Figures de style 5

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Pepinillos (détail) par Tamorlan. Source Wikimedia Commons

A.E. BERGER : Dernier épisode des cornichons du jeudi. Nous en finissons avec les figures de style. Comme elles sont douteuses, compliquées, tétrapiloctomesques, rares et biscornues, on leur a donné des noms grecs pour faire plus sérieux. Quelques-unes sont utiles.

Prolepse :

C’est prévenir une objection. C’est aussi déplacer un mot, ou un groupe de mots, pour lui donner du relief.

Vous me direz que j’exagère ; mais c’est que vous ne l’avez pas vu ! Car, ce cornichon, s’il n’avait été seul dans son bocal, n’y aurait point tenu.

Pronomination :

Périphrase qui se réduit à exprimer son sujet non pas en le décrivant exhaustivement, mais en faisant ressortir son trait le plus reconnaissable, le plus reconnu.

Ami du blanc vynaigre et des oignons grelots,
Il dort, verd sous-marin, au pays des bocaux.

Prosopopée :

À votre santé. Je ne puis causer, mais voilà : on me fait causer.

Moi, cornichon mirifique, issu du croisement d’une citrouille et d’un concombre d’ânes, je te le dis en vérité : si tu me manges, tu auras des ennuis gastriques, des rots, et de traîtres flatulences. Passe ton chemin !

La suspension ménage, qui l’eût cru, du suspense. On attend de connaître le fin mot de l’affaire… Et il ne vient pas.:

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Pierre Bézoukhov n’aurait jamais cru cela possible. Ce qui le fixait, de l’autre côté de la paroi de verre, n’aurait jamais du exister. « Natacha, Natacha, est-ce toi ? » cria-t-il désemparé à son reflet ; mais ni le reflet ni la chose dans le conteneur ne répondirent.

« Belle pièce, n’est-ce pas ? » Dans son dos, le jeune prince Kuragin s’était rapproché, et contemplait d’un air amusé ce qui flottait derrière la vitre.

― Anatole Vassilievitch…

― Oui mon cher ? »

Mais Pierre ne sut comment poursuivre. Le dégoût que lui inspirait ce dandy sans foi ni conscience lui ôtait en même temps tous ses moyens. Il resta muet, se détourna, fixa l’aquarium et ce qu’il contenait. Comment Dieu avait-il pu autoriser la survie d’une telle créature ?

« Vous ne voulez pas savoir ce qui est arrivé ? » demanda le prince Anatole. Pierre le regarda, hagard. « Cette teinte verte… Vous… Pourquoi souriez-vous ?

― Qu’est-ce qui vous a fait dire que c’était Natacha ? » Mais à ce moment-là, l’opercule intérieur du sas s’ouvrit. Un technicien apparut, en masque et combinaison. « C’est l’heure, messieurs. Les visites sont terminées ».

Syllepse :

Redoutable ! La syllepse stylistique associe, au mot sur lequel on l’applique, non seulement le sens premier, obvie, mais aussi un autre sens, facile à deviner. Très utilisé, bien entendu, pour les grivoiseries.

Oh, mais, quel beau cornichon ! Et comme il semble ferme ! Et ses petits grelots, comme ils sont chou !

Synchise :

Synchise n’était pas le beau-frère d’Anchise. Cette chose embrouille tout d’une phrase, y rajoute des parenthèses, les poivre de digressions assommantes, de questions stupides, afin que le lecteur se retrouve perdu dans les broussailles.

Peut-on, je vous le demande, d’un cornichon (c’est à dire de ce qu’il est habituellement convenu de nommer comme tel, parce que là, tout de même, j’ai un doute – ne s’agirait-il pas plutôt d’une espèce de pastèque granuleuse avec des poils ?), envisager, donc, qu’un seul spécimen remplisse, je ne dis pas un verre à dents – ce qui ne serait déjà pas si mal – mais un bocal tout entier ?

Tautologie :

Une tautologie est toujours vraie. Elle énonce même une évidence tellement stupide qu’elle noue dérobe à la vue, l’air de rien, le mensonge qu’elle suggère pourtant. Car une tautologie manipule ; elle donne à croire. D’un bocal où flotte un unique cornichon bien gros :

Tout cornichon de ce bocal est garanti géant !

Traductio :

Répétition d’un même mot, mais sous des formes ou des modes différents.

Niché dans un bocal nichant au buffet, voici un beau concombre.

Truisme :

C’est une lapalissade. On énonce une évidence comme si c’était une découverte. Ouah, une porte ouverte ! Vite, enfonçons-la !

Un gros cornichon prend beaucoup de place, tandis qu’un petit n’en prend pas. Il en va de même avec les oignons, les saucisses, et jusqu’aux estomacs.

Zeugma :

Qui attelle un bœuf avec un âne cherche les ennuis, ou veut prendre une photo. C’est pourtant ce que tout écrivain aime à faire de temps à autre. C’est évidemment pittoresque, riche de sens, mais alors : quand c’est raté, c’est terriblement raté ! Surtout lorsqu’il n’y a pas d’accord… Voici un exemple, bien hideux comme il se doit :

C’était un grand bocal rempli de petits oignons et d’une énorme promesse verte ; ceux-ci me dégoûtaient, mais celle-là, ah seigneur, certainement pas !

Et c’est fini, terminé, abouti, rincé. Le bocal est vide.

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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