Des roses blanches pour… Berthe Sylva

Il y 70 ans disparaissait, au terme d’une existence romanesque, l’une des voix les plus emblématiques de la chanson française réaliste : celle de Berthe Sylva. Si de nos jours ses chansons sont largement méconnues des jeunes, 20 ou 30 ans après sa mort, ses titres les plus célèbres tiraient encore des larmes à ceux, adultes et gamins, qui les entendaient sur les ondes de la TSF…

Aujourd’hui encore, il est difficile d’écouter sans émotion Les roses blanches. Écrite par le parolier Charles-Louis Pothier sur une musique de l’accordéoniste Léon Raiter en 1927, cette complainte mélodramatique a marqué le sommet de la carrière de Berthe Sylva et lui a définitivement ouvert le panthéon des chanteuses. Reprise par d’autres artistes comme Lucienne Delyle, Jean Lumière, Édith Piaf ou Tino Rossi, pour ne citer que les plus connus, la tragique histoire du petit garçon et de sa maman s’est vendue à des millions d’exemplaires ; elle a même, dans les années 60, été mise à la sauce yéyé par Les Sunlights dans une version malheureusement beaucoup trop anémique.

Berthe Faquet serait née le 7 février 1885 à Gouesnou, un village proche de Brest. La métropole de l’ouest breton est alors une ville presqu’entièrement tournée vers la mer, entre son port de commerce ouvert sur la rade et, nichés dans les replis de la rivière Penfeld de part et d’autre du château médiéval, son port de guerre et son arsenal militaire. Une ville aux bistrots innombrables où se pressent, notamment dans le quartier de Recouvrance, le port de commerce, et la partie basse de la célèbre rue de Siam*, ouvriers, marins et prostituées. On trouve également dans la ville quelques cabarets et brasseries dans lesquels se produisent amuseurs publics ou chanteuses en quête de notoriété.

Renonçant à la voie tracée par la tradition familiale – « chez les Faquet on était marin ou instituteur », confira un jour la chanteuse à l’un de ses paroliers, Max Vière –, la sœur aînée de Berthe décide, au désespoir de ses parents, d’entamer une carrière de chanteuse de cabaret, faute d’attirance pour l’enseignement, et faute évidemment de pouvoir servir dans La Royale ou la marine de commerce. Un milieu où, affirment avec une mâle autorité les porteurs de marinière ou de pompon rouge, « on n’embarque pas de poulies coupées** ». Plus douée que sa sœur, Berthe suit tout naturellement le même chemin en provoquant une nouvelle désillusion chez ses parents. Elle se produit tout d’abord en compagnie de son aînée dans un cabaret de Saumur, puis vole de ses propres ailes à Angers où elle connait ses premiers véritables succès avec des airs en vogue.

On n’a pas tous les jours vingt ans

Saumur et Angers, c’est bien, mais Paris c’est tellement mieux ! Montée dans la capitale, le jeune bretonne se présente au culot au cabaret Parisiana où l’on recrute, a-t-elle lu dans un journal, des « petites femmes » pour chanter dans une revue. Coup de chance, Berthe est embauchée. Quelque temps plus tard, un nouveau coup de chance l’attend à sa sortie de scène : la vedette ayant été indisposée, Berthe l’a remplacée et s’est taillé un beau succès, décrochant du même coup un engagement pour… l’Amérique du Sud. Comme la très émouvante Fréhel plus tard, mais dans un contexte moins sordide, Berthe Sylva parcourt le Brésil et l’Argentine, puis la Russie, la Roumanie et l’Égypte où elle peut, semble-t-il, vivre de son art.

Mais Paris lui manque. Revenue dans la capitale avant la Grande guerre, c’est là qu’elle entend faire carrière. On la voit notamment au Casino de Montmartre, au Casino Montparnasse, puis, dans les années 20, au Caveau de la République où elle bénéficie d’un engagement durable avant de devenir, grâce à Léon Raiter, une vedette de Radio Tour-Eiffel en 1929. Berthe Sylva est alors au sommet de sa notoriété et ses disques, propulsés au sommet du box-office par le succès phénoménal de On n’a pas tous les jours vingt ans et surtout Les roses blanches se vendent comme des petits pains. Berthe Sylva multiplie les tournées et se produit dans les plus grands music-halls de Paris (Pacra, le Bataclan, la Gaîté-Montparnasse) et de province, notamment l’Alcazar de Marseille où elle chante à plusieurs reprises et enregistre un triomphe à chacune de ses apparitions. Des succès tellement spectaculaires que la chanteuse s’installe définitivement dans la cité phocéenne après la signature de l’Armistice de 1940.

C’est le début d’une vertigineuse descente aux enfers : en moins d’un an, Berthe Sylva sombre dans un incroyable dénuement. Née dans un port, elle meurt dans un autre port, Marseille, le 26 mai 1941, pauvre et complètement rongée par l’alcool.

Un destin analogue détruira Fréhel dix ans plus tard, comme s’il existait, quelque part, une fatalité tragique pour ces femmes qui, souvent avec leurs tripes, ont chanté la misère et les tourments de la vie des humbles, ouvrant la voie à la grande Édith Piaf, une autre écorchée vive qui connaîtra, elle aussi, un destin tragique.

* Ces quartiers ont été très largement bombardés et détruits en août et septembre 1944, recevant « une pluie de fer, de feu, d’acier et de sang » écrira Prévert dans un inoubliable poème que chanteront Barbara ou Les Frères Jacques en situant, au cœur du déluge, la rue de Siam. En quelques semaines, 90 % du centre-ville de Brest a été détruit !

** Poulies coupées : appellation triviale et… imagée utilisée par les marins pour désigner les femmes. Assez fréquente dans les chants de marins.

Lien musicaux Berthe Sylva :

Les roses blanches

On n’a pas tous les jours vingt ans

Frou-frou

Le tango des fauvettes

Mon vieux Pataud

Autres liens musicaux :

Les roses blanches par Les Sunlights

Barbara par Les Frères Jacques

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