Echapper au circuit infernal

N.B.: Publié par le Yeti sur son blog sous le titre: : « Les gens d’à côté : Fred, Alan et le bus 56 »

LE YETI

Ouf, voilà l’été, le temps de laisser un peu tomber les marasmes du monde, de se préoccuper des siens. Et des gens d’à côté. Les gens d’à côté vivent en marge du monde en plein marasme, tentent de s’organiser, de gré ou contraints, mais résolus. Les gens d’à côté sont des gens sympas. Fred et Alan, à bord du bus 56, sont de ceux-là.

Avec leurs économies (10 000 euros, plus un prêt familial équivalent et un autre de leur banque), Fred et Alan ont acheté en 2009 un vieux bus recyclé de la RATP, de marque Renault à plateforme, sorti des usines de Lyon en 88. L’ont repeint en orange, réaménagé moitié en cuisine, moitié en salle de snack, augmenté d’une terrasse extérieure les beaux jours, rebaptisé bus 56 (56 comme le département du Morbihan).

L’été, le bus 56 est installé au bout du monde face aux îles de Houédic et de Houat, qui masquent à peine, derrière, celle de Belle-Île-en-mer, nimbée d’un halo pâle sous le soleil. Tous les soirs, le vieux bus ramène son petit monde au bercail. Ou va s’installer ailleurs.

Fred (Frédérique Walthert, 30 ans) a un bac S, plus un BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateurs) au cas où. Alan (Alan Fouet, 38 ans), un vague BTS d’action commerciale inachevé (amicale pression parentale, Alan voulait être artiste de cirque) et un DEAT (Diplôme européen d’animation touristique) passé avec succès au cas où

Pour le reste, ces deux-là, il suffit de les écouter parler. Vous leur donnez la parole, plus rien ne les arrête. Fred :

« On revendique l’appellation “électrons libres”. On ne voulait pas se couler dans les cases. On voulait choisir les nôtres.

Pas de revenu les trois premières années, juste les allocs, les aides sociales [Fred et Alan ont trois enfants, ndlr] et des remboursements de prêts. Aujourd’hui, un salaire pour deux à peine plus élevé que le SMIC.

On n’a pas de gros besoins. Volontairement. On a décidé de vivre avec le minimum. Pas de coiffeurs, on s’habille et on s’équipe chez Emmaüs, nos bagnoles sont des rescapées de la casse. On ne rentre pas dans le circuit infernal de la surconsommation qui déstabilise les gens quand ils en sont privés.

La crise ? Elle existe bien sûr, les gens qui vont aux Restos du cœur, qui ne peuvent pas payer leurs loyers… Nous, on reconnaît avoir un avantage. Nous savons que nous pouvons compter sur nos familles en cas de pépin. Nous ne nous en vantons pas, nous souhaitons juste la même chose aux autres.

Mais nous tenons à rester autonomes et indépendants. Pour l’instant, nous y parvenons. Notre démarche n’a rien d’un choix politique. Juste une envie de vivre comme on a envie. On ne travaille pas pour gagner de l’argent, mais pour le plaisir, le nôtre et celui qu’on fait partager. Ça n’est pas pour rien que le bus 56 est connu et que les gens reviennent.

Et puis on crée des emplois ! Pendant “la saison”, Brune, Lisa, Romain et Mathieu nous accompagnent.

L’avenir, la retraite, bof, on retombera toujours sur nos pieds. De toute façon, la retraite, c’est mort. On s’userait prématurément à ne penser qu’à ça. »

Le mystère des plates

Les rêves de Fred et Alan sont à courte échéance. Fred évacue les siens d’une boutade :

« Vivre en slip avec des cocotiers à profusion et une petite épicerie à portée pour les besoins quotidiens. »

 

 

 

Alan, lui, rêve de faire un livre sur les plates, ces barques traditionnelles à fond plat en bois du Golfe du Morbihan.

« Il n’y a plus que les vieux qui en possèdent. Je voudrais retrouver les survivants, les prendre en photo avec leur embarcation. En légende, une phrase où chacun dirait ce que sa plate représente à ses yeux. Le livre s’intitulerait “Ma plate et moi”. »

Pourquoi les plates ?

« Parce que… les objets anciens… si chargés histoire… il y a quelque chose… quelque chose… de perdu. »

Alan peine à conclure. Les plates sont des embarcations aux lignes épurées dont émanent une sorte de lente sérénité, une promesse d’évasion à taille humaine, un rêve envolé. Alan eut la sienne autrefois.

Mais non, rien n’est perdu. Sait-il, Alan, que d’autres, comme l’architecte naval François Vivier, continuent d’essayer d’en perpétuer le souvenir ? Eh oui, cher lecteur, c’est comme ça, il est des rêves très simples aux ramifications affectives bien complexes.

LE YETI

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