France : l’indicateur qui manque aux statistiques de la délinquance

Á peine publiées, les statistiques de la délinquance suscitent de nombreuses, et parfois virulentes, polémiques sur leur fiabilité. Des statistiques contestées non seulement par les partis de gauche, mais aussi par des universitaires spécialisés et, fait marquant, par un nombre croissant de policiers. Il est vrai que l’exercice d’autosatisfaction de Claude Guéant est très largement contredit par le sentiment d’insécurité persistant que ressentent nos concitoyens, mais également par les analyses des experts indépendants. Cette cacophonie démontre de manière éclatante qu’il manque un indicateur fiable et indiscutable du niveau global de la délinquance dans notre pays…

Les enquêtes d’opinion sont formelles en ce début d’année 2012, sur fond de campagne électorale : les questions d’emploi et de pouvoir d’achat viennent très largement en tête des préoccupations des Français. Le contraire eût été étonnant en cette période de crise économique aigue qui affecte très durement des pans entiers de notre population et, mois après mois, accroît la précarité des plus faibles.

Mais on sait aussi – les enquêtes le montrent clairement – que le sentiment d’insécurité reste fort dans l’esprit de nos concitoyens, qu’il s’agisse de personnes réellement confrontées à des actes de délinquance, ou de personnes conditionnées par l’évidente augmentation des incivilités et, de ce fait, plus ou moins consciemment conduites à faire des amalgames.

De même que l’on sait par expérience que l’UMP et son candidat n’hésiteront pas, comme ils l’ont déjà fait à plusieurs reprises avec la complicité des grands médias noyautés par « Les nouveaux chiens de garde », à focaliser l’attention de nos concitoyens sur des faits divers odieux. Et cela dans un double objectif : détourner l’attention des difficultés socioéconomiques et, au prix d’une propagande éhontée, accréditer la conviction que seule la droite, courageuse et déterminée, peut venir à bout de l’insécurité là où la gauche, par nature laxiste, est vouée à l’échec.

Une manipulation désormais usée jusqu’à la corde tant les Français les plus exposés constatent, dans leur cadre de vie, à quel point la délinquance a progressé – et en particulier les atteintes aux personnes – alors que les pouvoirs publics, depuis les rodomontades qui ont caractérisé l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, se félicitent pourtant, année après année, de résultats globalement positifs.

Positifs, vraiment ? Sans même caricaturer le débat en évoquant le satisfecit donné par Claude Guéant au préfet de police de Marseille après deux agressions mortelles à la kalachnikov, ouvrons une parenthèse et observons ce qui se passe dans les entreprises de service qui veulent masquer des résultats médiocres à leur clientèle. Comment procèdent-elles ? Elles mettent en place des contre-feux sous la forme de leurres destinés à enfumer cette clientèle via une communication manipulatrice. Cela va du simple slogan du type « Notre volonté : mettre le client au centre de notre action » à l’ambitieuse « démarche qualité », en passant bien évidemment par l’incontournable « charte qualité » qui, comme toutes les chartes, relève du vœu pieux et sert surtout à faire mousser le prétendu volontarisme des dirigeants auprès de la clientèle.

Une « démarche qualité » qui, dans les entreprises les plus exposées aux critiques du fait du traitement médiocre de leur clientèle, s’appuie le plus souvent sur des indicateurs savamment travaillés en trompe l’œil car destinés à être médiatisés pour démontrer à tous l’excellence de l’action des dirigeants. Des dirigeants qui, en l’occurrence, ne veulent pas – ou ne peuvent pas, souvent par incompétence – se remettre en cause et choisissent par conséquent de faire prendre à leurs clients les vessies pour des lanternes.

Ainsi en va-t-il du ministère de l’Intérieur tel qu’il a été modelé par Nicolas Sarkozy et, sur l’ordre du patron, géré par des successeurs zélés et pas toujours très finauds. Avec à la clé des statistiques en trompe l’œil que dénoncent la plupart des observateurs de la délinquance car manifestement manipulées par une batterie d’artifices sur fond de déclarations volontaires du personnel politique – président en tête – et de chartes placardées ici et là dans certains locaux de police. Bref, tout concourt à diminuer le nombre et la gravité des faits, notamment en mélangeant ici et là les choux et les navets, ou en modifiant d’un rapport à l’autre la période de référence pour faire passer à la trappe quelques pics de délinquance inopportuns pour la communication des gouvernants. Sans oublier bien sûr l’inscription sur la main-courante d’un nombre croissant d’atteintes aux biens ou aux personnes qui, naguère, faisaient systématiquement l’objet d’une réception de plainte en bonne et due forme. Conséquence : ces actes délictueux échappent à toute transmission aux services du procureur et n’entrent dans aucune statistique.

La culture du chiffre, pas celle du résultat

Par chance, il se trouve ici et là quelques journalistes sérieux et des experts compétents qui mettent en lumière le détail peu reluisant des méthodes ayant servi à élaborer ces statistiques mensongères. Á cet égard, le constat de Jean-François Herdhuin est accablant. Ex-commissaire de police – il est en retraite depuis 2010 –, M. Herdhuin sait de quoi il parle, lui qui a effectué toute sa carrière en banlieue parisienne ; c’est donc le regard d’un professionnel de terrain qu’il posait dans son édifiant article du 25 janvier 2011 intitulé « La délinquance n’a pas diminué : la vérité sur les statistiques ». Depuis, rien n’a changé. Comment pourrait-il en aller autrement alors que c’est toujours la trompeuse logique du chiffre voulue par Nicolas Sarkozy qui prévaut ? Une logique du chiffre dénoncée en avril 2011 sur AgoraVox par l’ex-lieutenant Bénédicte Desforges* dans un article caustique intitulé « Le Chiffre ». On est décidément bien loin de la « culture de résultat » qui impliquerait une approche qualitative des données, autrement dit une analyse objective de l’action des policiers et des gendarmes tenant compte d’une hiérarchisation des crimes et délits.

Que manque-t-il, au-delà d’une volonté de transparence avérée des pouvoirs publics qui fait actuellement tant défaut, pour que le public puisse chaque année, en complément des statistiques détaillées officielles de la délinquance et de la criminalité, mesurer en un clin d’œil s’il y a eu progrès, stabilité ou aggravation du résultat global de la lutte contre la délinquance ? Une photographie instantanée de la délinquance, autrement dit un indicateur global actuellement inexistant. Un indicateur simple, fiable et pérennisé qui, exercice après exercice, fasse ressortir clairement la tendance en prenant en compte la gravité des faits. Un indicateur qualitatif indiscutable.

Facile à réaliser, cet indicateur annuel pourrait prendre, tant au niveau national qu’au niveau local, la forme d’un simple taux calculé en trois étapes :

1° affectation à chaque crime et délit d’un coefficient de gravité allant de 1 à 10, conformément à un barème de la criminalité et de la délinquance** ;

2° addition de tous les chiffres obtenus après affectation à chaque crime et délit de son coefficient de gravité ;

calcul de l’indicateur : pourcentage du total de l’année n par rapport à celui de l’année n-1.

L’intérêt de la création d’un tel indicateur est évident : il deviendrait impossible, dans la donnée statistique générale présentée par le ministre de l’Intérieur, de noyer les faits graves en les amalgamant avec des délits mineurs. Impossible du même coup de dégager une fausse tendance. Actuellement, un meurtre = un vol de bicyclette, un viol = un chèque sans provision, un acte de barbarie = une insulte publique. C’en serait définitivement terminé de cette présentation manipulatrice des statistiques qui ne vise qu’à enfumer nos concitoyens et à leur masquer la réalité de l’insécurité qui règne en France.

Sans doute l’illusion est-elle grande de croire qu’un tel outil de transparence puisse voir le jour, tant les gouvernements successifs se montrent frileux dans le domaine hypersensible de l’insécurité, le très opaque pouvoir sarkozyste se prêtant encore moins qu’un autre à une telle innovation. Mais il n’est pas interdit de faire pression sur ces pouvoirs publics, particulièrement en période électorale, pour leur imposer, tôt ou tard, de présenter aux citoyens des statistiques sincères et étayées, en termes de tendance, par un indicateur qualitatif clair, pertinent et instantanément compréhensible par tous.

Bénédicte Desforges a écrit deux livres directement inspirés par son expérience personnelle : « Flic, chroniques de la police ordinaire » aux Editions Michalon (2007), et « Police, mon amour – Chroniques d’un flic ordinaire » aux Editions Anne Carrière (2010).

** Exemple (très) simplifié de nomenclature d’affectation des coefficients :

Coefficient / Nature du crime ou délit

10 : assassinat, viol aggravé sur mineur de – 15 ans

9 : meurtre, viol sur mineur de – 15 ans, viol en réunion, actes de barbarie

8 : viol, attaque à main armée, coups et blessures ayant entraîné une incapacité ? 30 jours

……

2 : vol sans violence ni effraction, grivèlerie, exhibitionnisme

1 : injures sans caractère raciste, rébellion sans violence

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *