Européennes 2014 : pour qui voter ?

FERGUS :

Du 22 au 25 mai, les peuples des 28 pays qui composent l’Union européenne seront appelés aux urnes pour envoyer leurs représentants à Strasbourg. En France, le fait est d’ores et déjà établi comme une évidence dans le paysage politique français : le Parti Socialiste va subir une nouvelle raclée électorale. Réflexions sur les enjeux à deux semaines de ce scrutin…

Il n’est pas besoin de lire dans le marc de café ou de savoir décrypter le message des cartes de tarot pour deviner que les résultats des Européennes raviveront au PS la douleur des blessures non cicatrisées des Municipales de mars. Impossible d’échapper au châtiment pour un parti qui n’a rien de tangible à faire valoir afin de corriger l’image désastreuse née des deux premières années du quinquennat de François Hollande. Comment pourrait-il en aller autrement alors que le mandat a principalement été marqué jusque-là par l’application au sommet de l’état d’une méthode Coué érigée en système pour résoudre les épineuses questions du chômage et du pouvoir d’achat ? En s’appuyant, de manière peu professionnelle, sur la théorie des cycles économiques, le président élu avait misé sur un retournement rapide de la conjoncture, synonyme de redressement des comptes publics et, par voie de conséquence, de baisse des taux de chômage. Ce pari est pour l’instant perdu.

Conséquence de ce constat, personne n’est satisfait, et ce n’est pas le virage libéral amorcé par François Hollande le 14 janvier qui est de nature à remonter le moral des Français : Les électeurs de gauche sont furieux de cette dérive droitière délibérément orchestrée par l’exécutif avec, à la clé, l’annonce de nouveaux cadeaux au patronat sans la moindre contrepartie sociale sérieuse. Les électeurs de droite sont par principe haineux de tout ce qui est estampillé PS, le parti de Solférino étant même considéré comme « illégitime » aux yeux de certains caciques de l’UMP, quand il n’est pas accusé d’avoir conquis les rênes du pouvoir « par effraction » comme ont osé l’affirmer, au mépris du corps électoral, des gens comme François Baroin ! Quant aux électeurs du Front National, désabusés, ils conchient, non sans raisons, tous ceux, de droite comme de gauche, qui ont roulé les classes populaires dans la farine depuis un quart de siècle, non sans se voiler pudiquement la face sur ce qu’est foncièrement la « PME Le Pen ».

Bref, tous les ingrédients d’une nouvelle Bérézina du PS sont réunis. Et cela alors que, pour la première fois dans l’histoire de l’Union, les députés qui seront envoyés à Strasbourg au lendemain du 25 mai pourront de facto imposer au Conseil européen, autrement dit à la réunion des 28 chefs d’état de l’UE, l’identité du futur président de la Commission, rouage essentiel de la mise en œuvre des directives et du respect des dispositions du Traité constitutionnel.

Ne nous y trompons pas, il s’agit là d’une innovation importante : n’oublions pas, en effet, que ce personnage central de la vie politique européenne était jusque-là imposé de manière totalement opaque par les membres les plus influents du Conseil, et aussitôt revêtu de sa tunique de majordome zélé, José Manuel Barroso ayant été l’archétype du genre. Grâce aux dispositions du Traité de Lisbonne portant sur la nomination du président de la Commission, l’enjeu de ce scrutin européen est donc plus grand, en cette année 2014, qu’il l’a été lors des élections précédentes, un basculement à gauche de la gouvernance législative de l’Union étant en théorie possible. Avec, à la clé, si les électeurs en décident ainsi, un président de la Commission – en l’occurrence Martin Schulz – nettement moins servile que son prédécesseur relativement aux dogmes les plus libéraux qu’Angela Merkel et ses amis proches entendent bien pérenniser.

Encore faudrait-il que les Français prennent conscience des enjeux en s’intéressant enfin au fonctionnement des institutions. Un sondage Harris Interactive du 7 mai nous a en effet appris que seulement 26 % de nos compatriotes connaissent l’identité de l’actuel président de la Commission ! Et 49 % n’ont aucune idée de l’orientation politique actuelle de l’assemblée de Strasbourg. Cela n’empêche pas nos compatriotes d’avoir tous un avis sur l’Union Européenne, avis qu’ils expriment de manière souvent péremptoire. Alors que les conséquences des décisions de l’UE dans les politiques nationales ont pris une importance sans précédent, cette ignorance est stupéfiante !

Soyons justes, comment pourrait-il en aller autrement quand les questions européennes sont assez largement bannies des médias et quand les responsables politiques eux-mêmes se gardent bien de se livrer au travail de pédagogie nécessaire ? Il est vrai que cette ignorance sert nos dirigeants : grâce à elle, ils peuvent sans vergogne et avec un parfait cynisme vilipender l’Union lorsque des décisions impopulaires au plan national doivent être prises. Et cela alors même que ces décisions sont la conséquence des orientations décidées, en amont, au sein du Conseil européen, par les 28 chefs d’état, et mises en œuvre par le bras armé du Conseil, la Commission.

6 partis pour 74 élus

Que se passera-t-il en France à compter du lundi 26 mai lorsque sera connue l’ampleur de la débâcle socialiste ? De deux choses l’une : soit Hollande passera cette nouvelle débâcle par pertes et profits et… il ne changera rien au plan d’action de Valls ; soit il prendra acte du verdict des urnes et au motif qu’il ne peut y avoir d’autre voie possible pour redresser le pays… ne changera rien au plan d’action de Valls. Par conséquent, pas grand-chose à attendre sur le plan national d’un scrutin sur lequel l’Élysée et Matignon, malgré un activisme électoral visant à limiter les dégâts, ont d’ores et déjà établi un pont pour se concentrer non seulement sur la réussite du redressement économique et social, censé se réaliser grâce à la potion libérale, mais également sur une réforme territoriale nécessaire mais qui aura bien du mal à voir le jour en raison de l’opposition des barons de gauche et de la duplicité des élus de droite, favorables au principe mais peu désireux d’offrir au Congrès un succès à François Hollande.

Mais revenons au scrutin européen en n’oubliant surtout pas que seules les listes ayant atteint un seuil de 5 % des suffrages exprimés dans les 8 circonscriptions auront un ou plusieurs des 74 élus qui représenteront notre pays au Parlement de Strasbourg. Sans vouloir vendre la peau de l’ours ou accorder une confiance aveugle aux sondeurs, ces dispositions devraient, eu égard à la très large palette de l’offre électorale, limiter à 6 le nombre des partis français représentés dans l’enceinte européenne : le FN, l’UMP, le PS, EELV, l’UDI et le FdG. Connaissant ces données, pour qui voter ?

Veut-on pérenniser la ligne libérale, tout à la fois brutale, cynique et très largement inféodée aux intérêts des grands groupes industriels et commerciaux, au risque d’accélérer encore les processus de dégradation de l’environnement et de casse des acquis sociaux ? Alors, il faut voter sans la moindre hésitation pour l’UMP et, par ce vote, adouber le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, ex-patron sans état d’âmes d’un paradis fiscal intra-européen.

Veut-on soutenir un engagement européen déterminé et libéral, mais sans pour autant donner son suffrage à l’UMP ? Alors, il faut voter pour le parti supplétif, l’UDI, dont les états d’âme des dirigeants sont très largement solubles dans les futures alliances.

Veut-on donner à l’Union une chance, même ténue, d’infléchir sa politique vers une approche plus sociale, moins engoncée dans le carcan dogmatique libéral comme le promet Martin Schulz, l’adversaire déclaré d’Angela Merkel tant en Allemagne que sur le continent ? Alors, il faut voter pour le PS.

Veut-on, si l’on ne se fait pas trop d’illusions sur la possibilité de progrès significatifs par rapport à l’existant, favoriser malgré tout l’émergence à la tête de la Commission de Martin Schulz ? Ou peser sur les débats pour avancer dans la voie de la nécessaire transition énergétique, même si Fransziska Keller n’a pas l’ombre d’une chance d’accéder à la présidence de la Commission ? Alors, il faut voter EELV.

Veut-on, si l’on se fait encore moins d’illusions sur les avancées possibles en direction des classes populaires d’une Commission dominée par le PSE (Parti socialiste européen), barrer au moins la route à un clone de Barroso, Aléxis Tsípras possédant encore moins de chance que Ska Keller d’accéder à la tête de la Commission ? Alors, il faut voter FdG.

Veut-on donner un grand coup de pied dans la fourmilière européenne en renvoyant dos à dos tous les candidats des partis de gouvernement traditionnels et peser au sein du Parlement pour faire valoir la nécessité de réduire l’influence de l’Union afin de redonner aux nations les prérogatives dont elles ont été privées ? Alors, il faut voter FN.

Certes ! Mais que faire si, parmi ces listes, aucune n’est en mesure de séduire les électeurs désireux de tourner le dos à cette offre récurrente ? La réponse est claire : voter pour une autre liste, en choisissant parmi celles qui resteront très probablement en deçà en de la barre fatidique des 5 %. Parmi celles-ci, il en est qui font des propositions intéressantes, telle la Nouvelle Donne de Pierre Larrouturou, et d’autres qui sont en rupture avec l’Union, telle l’UPR de François Asselineau. Dans cette offre complémentaire figurent également, rappelons-le, des partis historiques comme le NPA et LO, sans compter de nombreuses autres listes, la circonscription de Paris atteignant le total record de… 31 listes !

« Voter pour des partis qui n’ont aucune chance d’avoir des élus, cela ne sert à rien », rétorquent les plus dubitatifs des électeurs qui veulent adresser un coup de semonce aux partis installés. Faux ! Rien n’est pire que l’abstention. Celle-ci revient en effet de facto à favoriser la liste gagnante du scrutin, quelle que soit sa couleur ! Et cela sans peser de quelle manière que ce soit sur les travaux futurs du Parlement, la légitimité des élus n’étant pas remise en cause par cette abstention. Comment le pourrait-elle alors que les élus ont beau jeu d’amalgamer les « abstentionnistes militants » avec les électeurs empêchés pour des raisons diverses ou ceux, nombreux, dont le sens civique n’est pas la qualité première ? À l’évidence, le total des voix « perdues » sur les petites listes, ajouté le cas échéant à celui des votes nuls, a de fortes chances de peser nettement plus sur la légitimité réelle des élus et sur les analyses des politologues.

C’est pourquoi les tenants de l’abstention devraient réfléchir à deux fois avant de décider de rester à la maison le 25 mai. Pourquoi n’iraient-ils pas voter par exemple pour la liste « Europirates » qui propose le partage de toutes les données sur Internet ? Ou, s’ils sont adeptes de la fumette, pour « Cannabis sans frontière – Stop la prohibition ! » ? Et pourquoi pas pour soutenir par leur vote la revendication d’ « Europe Démocratie Espéranto » en faveur de la reconnaissance de l’Esperanto comme langue officielle de l’Union ? Avec 193 listes proposées au niveau national, il serait bien étonnant de ne pas en trouver une dans sa circonscription qui ne corresponde pas, de près ou de loin, aux aspirations de chacun, même sur un sujet marginal. Franchement, n’est-pas mieux d’exprimer ainsi sa défiance plutôt que de bouder les urnes ?

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