En remontant la Marne avec Jean-Paul Kauffmann

Remonter_la_Marne.jpgQuand votre tête déborde, que vos nerfs courent au court-circuit — et c’est peu de dire que les motifs de pétage de plomb fleurissent en ce moment dans ce pays déglingué — le mieux est de prendre ses cliques et ses claques et de sortir marcher un coup. C’est ce que je fais chaque soir en remontant la Marne avec Jean-Paul Kauffmann.

À raison de deux chapitres pas plus à la fois. Histoire de faire durer l’aventure. Et, même prise à rebrousse-courant, de se mettre au rythme de cette rivière nonchalante et si chargée de notre histoire, précisément. “Remonter la Marne”, éditions Fayard, 19,50 euros.

La marche est une manière de se réapproprier un univers aussi familier d’apparence que dépaysant. Ou plutôt de le laisser vous envahir. Car le but du voyageur lent n’est pas de conquérir le monde, mais de se laisser conquérir par lui. Pas si facile au début.

« J’entre dans un café et me fais servir un thé au bar où sont accoudés quelques habitués qui regardent et commentent  un jeu télévisé dont les participants doivent appuyer sur un bouton. La conversation des clients s’arrêtent net (…) Ils m’examinent avec une expression dénuée d’aménité. »

« Émettre un mot confère une humanité »

Ne pas se laisser rebuter par ces premières impressions de rejet, guetter le point de convergence qui ne saurait manquer d’apparaître, telle est l’art du marcheur respectueux des contrées arpentées (500 km pour l’ex-otage du Liban).

« La défense du territoire est un principe sacré. Passés ces préliminaires désagréables, les choses peuvent évoluer aussi vite dans l’autre sens. Il suffit de se comporter comme si de rien n’était, de pauser innocemment une question pour que les préventions tombent d’un coup. La cause de se retournement est peut-être d’articuler un son. Émettre un mot confère une humanité. »

Jean-Paul Kauffmann est un compagnon de chemin silencieux qui ne compte pas ses mots (écrits) et qui incite à la parole. Rien de mieux que l’apparente banalité des questions pour valoir d’emblée gage de non-agression. Un hôtel dans les environs, s’il vous plaît ?

« D’un coup, la bande-son monte à son plus haut niveau. Les habitués s’époumonent. Chacun, dans le brouhaha, veut donner son opinion sur la question. Tous connaissent qui a une chambre, qui a un studio, qui a une maison d’hôte. Le leader du groupe tient absolument à payer ma consommation après m’avoir interrogé sur mon voyage. »

Chemin faisant

Au fil de ses mots, Kauffmann nous inonde d’odeurs, de saveurs, d’impressions, et surtout de rencontres dont l’intérêt tient dans la rencontre elle-même, plutôt que dans le souci de ce qu’il en restera le lendemain. Juste le souvenir d’étonnants et parfois étranges « conjurateurs » de maussaderie. Ah, cet improbable marcheur japonais croisé le long d’un chemin de halage !

De son propre aveu, Jean-Paul Kauffmann se glisse dans les pas d’un autre génial déambulateur, Jacques Lacarrière et son “Chemin faisant” (Fayard 1977) qui conduisit ce dernier à pieds des Vosges aux Corbières.

On se prend à vouloir suivre les deux avec délice, tout en ralentissant la cadence de peur que le voyage ne s’achève trop vite. Ainsi, si d’aventure tu nous emboîtes le pas, cher lecteur, auras-tu peut-être quelques chances de nous rejoindre.

Nous trinquerons de bonne grâce et échangerons des mots sans conséquence. Tu verras, on en sort… lavés.

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