« Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn »

Billy_Lynn.jpgLe soldat Billy Lynn, dix-neuf ans, étourdit son bourdon dans la fumette et l’alcool. La « Tournée de la victoire » organisée  au pays natal pour ranimer la flamme patriotique, ce projet de film hollywoodien où son personnage doit être interprété… par une actrice, tout ça commence à lui courir sérieusement le chou.

Sa préoccupation à lui est plus prosaïque : va-t-il oui ou non, au bout du compte, être renvoyé dans le merdier irakien ? Voilà résumé à grands traits le sujet du dernier roman de Ben Fountain,  « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » (Albin Michel, 22 euros).

À l’origine de cette « tournée» censée être triomphale, une vidéo hyper-violente balancée sur YouTube et retraçant les exploits guerriers de la Compagnie Bravo. Ou plutôt des huit survivants qu’il en reste.

Hého, cher lecteur, toi qui est déjà en train de chercher trace de ce document scabreux sur le célèbre site de vidéos, tu te demandes sans doute si tout ça est du lard ou du cochon, du documentaire vrai de vrai ou de la fiction ?

Les deux, mon général ! Ben Fountain décrit le fossé entre la réalité de ceux qui se cognent le taf dégueulasse et la fiction fantasmée par les autres, tous ceux qui maquillent la réalité à leur convenance, la nient ou l’habillent d’oripeaux improbables pour qu’elle leur soit supportable et justifie leurs propres égarements.

« Nous aimons tuer »

Et quel fossé ! Qui leur revient en boomerang sur le coin de la figure comme cette réplique cinglante balancée par le sergent Dime à un quidam imbu de lui-même qui lui demande si ce n’est pas trop dur d’être « exposés à tant de violence » :

« Non ! l’interrompt Dime. Ce n’est pas ça du tout ! Nous aimons la violence, nous aimons tuer ! Je veux dire, est-ce que ce n’est pas pour ça que vous nous payez ? Pour combattre les ennemis de l’Amérique et les expédier tout droit en enfer ? »

L’histoire racontée par Ben Fountain, auteur d’un précédent recueil de nouvelles très remarqué à sa sortie — « Brève rencontre avec Che Guevara » (Albin Michel 2008) — pourrait indifféremment se dérouler en Afghanistan ou… oui, tiens, au Mali d’ici quelques mois d’enlisement imbécile.

Vous l’aurez deviné, l’épopée triomphale de nos “Bravo” survivants n’a rien à voir avec la nostalgie patriotique de Clint Eastwood dans « Mémoires de nos pères », mais bien plutôt avec les dénonciations décapantes de « Catch 22 » ou du « M*A*S*H » de Robert Altman.

Le récit a été superbement mis en français par Michel Lederer (quand donc les éditeurs considèreront-ils les traducteurs comme des coauteurs dignes de figurer en une de couverture ?) et publié dans une collection dirigée par Francis Geffard au titre en l’occurrence bien cruel : Terres d’Amérique.

« On aurait dit que toutes les pom-pom girls avaient reçu une mission spéciale, car dès que les Bravo sont descendus de l’estrade, chacun a été entouré exactement par trois filles, une scène qui a la force, sinon le contenu d’une intercession divine. Billy, timide, hésite à les toucher, mais elles flirtent avec une nonchalance toute fraternelle. Leur tartine de maquillage le déçoit un peu, mais il décide de ne pas y prêter attention parce qu’elles sont tellement gentilles, et puis tellement saines, seigneur Jésus, dotées de corps fermes comme des pneus à carcasse radiale. »

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