Du bac de Julie à l’épée d’Anne : le temps des pionnières

Le 16 juin débutent en France, avec la philosophie, les épreuves du bac 2011. Seront appelés à plancher, toutes filières confondues, environ 654 000 élèves des deux sexes. Une mixité qui, depuis des lustres, n’étonne plus personne. Il aura pourtant fallu attendre l’année 1861 pour qu’une Vosgienne énergique et tenace décroche le premier baccalauréat féminin de l’histoire de notre pays. D’autres évènements symboliques du même type ont suivi, à différents niveaux de l’éducation, de la culture et des sciences, et permis aux femmes de combler progressivement le retard accumulé. Retour sur quelques-uns de ces évènements…

Il y a 150 ans, Julie Daubié, jeune femme originaire de Fontenoy-le-Château (Vosges), entre dans l’histoire en devenant la première bachelière de France. Née dans une famille bourgeoise le 26 mars 1824, Julie s’intéresse très tôt à la condition ouvrière, et notamment aux familles des employés de la manufacture royale de Bains-les-Bains (fer étamé) où son père exerce la fonction de caissier. En 1844, elle obtient son brevet d’enseignante sous la forme d’un « certificat de capacité ». Quelques années plus tard, en 1859, elle publie un essai, intitulé La femme pauvre au 19e siècle, qui marque un tournant dans sa vie. Couronné d’un premier prix par l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Lyon, ce travail lui donne des ailes pour solliciter une inscription à l’Université. Refusée dans la capitale en raison de son sexe, Julie se tourne vers la métropole lyonnaise où sa candidature est acceptée.

C’est dans cette ville, le 16 août 1861, que Julie Daubié se soumet, pour tenter de décrocher un baccalauréat-ès-lettres, au jugement de 10 examinateurs, chacun muni d’une boule comme le veut alors la procédure. Boule blanche : avis favorable ; boule rouge : abstention ; boule noire : avis négatif. C’est ainsi que Julie Daubié, avec 3 boules blanches, 6 rouges et 1 noire devient la première bachelière de France. Mais une bachelière sans diplôme, le ministre Gustave Rouland refusant de le valider par crainte du ridicule ! Il faut une campagne de presse et la pression de l’entourage de l’impératrice Eugénie pour que le misogyne et récalcitrant ministre, surmontant son préjugé, signe enfin le parchemin le 17 mai 1862, après 9 mois de retard !

De Marie Curie à Jacqueline de Romilly

Stockholm, le 10 décembre 1903, jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel, le père de la… dynamite. Ce jour-là, Marie Curie (1867-1934) ouvre un extraordinaire chapitre dans l’histoire, non seulement française mais universelle, des Sciences physiques en devenant la première femme à recevoir, des mains du Roi de Suède, un Prix Nobel pour ses travaux sur les radiations. Prix Nobel de physique en 1903 en compagnie d’Henri Becquerel et de son mari Pierre Curie, Marie récidive en 1911 en étant honorée, seule cette fois-ci, d’un Prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le radium et le polonium. Née en Pologne, Marie Sk?odowska, naturalisée française par son mariage avec Pierre Curie en 1895, est certainement la figure scientifique la plus fascinante du 20e siècle*. Sa fille, Irène Joliot-Curie (1897-1906), recevra elle-même, en compagnie de son mari, le Prix Nobel de chimie 1935 pour ses travaux sur la radioactivité artificielle.

On ne sait pas grand-chose de Marguerite Rouvière. Cette jeune femme est pourtant la première française à intégrer, en 1910, la prestigieuse École Normale Supérieure. Spécialisée en sciences physiques, Marguerite ne brille pas particulièrement rue d’Ulm et son nom s’efface de la mémoire collective. Ce n’est pas le cas d’une autre pionnière de Normale Sup’, Clémence Ramnoux (1905-1997), admise en lettres au cours de l’année 1927. Devenue agrégée, puis docteur en philosophie, cette spécialiste de la pensée helléniste, auteur de plusieurs ouvrages de référence, est également connue comme l’une des fondatrices de l’Université de Nanterre au côté des philosophes Paul Ricœur et Jean-François Lyotard. Première normalienne en lettres, Clémence Ramnoux est pourtant régulièrement dépossédée de ce titre – purement honorifique – au profit d’une autre brillante normalienne : la philosophe Simone Weil (à ne pas confondre avec l’ex-femme politique Simone Veil). Mais les faits sont là : entrée rue d’Ulm en 1928, Simone Weil a incontestablement été devancée d’un an.

Devancée de 6 ans à Normale Sup’ par Clémence Ramnoux, une autre normalienne célèbre, Jacqueline de Romilly (1913-2010), réussit quant à elle à être la première à pénétrer l’un des lieux les plus fermés aux femmes : le vénérable et prestigieux Collège de France né sous… François Ier. Reconnue dans le gotha intellectuel pour sa remarquable intelligence et son expertise** de l’hellénisme, Jacqueline David, devenue Jacqueline Worms de Romilly par le mariage, y est admise en 1973 comme professeur titulaire de la chaire de Grèce antique. Unanimement respectée et honorée, tant en France qu’à l’International, cette femme hors normes entre par la suite à l’Académie Française en 1989, mais sans pouvoir prétendre en être la première « immortelle » : Marguerite Yourcenar l’y a précédée !

L’épée et le tricorne

Le parcours de Marguerite Yourcenar (1903-1987), née Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour (ouf !), est complètement différent de celui des autres pionnières. Pas d’école prestigieuse dans son cas, mais une éducation privée qui la conduit à un bac validé à Nice. Largement autodidacte, Marguerite n’en devient pas moins l’une des femmes de lettres les plus importantes du 20e siècle. Il faut toutefois attendre 1951 et la parution de son chef d’œuvre Mémoires d’Hadrien*** pour que son immense talent soit reconnu sur le plan international et la fasse connaître d’un plus large public. L’ensemble de son œuvre lui vaut l’immense honneur d’être la première femme admise à l’Académie Française en 1980.

14 juillet 1973. Une jeune femme, épée au côté, défile sur les Champs-Élysées. Coiffée du tricorne dessiné par Pierre Cardin et portant fièrement le drapeau national en tête des élèves de l’X, Anne Chopinet, major de l’École Polytechnique, est la première femme à avoir, en 1972, franchi comme élève le porche de la prestigieuse institution de la Montagne Sainte-Geneviève. Devenue Mme Duthilleul, elle a fait l’essentiel de sa carrière dans les arcanes du pouvoir et les établissements publics.

Née en 1947, la virologue Françoise Barré-Sinoussi, chercheuse à l’Inserm et à l’Institut Pasteur, est la dernière en date des personnalités féminines dont le nom orne le panthéon des pionnières après avoir obtenu en 2008, conjointement avec le professeur Luc Montagnier, le Prix Nobel de physiologie ou médecine pour la découverte du VIH. Mme Barré-Sinoussi est la première française à entrer au palmarès de ce Prix.

Dans un monde encore largement dominé par les hommes malgré de réels progrès vers plus de parité et d’équité, ces femmes ont, à des degrés d’importance divers mais probablement avec la même farouche détermination, ouvert la voie à toutes les jeunes filles qui plancheront sur leurs copies du bac 2011 dans l’espoir, pour quelques-unes, d’un destin hors du commun. Bonne chance à elles ! Et honneur à ces pionnières remarquables qui ont marqué l’histoire de l’émancipation féminine !

* Á voir l’excellent film de Claude Pinoteau, tiré d’une pièce de Jean-Noël Fenwick, Les palmes de Monsieur Schutz qui relate la découverte du radium et du polonium.

** Une expertise qui lui vaudra une renommé internationale et une nationalité grecque honorifique.

*** Marguerite Yourcenar avait hésité pour ce livre entre deux sujets : Hadrien et Omar Khayyam. En choisissant Hadrien, elle a laissé à Amin Maalouf la possibilité d’écrire lui aussi un superbe portrait de Khayyam dans le génial Samarcande.

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