En 2022, j’ai voté Front National

 

FERGUS :

Ou comment un Français de souche vit l’émergence au pouvoir du parti qu’il a soutenu depuis le mandat de Nicolas Sarkozy…

Nous sommes en avril 2025. Il fait un mistral à décorner les cocus, et j’ai le moral dans les chaussettes. Pas à cause de cet infernal vent du nord, mais de ma situation personnelle. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai rendez-vous à Pôle-Emploi. Au fait, j’oublie de me présenter : je me nomme Ludovic Ferréol. Je suis natif d’Anduze, mais j’habite depuis 2005 à Carpentras, à deux pas de la Porte Mazan. Les amis du bar Le Chiquito m’appellent Ludo. Je vis depuis 21 ans avec ma femme Audrey, née Kasperzak, de cinq ans ma cadette. Nous nous sommes rencontrés en 2003 lors d’un bal d’été à Méjannes-le-Clap où cette fille du Pas-de Calais – elle est née à Hesdin – était descendue passer des vacances au VVF avec ses copines. Le pastis a beaucoup fait pour nous rapprocher. Nous avons deux enfants, des jumeaux : un garçon prénommé Léo et une fille prénommée Léa. Pour trois petites minutes, Léo est l’aîné des jumeaux. Il y a quelques mois encore, j’étais Responsable qualité chez Mc Cormick France. C’est là, dans la ZI Carpensud, que je me décarcassais pour Ducros. Jusqu’à la charrette des licenciements de novembre 2023…

Comme on pouvait le prévoir après ses deux premières années de pouvoir, François Hollande n’a pas réussi à redresser de manière significative la situation économique et sociale du pays. Certes, le chômage a commencé à baisser dès la fin de 2015, mais il est resté à un niveau trop élevé en fin de mandat. Quant à la réforme fiscale, outre qu’elle n’a pas réellement amputé les privilèges des nantis, elle a suscité plus de mécontents dans les classes moyennes que de satisfaits dans les classes populaires. Bref, personne n’a été surpris par la défaite du PS en 2017. Nicolas Sarkozy a bien tenté de revenir aux affaires, mais les caciques de l’UMP se sont coalisés avec succès pour lui barrer la route en le tenant pour seul responsable de l’échec de 2012 et en lui imposant le passage par les primaires voté par les militants UMP lors de la mascarade de l’automne 2012.

La bataille a été sanglante en 2016 et les coups bas se sont multipliés, provoquant le départ vers le centre des plus modérés de l’UMP. Côté centristes, Jean-Louis Borloo, toujours aussi velléitaire, a jeté l’éponge en laissant à François Bayrou le soin de représenter l’alliance UDI-Modem, rebaptisée Alliance Démocratique du Centre (ADC) lors de la présidentielle. Pendant ce temps-là, le FN jouait sur du velours en profitant du spectacle d’un PS en échec aux affaires et d’une droite républicaine déchirée.

Enfin est venu le temps de l’élection présidentielle. Au 1er tour, les scores ont été serrés : FN, 19 % ; UMP, 18 % ; ADC, 17 % ; PS, 16 % ; EAG (Ensemble à Gauche, ex-Front de Gauche), 15 %. Au 2e tour, le candidat UMP, François Fillon, l’a emporté avec 61 % des voix contre 39 % à Marine Le Pen. Électeurs du FN depuis 2012, Audrey et moi avons naturellement été déçus par cet échec du FN en finale. Déçus mais pas catastrophés car le retour au pouvoir des clowns de l’UMP après la prestation des clowns du PS laissait augurer des lendemains de victoire pour nos couleurs.

Dire que la présidence Fillon a été un nouvel échec relève de l’euphémisme. Il est vrai que l’état de défiance palpable des Français à l’égard du nouveau pouvoir dès la sortie des urnes était tel qu’il n’y pas eu le moindre état de grâce. Pour ne rien arranger, les premières ordonnances finissant de détricoter les 35 heures et de fragiliser le droit du travail sans réelles contreparties pour les classes populaires ont été considérées comme une forme de coup d’état, le parlement étant réduit à faire de la figuration sur des textes d’intérêt secondaire. Bref, c’est le changement dans la continuité libérale qui s’est installé, aggravé par le mépris de la représentation nationale.

Dès l’automne 2017, l’exécutif s’est définitivement coupé de la population, moyennant quoi le prudent Bayrou, ministre d’État en charge des Affaires sociales et de l’Éducation, a préféré claquer la porte du gouvernement pour aller parler à l’oreille de ses chevaux. Par chance pour Fillon et son Premier ministre Alain Juppé, les multiples manifestations de colère et les nombreux saccages de biens publics des années 2018 et 2019 n’ont pas réussi à s’agréger en soulèvement populaire généralisé tant les mécontentements partaient dans tous les sens et s’exprimaient de manière sporadique. La colère n’a pas disparu par la suite, mais elle a pris la forme, dans un pays désabusé, du feu qui couve sous la cendre.

Par prudence, le gouvernement s’est alors contenté d’expédier les affaires courantes sans plus oser engager la moindre réforme. Il va de soi que le FN a largement profité de ce climat délétère en réalisant des percées spectaculaires, tout d’abord à l’occasion des Européennes de 2019 avec un score de 31 %, puis lors des Municipales de 2020. C’est ainsi que ma ville de Carpentras, et un grand nombre de localités dans la région ont basculé dans l’escarcelle du FN. Ma femme, mes amis et moi-même avons contribué à ce succès, bien décidés à envoyer enfin l’UMPS dans les poubelles de l’histoire en 2022. Et c’est ce qui s’est passé : au soir du 2e tour, Marine le Pen l’emportait par 53 % des voix contre le candidat du PS, Manuel Valls, crédité de 47 %. Je ne vous raconte pas la fête en région PACA !

Dès le début de son mandat, Marine le Pen, soutenue par le gouvernement de Florian Philippot et une majorité de députés acquis à sa cause – les 205 du FN et les 87 dissidents de l’UMP groupés au sein de la Droite républicaine –, a pris les mesures qui s’imposaient : diminution drastique des aides aux assistés de tout poil, suppression des allocations aux étrangers, réduction à 6 mois de la durée maximale d’indemnisation chômage, obligation pour les demandeurs d’emploi d’accepter un job après un unique refus, abrogation de la CMU, expulsion massive des étrangers en situation irrégulière, restriction des permis de séjour, etc. Cerise sur le gâteau : dès l’automne 2022, le droit du sol était aboli et le « mariage pour tous » abrogé par voie référendaire. Toutes ces mesures, nous en avions rêvé, Marine Le Pen les a mises en pratique !

Cela ne s’est pas fait sans heurts, parfois violents. Pour contrer les manifestations, presque toutes interdites pour préserver l’ordre public, des mesures de répression ont été conduites par le ministre de l’Intérieur Louis Aliot, et des consignes de fermeté ont été édictées par le ministre de la Justice Wallerand de Saint-Just en direction des magistrats. Cet arsenal judiciaire et policier s’est révélé particulièrement efficace pour doucher les agissements des ennemis de la nation, majoritairement vendus, comme chacun sait, aux intérêts d’Israël ou des pays islamiques.

Du côté des étrangers, le temps n’était plus aux sourires provocateurs et à l’exhibition ostentatoire des attributs d’une religion colonisatrice en terre chrétienne. Dès l’automne 2022, un coup d’arrêt sévère a été donné à l’immigration, qu’elle soit régulière ou clandestine. Et le printemps 2023 a été marqué par de très nombreux départs d’étrangers, privés des subsides qu’ils percevaient auparavant sous les gouvernements UMPS et désormais contraints dans leur recherche d’emploi de se plier aux mesures de préférence nationale imposées par les pouvoirs publics à Pôle-Emploi. Par ici la sortie, mesdames et messieurs les suceurs du sang de notre nation, les voleurs du travail des Français de souche. Allez donc imposer ailleurs que chez nous vos pratiques communautaristes. Dehors, les étrangers ! Au Diable les barbus, le halal et le voile islamique !

Cela, c’est que nous avons pensé, mes amis, mon épouse et moi. Après quoi, l’euphorie des premiers mois passée, nous avons progressivement déchanté. D’une part, les entreprises ont commencé à connaître de graves difficultés économiques liées à la défiance qui s’était installée chez les investisseurs. Moyennant quoi les licenciements et les déclassements se sont multipliés sur le territoire. Jusque chez Mc Cormick comme je l’ai appris à mes dépens. D’autre part, les étrangers partis en masse ont laissé vacants des dizaines de milliers de postes sous-qualifiés dans le bâtiment, la restauration et l’industrie agroalimentaire. À Carpentras comme ailleurs les chômeurs se sont alors vu proposer les emplois ingrats désertés par les Algériens, les Maliens et autres Pakistanais sans pouvoir opposer plus d’un refus aux conseillers de Pôle-Emploi. Et au terme de 6 mois sans boulot, ceux qui avaient malgré tout persisté dans le refus se sont trouvés plongés en pleine galère, avec pour seul revenu un RSA très éloigné de leur dernier salaire.

Moi-même j’émargerai au RSA dans huit jours si je n’ai pas trouvé un job entretemps. En face de moi, l’employé de Pôle-Emploi vient de me faire deux propositions tellement éloignés de mes qualifications que j’en aurais chialé de rage. Mais je n’ai pas le choix : soit j’accepte l’une d’elles, soit je bascule dans la pauvreté, et cela d’autant plus qu’Audrey s’est vu imposer un travail à mi-temps à l’hypermarché Leclerc de Carpentras à cause de la généralisation du Scan express. Les deux fiches sont posées sur le bureau devant moi. L’une concerne un job d’éboueur à Avignon. L’autre un boulot de merde à l’usine d’incinération de Vedène. La mort dans l’âme, je signe pour Avignon.

Dehors, le mistral a redoublé de puissance. Au loin, sous le soleil printanier, la calotte blanche du Ventoux scintille de mille cristaux… Putain ! Comment a-t-on pu en arriver là ?