Épigrammes

Allan E. Berger

D’abord lapidaires, destinées aux stèles, aux socles, aux murailles, les épigrammes en Grèce devinrent vite de petits poèmes aux vertus philosophiques, ou érotiques. Les Romains, emballés par le genre, le détournèrent vers la satire. Puis les Français, toujours caustiques, s’empressèrent de lui donner grande forme en quatre vers plus ou moins rimés, pour mieux assassiner. Le temps passant, l’épigramme perdit de sa structure, mais conserva tout son mordant. « Enfin Berger parut », qui décida d’en faire à sa façon, qu’il pensait n’être celle de personne jusqu’à ce qu’il allât fouiller Internet. Il en revint écrasé. Petites scènes du quotidien, regard décalé, borisviantisme d’amateur, sur la Toile il y a de tout. Jetons dans cette marmite quelques-uns de nos légumes. Voici, d’un enfant occupé à bien faire, mais la tête aux aventures :

Tel un chaton virevoltant dans la cambrousse,
Sur mon pot je pousse.

Admire qui pourra. Essayons de mieux faire. Tenez, par exemple, j’ai souvent observé que les moineaux, s’abattant par grappes dans un buisson, le secouent en piaillant, surexcités et si bruyants que mes chiens, irrités par le raffut, se pécipitent en aboyant sur le pauvre végétal envahi, et le bousculent indignés. Grande envolée, ma quiétude s’enfuit en hurlant, victoire totale du chaos. Alors moi, épuisé sur ma chaise longue, me prenant pour un poète japonais, mais casque sur la tête :

Mahi-maha de moineaux dans un buisson.
Les chiens s’en mêlent.

Mais il manque ici l’Universel. Ce ne sont pas tous les chiens qui s’énervent après les moineaux. Tandis qu’une grenouille qui saute dans un étang, c’est de toujours et de partout (Bashō).

La fin du jour sur l’étang calme. Une grenouille.
Ploc !

Mon Dieu, j’entends qu’on ricane. À vouloir faire le malin sans respecter le nombre de pieds qu’il faut, je vais perdre mon public ! Vite, une idée. Ah, la politique :

Anciens prévenus, vieux corrompus, condamnés ;
Sous les ors ils sont nommés.
Les voici propres.

Bon. Ce n’est pas du Martial. Essayons, gros cliché vacancier, avec un paysage de Toscane. Ceci nous changera de Cambadélis, ex-condamné aujourd’hui bien placé :

Debout sur la colline,
Un if, au petit matin,
peint le ciel en rose.

C’est tout à fait un cliché. C’est même absolument une carte postale, quelle honte !… La frontière est ténue, qui sépare le fin du prétentieux ; métamorphose immédiate d’un carosse rouillant en citrouille rosse. Comme dit le dicton :

Perles alignées sur le papier,
Pois-chiches dans l’évier.

Non mais. Cependant, voici qu’on rôde à cette heure vers les proverbes ! Jadis, un très ancien copain me dit, sentencieux :

Printemps sous la couette,
Hiver en brouette.

Est-ce une évidence ou une menace ? En attendant, on frôle l’almanach Vermot. C’est grave ! Vite, fuyons avec ce grand classique de la Bretagne :

Qui pisse contre le vent
Se rince les dents.

C’est d’un goût certain. Revenons aux fondamentaux. Les épigrammes antiques nous parlent d’une personne, en mettant l’accent sur un trait qui l’identifie. De monsieur Copé, qui rêve au califat depuis qu’il sait marcher :

En se brossant les dents, il se voit Président ;
En nouant sa cravate, il se voit Président ;
Puis toute la journée, il se voit Président ;
Le soir sur l’oreiller, il se voit Président ;
Et face au Président, il se voit Président.

On sent qu’il y a comme une idée fixe dans cette caboche. De monsieur Strauss-Kahn, chansonné et bien vengé depuis :

On ne puis servir deux maîtres, dit-on.
Il en servit trois : Priape, et sa carrière, et l’argent.

C’est méchant ? Oui mais c’est son épitaphe ! L’esprit français asticote ceux qui passent des rênes aux autres. « C’est pour votre bien ! » ose dire Untel à propos d’un attelage et de quelques harnais. « C’est pour son bien », rectifie l’esprit, qui précise :

« Lui conduit, vous tirez.
— Et que transporte-t-on ?
— Sa paire de fesses, plus un coffre qui ne vous appartient pas.
— Mais notre picotin ?
— Il est au-delà de cette colline, et de celle-là, et de cette autre encore. »

Les épigrammes aujourd’hui servent à ne pas exploser de rage ; elles soignent les crises de détresse. Mieux vaut rire un peu. Des banquiers :

On vous a floués, et refloués.
Maintenant il faut
Nous renflouer !

Et ces messieurs tendent leurs chapeaux. Le policier : « Mettez votre fric là-dedans ! »

Quelle vie, tout de même ! Du manifestant, occupé d’un bout à l’autre de l’année à défendre ce qu’il peut d’existence et de dignité, ou d’acquis – et donc toujours à battre le pavé en gueulant des slogans :

Batailles à Pâques épiques homériques,
À Noël je me pèle et reçois la trique.

Le compte des pieds n’y est pas. Neuf selon la police, douze selon les syndicats ! À la semaine prochaine.

 

Image de tête: La plume de Nicolas Boileau sur Wikimedia Commons.

 

avatar

Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

3 pensées sur “Épigrammes

  • avatar
    17 avril 2014 à 20 08 03 04034
    Permalink

    @ AIB

    J’aime. Le fin n’est tenu qu’à l’être. La pretention vient et reste à celui qui compte les pieds du dodoitsu en Japonais sans voir que l’oiseau s’envole.

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    18 avril 2014 à 4 04 48 04484
    Permalink

    L’ami Pierre JC Allard
    Me parle du dodoitsu.
    Ah je suis comme un fou saoul
    Dès qu’il s’agit d’art.

    Répondre
    • avatar
      18 avril 2014 à 9 09 53 04534
      Permalink

      N’ayant ni crocs ni fortes serres
      mais une chair bien tendre
      il est clair que tout dodo doit s’attendre
      a devenir dada et à finir en vers

      PJCA

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *