Dupuytren, ou le musée des horreurs

La plupart des touristes qui visitent Paris ont en général un ou deux musées à leur programme, la plupart choisissant, et c’est bien normal, le musée du Louvre, le Centre Pompidou ou le musée d’Orsay. Rares sont en revanche les touristes qui pénètrent dans les locaux du musée Dupuytren. La visite y est pourtant passionnante, mais fortement déconseillée aux personnes sensibles…

Outre les trois musées majeurs mentionnés ci-dessus, certains touristes plus boulimiques, plus curieux ou plus élitistes complètent leur visite de la capitale par le réputé musée Picasso, le superbe musée Jacquemart-André, le séduisant musée du quai Branly, le très beau musée Carnavalet ou l’émouvant mémorial de la Shoah. Les plus aventureux plongent dans les dédales souterrains du musée des Égouts de Paris pour se mettre une heure durant dans la peau de Jean Valjean, ou choisissent de côtoyer les squelettes des Catacombes par goût de l’histoire ou nostalgie des parties d’osselets de leur enfance. Les plus égrillards font même une escapade du côté de Pigalle pour stimuler leur libido dans les salles feutrées du musée de l’Érotisme. Mais parmi ces assoiffés de culture ou de sensations, infiniment peu – tout au plus quelques centaines par an ! – franchissent le portail du n°15 rue de l’École de Médecine pour découvrir les étonnantes collections du musée Dupuytren.

Nés à 10 ans d’intervalle durant le dernier quart du 18e siècle, le chirurgien Guillaume Dupuytren et le médecin Mathieu Orfila – par ailleurs brillant chimiste – étaient appelés à se rencontrer. Car, au delà de leur appartenance à l’Académie des Sciences et à l’Académie de Médecine, une discipline commune les passionnait : l’anatomie. Cette connaissance du corps humain, alliée à une expertise reconnue en toxicologie, devait faire d’Orfila l’une des plus grandes figures de la médecine légale*.

En 1835, Dupuytren décède des suites d’un probable accident vasculaire cérébral survenu deux ans plus tôt et qui l’a laissé très amoindri. Grâce à sa clientèle de personnages de haut rang – il fut notamment le médecin personnel de Louis XVIII –, l’homme a pu se constituer une belle fortune. Il lègue 200 000 francs à la Faculté de Médecine. Orfila, doyen de l’institution, saisit cette opportunité pour installer dans le réfectoire de l’ancien couvent des Cordeliers** un musée d’Anatomie pathologique. Tout naturellement, il lui donne le nom de Dupuytren, en hommage à la fois au grand chirurgien disparu et au généreux donateur.

Un fœtus à deux têtes

Dès 1877, le musée rassemble près de 6000 pièces. Outre des instruments de chirurgie spécialisés, on y trouve des squelettes, des fragments osseux, des bocaux renfermant des organes et des fœtus humains, des peintures, gravures et dessins, ainsi que de nombreuses cires – les plus anciennes du 18e siècle – illustrant des malformations observées sur des patients ou les conséquences anatomiques de certaines pathologies. Malheureusement, l’entretien d’un tel musée coûte cher et les locaux des Cordeliers sont vétustes. Devenus dangereux, ils sont évacués en 1937 sur décision du doyen de la Faculté, Gustave Roussy. Les collections, emballées dans des caisses, sont remisées dans les caves.

Il faut attendre 1967 et la volonté du Pr René Abelanet pour que le musée renaisse, tout près du cloître des Cordeliers, sur une décision du doyen Jacques Delarue. Désormais installé dans un pavillon d’anatomie désaffecté de la Faculté de Médecine, le musée Dupuytren retrouve la majeure partie de ses collections d’origine, complétées par de nouveaux apports et l’installation d’une bibliothèque spécialisée.

Parmi les pièces les plus insolites figurent notamment le squelette et une cire du corps de Pipine, un homme atteint de phocomélie (mains et pieds directement attachés au tronc) qui se produisait au 19e siècle dans les foires. Autres pièces maîtresses du musée : le fœtus à deux têtes et le cerveau du patient qui a permis à Paul Broca d’élaborer sa théorie de la localisation des zones d’activité cérébrale. Le reste est une suite impressionnante (au sens propre) de malformations, difformités et autres monstruosités physiques.

Au delà de l’intérêt médical bien réel d’un tel musée, l’exposition de ces monstres, qu’il s’agisse de créatures bicéphales, de cyclopes, de phocomèles ou d’individus atrocement défigurés, pose avec une acuité particulière la question de la différence, et celle des canons de la beauté chez l’homme. Un monstre peut-il être respecté et aimé comme un être dit normal ? Comment faire face à de telles anomalies de la nature ? Sauf à y être confronté soi-même, difficile d’imaginer comment on pourrait réagir, aussi attentif que l’on puisse être à ses semblables. Et plus encore que le spectacle de ces malheureux, figés dans une solution liquide ou reproduits dans la cire, ce sont bel et bien ces questions qui perturbent le plus.

Fort heureusement, les bistrots sont nombreux dans le Quartier Latin, et c’est avec soulagement que l’on peut, la visite terminée, s’installer à une terrasse, tout heureux d’observer des passants dont les pathologies, si elles existent, sont par chance infiniment moins spectaculaires.

* Son Traité de médecine légale, publié en 1848, est longtemps resté un ouvrage de référence.

** Outre le musée, le lieu garde le souvenir du Club des Cordeliers créé par Camille Desmoulins en 1790 et fréquenté notamment par Danton, Hébert et Marat.

Pour se faire une idée du musée Dupuytren : lien vidéo Youtube

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