Famille d’accueil : quand le journalisme cède à la démagogie

Jeudi 3 février, 18 h. L’animateur de radio et journaliste Christophe Hondelatte introduit « RTL Soir », présenté par Christelle Rebière, en annonçant dans les titres que la petite Cindy, 5 ans, venait d’être enlevée à sa famille d’accueil, coupable de « trop d’amour ». Un peu plus tard, il enfonce le clou : « Cette affaire est emblématique de l’état de l’aide sociale à l’enfant en France ! » Des propos en l’occurrence démagogiques et irresponsables qui illustrent le manque de recul de certains journalistes dans le traitement de l’information… 

Séverine et François Boyer sont un couple de Terraube (Gers) agréé par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) départementale comme famille d’accueil. Jusqu’à ces derniers jours, ils avaient la charge d’une fillette de 5 ans, Cindy, qui leur avait été confiée en 2006, âgée de quelques mois seulement. Le mercredi 2 février, cette fillette leur a été retirée par l’ASE de Condom pour être placée dans une nouvelle famille d’accueil.

Des changements de famille comme celui-ci ou des placements interrompus, il en existe chaque semaine dans toutes les ASE de France pour les motifs les plus variés. Soit à la demande de la famille d’accueil lorsque, par exemple, l’enfant est entré en conflit aigu avec ses parents de substitution ou qu’il présente un danger pour lui-même ou les autres gamins placés dans le même foyer. Soit sur décision de l’ASE pour répondre à une évolution du statut juridique de l’enfant, à un déménagement des parents biologiques – qui interdirait de facto les visites –, à une évolution caractérielle ou psychiatrique qui nécessite un placement en centre éducatif ou hospitalier, ou bien encore, et cela a précisément été le cas pour la petite Cindy, en raison d’un lien affectif trop étroit des parents d’accueil avec l’enfant placé.

Présenté à l’état brut comme cela dans les médias, ce type d’information suscite, et c’est bien compréhensible, une réaction émotionnelle dans le public et, on le voit avec Christophe Hondelatte, jusque chez les animateurs de radio. Des gens de radio, pourtant censés, a fortiori lorsqu’ils sont journalistes, prendre le recul nécessaire et s’informer du contexte avant de réagir à chaud, au risque d’induire chez les auditeurs un réflexe d’indignation épidermique, voire de colère contre une institution froide et inhumaine qui n’a probablement fait que son travail.

Aussi dur que cela puisse paraître, les parents d’accueil, s’ils ont le droit de se montrer prévenants, voire complices, avec les enfants qui leur sont confiés, doivent absolument éviter de lier avec eux des relations affectives trop étroites. En un mot, ils doivent se montrer professionnels : trouver le juste milieu entre leur penchant naturel à l’affection et une distance excessive avec des enfants précisément en manque d’affect ; trouver le juste milieu entre leur légitime compassion pour des enfants au passé souvent douloureux et une autorité par trop détachée. De même doivent-ils faire comprendre aux gamins qu’ils ne sont, quelle que soit leur proximité au quotidien, ni leurs parents biologiques ni leurs parents adoptifs, mais des parents de remplacement dévoués qui feront tout pour assurer le mieux possible leur éducation et pour prendre soin d’eux, jour et nuit.  

Un investissement affectif dangereux

Les parents d’accueil – appellation officielle : assistants familiaux –, choisis sur des critères stricts de logement, de moralité et de motivation, suivent d’ailleurs une formation initiale de 60 heures pour apprendre, entre autres thèmes, à gérer ces situations avant tout agrément. Ils bénéficient en outre régulièrement de stages centrés sur le contexte juridique et, avec le concours d’assistants expérimentés, sur l’exercice de ce métier si particulier et parfois si difficile car il nécessite une disponibilité de tous les instants.

Un impératif donc : ne pas lier de relations trop étroites avec les enfants. Et pour cause : la plupart de ces jeunes disposent encore de parents biologiques dont la situation personnelle peut évoluer et qui, par décision de justice, peuvent à tout moment recouvrer leurs droits parentaux et reprendre, en toute légitimité, leur enfant sans que la famille d’accueil puisse s’y opposer. Et cela est bien normal. C’est ce risque qui a motivé, semble-t-il, la décision de l’ASE du Gers, alarmée par un excessif investissement affectif des parents d’accueil de Cindy à l’égard de la fillette. Un investissement dangereux tant pour eux-mêmes que pour la petite fille car susceptible d’être rompu dans le drame en cas de restitution ultérieure aux parents biologiques.

Inutile de s’étendre plus sur ce dossier précis qui a été volontairement médiatisé – jusque sur Facebook avec des photos de Cindy ! –, par la famille d’accueil, en violation des lois sur la protection de l’enfance et la confidentialité des placements, afin de créer un rapport de force vis-à-vis de l’ASE. Il appartiendra à cette famille et à Philippe Martin, président du Conseil général du Gers, de régler le différend qui les oppose et qui les conduira peut-être devant la justice. En tout état de cause, on peut regretter que la parole ait été très largement donnée dans les médias à M. et Mme Boyer ainsi qu’à leur avocat, Me Gilbert Collard – toujours prompt à se placer devant l’objectif des caméras –, et quasiment pas aux responsables de l’ASE.

Á ce stade de la lecture, sans doute se trouve-t-il des lecteurs qui se demandent à quel titre je m’exprime sur un tel sujet, sauf à être moi-même assistant familial agréé par l’ASE de mon département. Ce que je ne suis en aucun cas, pas plus que mon épouse. Le sujet ne m’est pourtant pas étranger car l’une de mes sœurs et mon beau-frère exercent ce métier en couple depuis plus de 15 ans et j’ai pu observer à de nombreuses reprises la manière dont ils se comportent avec les enfants qui leur sont confiés, le plus souvent au nombre de cinq ! Un comportement, pour reprendre un terme évoqué plus haut, très professionnel qui leur a valu, il y a quelques années, un reportage dans le journal du Conseil général de leur département et leur photo à la une de ce magazine.

Des enfants meurtris

Professionnel ne veut pas dire insensible, et rien n’empêche l’émergence bien naturelle de liens affectifs au fil du temps avec les gamins durablement placés. Mais des liens maîtrisés qui doivent impérativement protéger adultes et enfants de relations trop étroites et a fortiori privilégiées avec certains enfants, au risque de susciter des jalousies, voire des conflits de nature à mettre en péril les équilibres domestiques. Il s’agit là d’une nécessité absolue pour faire face, avec le discernement requis, à des situations éducatives parfois complexes. Car, ne l’oublions pas, la plupart des enfants placés par l’ASE en famille d’accueil sont le plus souvent meurtris par la disparition brutale de leurs parents biologiques, par un climat familial violent ou alcoolique, par le délaissement et la privation de soins, par les coups répétés, et trop souvent par les agressions sexuelles incestueuses, jusque sur des garçons et filles en bas-âge. Des enfants parfois mutiques, stressés ou apeurés, quelquefois caractériels, voire suicidaires, telle cette adolescente qui ne supportait pas le rejet affectif dont elle faisait l’objet de la part de sa mère biologique depuis la dénonciation du père violeur. Et que dire de cet autre gamin qui, malgré les précautions, est un jour revenu d’une visite chez son père incestueux avec du sang dans le slip ?

Tout cela, le personnel de l’ASE (éducateurs spécialisés, assistantes sociales, psychologues) mais également les juges aux Affaires familiales, le savent parfaitement comme ils savent parfaitement, au fil des visites de contrôle et des fréquents contacts avec les assistants familiaux, quelles sont leur implication et la nature de leurs relations avec les enfants placés.

Il est possible que Christophe Hondelatte ait été d’une totale bonne foi dans la manière dont il a ressenti et présenté l’affaire gersoise sur l’antenne de RTL. Comme il est possible qu’il ait, à l’instar de nombre de ses confrères lorsque survient un sujet sensible, voulu instrumentaliser l’émotion des auditeurs, voulu tirer avantage pour l’image de la station de la compassion du public pour une petite fille ballotée par la volonté de technocrates inconscients. Car c’est bien ainsi que, présenté ex-abrupto et sans enquête sérieuse, ce genre d’affaire est ressenti par l’opinion. Volontaire ou pas, cette présentation des faits est bel et bien démagogique, que Christophe Hondelatte l’ait ou non expressément voulu. Dommage, car l’aide sociale à l’enfance vaut infiniment mieux qu’un traitement aussi lapidaire et tendancieux.

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