Du miracle

2014_10_02

ALLAN ERWAN BERGER : Le mot “miracle” vient du latin miraculum, que le Gaffiot traduit un peu hardiment par “chose extraordinaire”, “prodige”, “merveille”, sans tenir compte de la structure du mot. Car autant “merveille” se rapporte au latin populaire mirabila issu de mirabilis, qui signifie “admirable”, “merveilleux”, autant miraculum en rabat, de par son suffixe diminutif, sur le verbe miror qui signifie “en être comme deux ronds de flanc” ou, toujours dans les ronds : “en baver des ronds de chapeau” (quoi que cela puisse vouloir dire exactement), comme le barbu derrière Jésus dans cette illustration tirée de la Résurrection de Lazare par Moses Ter Borch, 1651 (source : cliquez sur l’image). Le miraculum n’est, lui, qu’un simple objet d’étonnement, comme il est dit dans Pline, de l’aveu même du Gaffiot dans ses exemples.

Mais affinons : miror, c’est s’étonner hautement. Ce qui est mirandus est vraiment étonnant. Par conséquent, dans le suffixe du mot miraculus rôde une injonction à ne pas s’étonner trop quand même. Les miracula sont des curiosités à voir en passant, des faits surprenants qui certes méritent un peu plus que deux tweets et un selfie mais n’allez pas, de grâce, en faire les pivots sur lesquels basculeront vos existences.

Du reste, les premiers traducteurs en latin des Évangiles ne s’y sont pas trompés : les fameux actes extraordinaires – mais isolés, presque hors-texte – du Christ n’y sont qualifiés que de “miracles”, miracula. L’essentiel n’est pas en eux. On pourrait les ôter entièrement du Nouveau Testament que rien de la prédication de Jésus ne serait retranché, et c’est parfois à se demander s’il ne polluent pas un peu le propos : ils dissipent l’attention, ou la détournent vers un objet de peu de portée dogmatique… et dont le dogme se passe d’ailleurs souvent très bien, tandis qu’il ne saurait exister sans les paraboles et les petites aventures du quotidien : Jésus au mariage, Jésus et la samaritaine, Jésus sur la colline, Jésus en bateau.

Vous remarquerez en passant que dans la plupart de ces historiettes, le miracle, quand il existe, ne vous apparaît au bout du compte que comme objet de spéculations ourovores sur sa pertinence : fallait-il vraiment ajouter cette affaire d’eau changée en vin, ou de poissons se multipliant au fond d’un panier ? Pourquoi aller marcher sur l’eau bon sang, alors qu’il y a des vagues et que les orientaux fabriquent d’excellents tapis volants ?

Le miracle peut-il être tenu comme une tentative d’exemple symbolique, en le reliant au message qui l’entoure par une chaîne d’analogies pas trop tirées par les cheveux ? C’est assez difficile à soutenir. Raison pour laquelle les traducteurs latin, ne sachant trop que faire de ces contes, n’ont jamais parlé à leurs propos de mirabilia, mais bien de miracula.

Ensuite, l’éloquence levantine utilise souvent des métaphores (le combat avec l’ange sur le chemin de Damas) que les Romains ne saisissaient pas et qu’ils prenaient au premier degré : bon sang de bonsoir, breaking news les mecs, Saül combat avec un ange sur le chemin de Damas ! Ah, mais voilà un vrai miracle : un receveur des impôts qui se crêpe le chignon avec un ectoplasme. Débrouillez-vous, ô exégètes, pour en tirer du miel, et ce sera un second miracle, bien plus gros que le premier.

Aulu-Gelle, grammairien latin et grand blogueur du second siècle après JC, n’aime pas les miracles. Ces histoires de coureurs véloces ayant les pieds à l’envers, sans parler des cyclopes, ça l’épuise. Et il va même très loin dans le mépris que ce mot lui inspire. Toutes les broutilles insipides qui mitent la vie érudite avec leurs inepties, ces querelles sur le nombre de cheveux que possédait Samson ou le nombre de bœufs qu’ont pu boulotter les marins d’Ulysse, ces fatras qui ne forment rien d’autres que du blabla fétide à oublier d’urgence, pour Aulu-Gelle c’est du miracle – et ça n’est pas un compliment : Atque ibi scripta erant, pro Iuppiter, mera miracula: quo nomine fuerit, qui primus “grammaticus” appellatus est; quot fuerint Pythagoræ nobiles etc. C’est dans le quatorzième livre des Nuits attiques, en 6, 3.

Nous voyons ici que l’utilisation que fait notre blogueur latin du terme “miracle” n’est pas des plus élogieuses – au nombre de combien furent les exploits de Pythagore ? Grands dieux, mais on s’en fout ! – ce qui annonce assez qu’au moins avant Aulu-Gelle le miraculum n’était pas tenu, chez les grands intellectuels (je ne parle pas des folliculaires habitant les choux), en bien haute estime.

Mais alors pourquoi le “miracle” est-il tenu ordinairement comme un acte de pure merveille, à forte teneur en surnaturel ? Pourquoi le “miracle” est-il obligatoirement la signature d’un dieu ou d’un saint, à tel point qu’on ne saurait canoniser un quidam sans s’appuyer sur quelques-unes de ces foutreries improbables ? C’est parce que les gens sont incultes, parce qu’ils ne connaissent pas les étymologies, qu’ils ne réfléchissent jamais au sens des mots et qu’ils gobent tout crus ceux que leur donnent, bien factices, des bateleurs de sous-foire à qui pourtant personne ne confierait ne serait-ce qu’un porte-monnaie. C’était ma séquence hashtag #lesgens, pardon pour le borborygme.

Ceci dit, je suis moins sévère qu’Aulu-Gelle. Le miracle n’est pour moi ni plus ni moins qu’une curiosité, vraie ou fausse, qui mérite parfois d’être retweetée ou de s’étaler sur Facebook, pour vous faire soulever un sourcil ou naître un beau sourire. On peut le voir comme une petite gourmandise en passant : le monstre aquatique des lacs islandais, l’ours qui repêche un corbeau, le chien ou la chienne qui caresse tendrement la tête de son maître, le chat qui colle aux vitres comme un vrai ninja. Youtube et Dailymotion sont remplis de ces petits faits intrigants, tous quotidiens, probables ou forgés, loufoques ou poétiques, qui pullulent et nous forcent à constater que, tout de même, le monde n’est pas si terne ni si pourri que ça. Et voilà bien le plus grand de tous les miracles possibles.

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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