orient autant que la volonté de retour aux préoccupations purement nationales chez des deux candidats républicains (Cruz et Trump, avant que Cruz ne jette l’éponge) seraient les expressions d’une phase de désengagement de la politique américaine. Trump le dit sans ménagement à propos du Proche-Orient : « Nous y dépensons des milliers de milliards de dollars, alors que l’infrastructure de notre pays est en train de se désintégrer ». Être le « maître de monde », c’est au-dessus des moyens des États-Unis. Voilà la réalité dont il faut partir. Cette crise est d’abord économique : la puissance relative des USA a fortement décliné au cours des décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce déclin est devenu patent à la fin des années et s’est manifesté avec éclat lorsque Nixon (déclaration du 15 août 1971) a été obligé de reconnaître que le dollar n’était plus « as good as gold » et donc devenait une monnaie à cours forcé dans un régime des changes flottants. La décision de Nixon était le conséquence inéluctable de l’accumulation des déficits américains et de l’accumulation des réserves en dollars dans les banques des pays « amis » mais aussi concurrents. La crise pétrolière de 1973 découle de cette situation et l’aggrave. La crise des « subprimes » a confirmé la faiblesse structurelle du capitalisme américain, élément central de la grande « dévalorisation » qui menace le mode de production capitaliste. Contrairement à ce qui se dit dans les milieux « autorisés » tout autant que dans la « gauche radicale », les États-Unis ne sont pas les maîtres du monde et l’idée d’un « monde unipolaire » installé après l’effondrement de « l’empire soviétique » est le produit d’une vision idéologique ou d’une incapacité foncière à percevoir la réalité telle qu’elle est.

Le mode de développement du capital instauré sous le nom de « néolibéralisme », c’est-à-dire reposant sur la libéralisation des marchés de capitaux, l’interpénétration croissante de tous les secteurs de l’économie mondiale et le développement fantastique de la « production » de capital fictif, s’il semble bien impulsé par les États-Unis et, secondairement par la Grande-Bretagne, a produit une situation très complexe et l’émergence de concurrents sérieux qui veulent faire valoir leurs droits à avoir leur place soleil sur le marché mondial. La Chine est devenue la deuxième puissance économique de la planète … et le premier créancier des États-Unis. En 2011, la Chine détenait 1611 milliards de dollars en actifs américains, soir le quart de la dette de ce pays. Même si Pékin a depuis restructuré ses actifs en diminuant sa part dans la dette américaine, l’affaire est tout de même sérieuse. Le Japon, qu’on oublie un peu aujourd’hui après qu’il ait fait figure de monstre menaçant de tout dévorant à la fin du siècle passé, détient encore près de 20 % de la dette américaine. Le Brésil, mal en point aujourd’hui, détenait 5 % de la dette américaine en 2011. L’Arabie Saoudite, fidèle alliée des États-Unis exerce sur le gouvernement américain un véritable chantage à la dette : le gouvernement rend public le rapport qui établit la responsabilité au moins partielle de certains dirigeants saoudiens dans les attentats du 11 septembre 2001, les dirigeants de Riyad menacent de se débarrasser de leurs bons du trésor américains et d’autres actifs pour la modique somme de 750 milliards de dollars… La Russie joue aussi sa propre carte depuis que, en partie grâce à l’habileté de Poutine, elle a échappé au sort que lui avaient promis les dirigeants politiques et financiers des États-Unis, celui d’une colonie américaine dépecée par tous les vautours de Wall Street et d’ailleurs.

Donc il n’y a pas UN capitalisme mondial, mais un système « national-mondial » dans lequel les divers groupes capitalistes – qui restent fondamentalement liés à une base nationale, même si la classe capitaliste est largement transnationale – coopèrent et se livrent en même temps à une concurrence acharnée.

Les autres pays capitalistes ne sont pas de malheureuses bourgeoisies opprimées par les horribles Yankees. Si la Russie de Poutine rêve d’un retour à l’empire tsariste et se contente pour l’instant de consolider ses frontières et évitant que les pays traditionnellement dans l’orbite russe (comme l’Ukraine) ne prennent le large, l’impérialisme russe reste un impérialisme de second ordre, en dépit d’une puissance militaire tout à fait sérieuse et qui a fait l’objet de toutes les attentions du Kremlin après le délabrement de l’ex-Armée Rouge. La Chine peut aussi être caractérisée comme une puissance impérialiste. Après avoir été spécialisée dans l’exportation des marchandises, elle donne aujourd’hui une place de plus en plus importante à l’exportation des capitaux et son capital industriel est en même temps un capital bancaire et donc financier. Les lecteurs attentifs auront reconnu dans ces traits les caractéristiques fondamentales de l’impérialisme selon Lénine. Il suffit de considérer la politique d’investissement des groupes chinois, notamment en Afrique pour comprendre que le terme d’impérialisme n’est pas usurpé. C’est un peu moins vrai pour l’Inde qui reste très auto-centrée et se trouve assez loin à la traîne derrière la Chine.

À côté de ces géants apparaissent de nombreuses puissances régionales qui, pour n’avoir pas la force de frappe militaire ou financière des précédents, font aussi valoir activement leurs revendications. C’est le cas du Brésil, mais aussi de l’Iran, des pétro-monarchies du Golfe ou encore la Turquie. Ramener chacun de ces pays à un « camp » est d’un absurdité sans nom. Le plus comique est que ceux qui se livrent à ce genre d’opération se retrouvent assez vite le bec dans l’eau. La Syrie était l’alliée des États-Unis pendant la guerre du Golfe de 2003 ; elle a même abrité des prisons de la CIA. Et la voilà alliée de Poutine et badigeonnée « anti-impérialiste » par les partisans de la théorie des camps, jusqu’à ce que Poutine se mette d’accord avec Obama pour un certain partage des tâches. L’Iran, grand Satan d’hier devient la nouvelle pièce maîtresse du jeu régional des « Occidentaux ». L’Arabie Saoudite, de son côté, mène une bataille militaire au Yémen et diplomatique pour faire pression sur les États-Unis et rester le partenaire privilégié.

Un des arguments favoris des « campistes » est de diviser le monde en deux camps, les alliés d’Israël, les sionistes, et les ennemis d’Israël qui seraient ipso facto des amis des Palestiniens. L’obsession anti-israélienne de toute une partie de la gauche fait peine à voir. Certains vont même jusqu’à soupçonner le gouvernement américain d’être aux ordres d’Israël par l’intermédiaire du puissant « lobby » juif américain. On repère vite derrière cet anti-impérialisme de façade le vieil antisémitisme. Au risque d’être désagréable pour nombre de nos amis de la gauche anit-impérialiste, il faut tout simplement dire que la question d’Israël est une question assez subalterne dans le jeu des impérialismes, mais tout autant dans le jeu des États dits « arabes » ou musulmans non arabes (comme l’Iran, le Pakistan, etc) qui se moquent du sort des Palestiniens comme de leur première chemise. Les dirigeants israéliens ne croient pas vraiment à la menace nucléaire iranienne mais l’accord entre les Occidentaux et l’Iran leur a clairement montré leur marginalisation dans le jeu moyen-oriental.

On pourrait continuer ainsi à démonter tous les poncifs des pseudo-analyses d’un gauche prétendument radicale. La question ukrainienne a donné de bons exemples des inepties du « campisme ». Au motif (avéré) que les Occidentaux ont manœuvré dans les fameuses « révolutions orange » et alléguant la présence d’éléments d’extrême-droite dans le gouvernement issu des manifestations de Maïdan, les anti-impérialistes nous ont invités à soutenir Poutine et les agressions russes contre l’Ukraine, Poutine, le grand ami tous les mouvements d’extrême-droite en Europe, promu soudainement général en chef de l’armée de l’antifascisme… Il devrait pourtant être évident, du point de vue des principes simplement démocratiques, que le droit de l’Ukraine à disposer d’elle-même est un droit intangible, quels que soient les dirigeants corrompus dont elle est affligée aujourd’hui comme hier. En même temps, il faut comprendre que les manœuvres de Poutine résultent d’un ensemble de facteurs géopolitiques dans lesquels les puissances « occidentales » ont une lourde responsabilité, ce qui explique aussi le soutien que Poutine recueille dans la population russe. Poutine apparaît comme celui qui rend sa dignité russe après les années honteuses qui ont suivi l’effondrement de l’URSS et la politique de l’Union européenne à l’égard de la Russie a été depuis plusieurs années d’une bêtise insigne – digne des cervelles vides de nos dirigeants.

Bref, on n’est pas obligé de voir le monde uniquement en noir et blanc, sans couleur et même sans nuances de gris. On est encore moins obligé de remplacer toute compréhension du réel par la mythologie de l’affrontement du camp du Bien et du camp du Mal. On peut renoncer sans mal à la théorie maoïste de l’encerclement des villes par les campagnes et réviser sérieusement la théorie trotskyste de la révolution permanente. Il n’est pas interdit d’essayer d’être intelligent pour comprendre le monde réel dans lequel nous sommes, pour procéder à « l’analyse concrète des situations concrètes » dont Lénine disait qu’elle l’âme vivante du marxisme !

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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