FRANCE-Nouvelle du front du 23 au 29 avril 2018 et Mai 68

Mardi  le 24.04.2018
La SNCF vient d’annoncer le taux de participation à la grève pour ce mardi, un taux en légère hausse par rapport à hier :

– 63,4% des conducteurs
– 53,3% des contrôleurs
– 26,3% des aiguilleurs

Des étudiants ainsi que des cheminots ont manifesté vers 17h30 sur les quais de la gare du Nord. Selon un militant Sud Rail Paris Nord, 500 personnes étaient présentes et 250 ont investi les voies, retardant des Eurostar et des TER en direction de la Picardie. « Il y avait environ deux tiers d’étudiants qui venaient de Tolbiac. Le reste, c’était des étudiants de Paris VIII et des cheminots », nous a-t-il indiqué. La manifestation s’est ensuite dirigée vers la gare de l’Est. Elle est pour l’heure terminée.

La CGT Energie coupe le courant à la gare Saint-Jean à Bordeaux


Mercredi 25 Avril 2018

Cela fait maintenant plus de trois semaines que la grève perlée des cheminots ne fait que maintenir un rapport de force non décisif et que le temps ne fait que laisser au pouvoir le loisir de s’ organiser. Vis a vis des cheminots ils sont entrés dans une stratégie d’ essoufflement/reprise du travail. Le premier ministre va pour y parvenir réunir le 7 mai les syndicats, via un scénario de reprise par désistement de la CFDT, de l’ Unsa qui sortiront avec des broutilles. A noter qu’il n’ y a déjà plus que Sud et la CGT pour manifester. Selon Lutte Ouvrière « Les 23 et 24 avril, nouvelles journées dans le calendrier syndical de deux jours sur cinq, le nombre de grévistes, restait important, en particulier chez les conducteurs avec 63,4 % de grévistes, et plus d’un contrôleur sur deux. À l’exécution (hors maîtrise et encadrement), 27 % des cheminots étaient en grève à l’échelle nationale et plus de 50 % dans plusieurs régions. »

L’intersyndicale des cheminots (CGT, UNSA, Sud, CFDT) vient de dévoiler plusieurs annonces :

un rassemblement est organisé le 3 mai à Paris et en régions
– une « journée sans cheminots » est organisée le 14 mai afin de « remobiliser » les cheminots,  si leurs revendications unitaires ne sont pas entendues par le Premier ministre le 7 mai.
– les syndicats appellent au remboursement des usagers à hauteur de 40% sur les abonnements
– « nous constatons que le Premier ministre reprend le dossier en main ce qui est à mettre au crédit de la mobilisation (…) et ce qui nous permettra d’avoir comme interlocuteur le décideur dans le dossier », affirment les syndicats
– les syndicats « réaffirment l’unité sociale et économique de la SNCF », un aspect « non négociable »

Invité du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, le nouveau secrétaire général de Force Ouvrière, Pascal Pavageau, évoque la possibilité d’un prolongement de la grève des cheminots cet été. « Mes camarades n’abandonnent pas le combat. S’ils décident d’y aller, ils auront l’intégral soutient de la confédération ».


Jeudi 26 avril

Les syndicats CFDT Cheminots et Unsa ferroviaire ont assigné la SNCF en justice pour contester la décision de la compagnie ferroviaire de décompter des jours de congés aux cheminots grévistes. « On demande de suspendre toutes les dispositions » visant « à intimider les cheminots », a déclaré à l’AFP Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT Cheminots. Cette assignation en justice commune a été « finalisée hier en intersyndicale », a précisé Roger Dillenseger (Unsa). La CGT Cheminots se joindra également au référé, a confirmé à l’AFP son porte-parole, Cédric Robert.

C’ est sans doute ce qui sera validé, pour inciter à la reprise du travail , camarades nous avons sauvé notre dignité….

L’intersyndicale d’Air France appelle à la grève les 3, 4, 7 et 8 mai prochains. Les syndicats des autres personnels de la compagnie rejoignent l’appel des pilotes qui ont déjà annoncé une grève à ces dates.  Le Premier ministre s’est également exprimé sur Air France ce jeudi sur Europe 1. Pour Edouard Philippe, la position de PDG d’Air France, qui a mis son poste en jeu dans une consultation interne [lancée ce jeudi, NDLR], est « courageuse ». Il estime que c’est aux salariés de prendre leurs « responsabilités ».

« NON-NÉGOCIABLE »
Le Premier ministre Edouard Philippe, invité d’Europe 1 ce jeudi, a réaffirmé que l’ouverture à la concurrence de la SNCF, la réorganisation de l’entreprise et la fin des embauches au statut de cheminot étaient non-négociables.

Une armée de CRS évacue Paris 3 pendant la nuit

Alors qu’une semaine particulièrement chaude dans la lutte de la jeunesse et des travailleurs contre Macron s’ouvre, avec plusieurs dates de mobilisation nationale et de manifestations, le gouvernement a ordonné l’évacuation d’un des bastions du mouvement, « la Commune de Censier ». Seule fac encore occupée dans Paris intramuros, elle devait accueillir l’assemblée générale de Paris 1 aujourd’hui, celle-ci n’ayant plus de lieu de réunion depuis l’évacuation violente de Tolbiac il y a 10 jours, ainsi que la Coordination Nationale Etudiante le week-end des 5 et 6 mai. La prochaine AG de Paris 3 devait s’y tenir le mercredi 2 mai.

C’est aux alentours de 4h30 du matin qu’une horde de CRS ont délogé les occupants. Selon le communiqué des étudiants toutes les personnes présentes ont été fichées. La présidence de la fac avait déjà annoncé la fermeture administrative de la fac ce jour, laissant présager une telle décision.

Partout en France le gouvernement réprime à grands coups de matraques pour tenter d’éteindre le mouvement de grande ampleur contre la sélection et empêcher toute jonction avec les cheminots en grève : il y a une semaine à Grenoble la police tabassait plusieurs étudiants et une professeure, quelques jours après c’était au tour des universités de Metz et Nancy. Cependant la mobilisation est loin de perdre en ampleur face à ces coups de pression et évacuation : à Poitiers 450 étudiants ont à nouveau voté le blocage et occupation de la fac, comme à Lyon ou Montpellier.

Un rassemblement de soutien est prévu aujourd’hui à 18 heures devant la fac, rue de Santeuil, contre la répression. L’assemblée générale de Paris 1 elle se tiendra bien, aux arènes de Lutèce.

 

Le site Censier de la Sorbonne évacué par la police, du matériel pour fabriquer des engins incendiaires découvert

UNIVERSITÉS – Les forces de l’ordre ont « évacué » lundi matin le site Censier de l’université Paris-3, dix jours après une opération similaire à Tolbiac pour lever les blocages contre la réforme de l’accès à la fac, a annoncé la préfecture de police.

« Cette évacuation, qui a concerné une cinquantaine de personnes, s’est faite dans le calme et sans aucun incident », précise la préfecture de police dans un communiqué.

L’opération, qui s’est déroulée entre 4h30 et 5h30, a été effectuée sur réquisition du président de l’université Paris-3. « Le président a signalé une détérioration du système électrique jeudi », a précisé lundi matin la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal sur Europe 1. « Vendredi, il y a eu des affrontements entre les étudiants ou les personnes présentes sur le site de Censier, avec une personne hospitalisée », a-t-elle ajouté.


« Faire vivre une journée en enfer » à Macron

Sur place, les policiers ont découvert « plusieurs centaines de bouteilles vides et du matériel destiné à confectionner des engins incendiaires, ainsi que des banderoles affichant des slogans habituellement utilisés par les black-block », selon le communiqué de la préfecture de police. « Quelques dégradations ont par ailleurs été commises sur les lieux » qui sont en cours de constatation « aux fins d’exploitation dans un cadre judiciaire », précise le communiqué.
Cette opération intervient la veille des manifestations du 1er mai pour lesquelles des organisations telles que le Mili (Mouvement inter luttes indépendant) ont lancé un appel général sur Facebook à « faire vivre une journée en enfer » à Emmanuel « Macron et son monde ».

Le 20 avril, les forces de l’ordre étaient intervenues sur le site de Tolbiac, lieu emblématique de la mobilisation contre la réforme Orientation et réussite des étudiants (ORE), accusée par ses détracteurs d’instaurer un système de « sélection » déguisée.

« D’une université à l’autre, mais aussi d’un jour à l’autre, le mouvement est très fluctuant, analyse Gilles Roussel, à la tête de la Conférence des présidents d’université (CPU), dans Le Monde, ajoutant que  « ce mouvement n’a pas l’air de flamber, mais il ne diminue pas non plus ». Au fil des blocages et des déblocages, il est en effet difficile de jauger le niveau de mobilisation des étudiants, le nombre de sites perturbés restant stable sur les dernières semaines.


EN Mai 68 un extrait de wikipédia

Le vendredi 3 mai, la cour de la Sorbonne est occupée par 400 manifestants qui tiennent un rassemblement sans heurt particulier. Devant le risque d’une attaque des étudiants d’extrême droite (Occident, mouvement violent d’inspiration fasciste, annonce une marche sur l’établissement dans le but avoué d’une confrontation brutale), le recteur de l’académie de Paris, président du conseil de l’université, requiert les forces de police pour « rétablir l’ordre en expulsant les perturbateurs ». La Sorbonne est évacuée par une intervention musclée. Dans la soirée, des centaines d’étudiants affrontent violemment les forces de l’ordre. Selon un rapport de police : « Ils appliquent une technique de harcèlement ponctuée de heurts sévères mais de courte durée. À 20h25, trois commissaires […], conjuguant les efforts de leurs effectifs, dégagent les abords du Luxembourg au prix d’actions vigoureuses et en s’aidant de grenades lacrymogènes. Des ébauches de barricades sont successivement abandonnées par des manifestants agressifs qui, pour dégager certains des leurs, se ruent en bandes sur nos effectifs ». 574 personnes sont arrêtées, dont Jacques Sauvageot, le dirigeant de l’UNEF, principal syndicat étudiant, mais aussi Daniel Cohn-Bendit, Henri Weber, Brice Lalonde, José Rossi, Alain Krivine, Guy Hocquenghem, Bernard Guetta ou Hervé Chabalier19.

Cette intervention des forces de l’ordre à la Sorbonne, à la demande du recteur Jean Roche, sans préavis ni négociations, est très mal vécue par les étudiants, qui se pensaient protégés par le statut universitaire. Dès le 4 mai, le doyen de Nanterre, Pierre Grappin, le doyen de la Faculté des sciences de Paris, Marc Zamansky, et l’ancien recteur Jean Capelle critiquent cette violation du sanctuaire universitaire20.

La journée d’émeute fait 481 blessés à Paris : 279 étudiants et 202 policiers.

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Ci dessous un extrait d’une brochure édité par un groupe ML, mais qui présente une analyse sérieuse des évènements

2° LE DECLENCHEMENT – LES ETUDIANTS (3-10 MAI 1968)

a) Quelques remarques préliminaires

Une polémique plus précise avec un certain nombre d’analyses du mouvement de Mai sera faite plus bas, mais il faut d’emblée dissiper certaines confusions qui embrouillent incroyablement le problème. Mai a-t-il été une révolution? Nous pensons que non, car à aucun moment, pour des raisons que nous examinerons plus tard, l’appareil d’État bourgeois n’a été sérieusement menacé. Par contre il s’agit incontestablement d’un mouvement révolutionnaire,car, dans un pays capitaliste, quand la classe ouvrière se dresse dans toute sa masse, entourée de ses alliés, en face de la bourgeoisie et de ses alliés, le problème qui s’est posé pratiquement pour les masses, c’est celui de la révolution prolétarienne, même si le mouvement n’avance pas très loin dans la réalisation de cette révolution. Qu’on n’invoque pas le fait que pour beaucoup d’ouvriers il se serait agi simplement d‘une lutte revendicative. Outre que cette affirmation est tout à fait contestable, cela ne prouverait rien, car dans tout mouvement historique il y a un hiatus entre ce que font les classes sociales en lutte et ce qu’elles s’imaginent faire. Et ce hiatus est d’autant plus grand que manque en France un parti révolutionnaire conscient. Qu’on n’invoque pas non plus la disproportion entre ce qui a déclenché les événements et leur ampleur. C’est aussi une loi de l’histoire qu’une petite
étincelle peut déclencher un grand incendie, et cela n’enlève rien à l’importance de l’incendie.

 

b) Les étudiants

L’essor du mouvement s’est fait sous le signe de l’alliance ouvriers-étudiants, de même que son reflux a été dominé par l’alliance gaulliste-P.C.F.Qu’est-ce qui a fait bouger les étudiants ? de nombreuses sornettes ont été débitées à ce sujet, depuis les « étudiants qui manquaient de locaux. et de débouchés » jusqu’au «étudiants en lutte contre les structures sclérosées de l’université » en passant par les étudiants « anti-autoritaires ». Certes il y avait une crise de l’emploi qui frappait aussi les cadres et techniciens et qui menaçait donc les étudiants. D’autre part, il existait un malaise universitaire réel. Ce malaise a été assez souvent décrit. Résumons en les principaux éléments ; la bourgeoisie forme les étudiants pour la servir ou pour entrer dans ses rangs, mais elle ne le proclame pas aussi ouvertement. Elle proclame toutes sortes de principes abstraits tels que la liberté, la justice. le bien-être, elle loue des vertus telles que l’esprit critique et l’esprit scientifique, etc.

Quand la contradiction apparaît trop clairement entre ces principes proclamés et les intérêts sordides qu’ils recouvrent cela ébranle profondément les étudiants honnêtes. Ainsi. par exemple. Les étudiants en psychologie s’aperçurent que cette « Science » qu’on leur enseignait avait pour seul but de trier les esclaves salariés à l’entrée de l’usine comme du bétail. On prétend encourager l’esprit critique mais en réalité les professeurs bourgeois déversent du haut de leur chaire des vérités révélées, des dogmes qu’il ne faut pas critiquer de peur de saper les fondements mêmes de la société bourgeoise. Le bourgeois qui ne connaît rien de mieux pour créer une émulation que la concurrence, instaure à l’aide des examens un véritable climat d’individualisme, d’insécurité et de mesquinerie. Plus important encore. les étudiants s’aperçurent que derrière les beaux principes de l’égalité de tous devant I’Ecole régnait une ségrégation sociale d’autant plus efficace que plus camouflée. Mais. toutes ces contradictions existent depuis longtemps, qu‘y a-t-il eu de nouveau en 68 ? certes, comme cela a été souvent souligné, la génération d’après-guerre a provoqué un gonflement rapide des effectifs étudiants. Mais, plus important encore, c’est le fait que le milieu étudiant, par sa mobilité et son ouverture aux idées nouvelles joue souvent le role de plaque sensible de la société . Avant 68 les groupes d’extrême gauche étaient particulièrement implantés et actifs en milieu étudiant, bien que le mouvement qu’ils reflétaient soit un mouvement à l’échelle de la société entière. D’autre part les partis traditionnels ont peu de prise sur le milieu étudiant. Donc, un véritable mouvement de masse de refus de l’idéologie bourgeoise se développait chez les étudiants, en particulier a Nanterre. Mais il y a encore un pas entre,vouloir échapper à l’idéologie bourgeoise et y échapper réellement. On peut dire que l’idéologie dirigeante du mouvement étudiant en Mai a été une révolte anarchisante, libertaire, « anti-autoritaire ». Cela signifie que l’on découvre l’hypocrisie des abstractions que la bourgeoisie proclame (liberté, ordre. justice] mais qu’on lutte contre ces abstractions à coups d’abstractions tout aussi vides : liberté absolue. refus de l‘autorité en général, interdiction d’interdire, etc; « maintenir une puissance de refus – déclaraient Sartre et d’autres écrivains le 10 mai. sans voir qu’on ne peut refuser en général, que refuser la bourgeoisie et refuser aussi le prolétariat, c’est ne pas refuser la bourgeoisie. Toutefois, cet ultradémocratisme, s’il reste idéologiquement dans l’orbite bourgeoise, a pu placer les étudiants à la pointe d’une lutte démocratique qui visait objectivement l’ordre bourgeois, la dictature bourgeoise. La bourgeoisie proclame sur son drapeau« liberté, égalité, fraternité » et applique «dictature, exploitation, oppression ».

 

De ce fait, l’expérience de 180 ans de dictature bourgeoise en fait foi, les classes populaires se trouvent souvent brandir le drapeau bourgeois contre la bourgeoisie elle-même. Et le prolétariat est toujours partie prenante de ces luttes. C’est lorsque cette lutte démocratique, par son développement même,aura dépassé son caractère de simple lutte démocratique, que les étudiants seront eux~mêmes dépassés par les événements. Nous y reviendrons plus loin.

 

Pour le moment, soulignons cette loi historique dégagée par Marx et Lénine et dont Mai 68 a démontré la validité même dans un pays impérialiste tel que la France : une révolution prolétarienne (ou un mouvement révolutionnaire) n’est pas, comme un match de football, un affrontement ordonné entre deux équipes bien délimitées pour un objectif bien délimité. Au contraire toute crise révolutionnaire est une succession d’affrontements de classes entre des camps rapidement mouvants et sur des objectifs tout aussi mouvants. Le déclenchement se fait généralement sur une question secondaire (libération de quelques étudiants, violation des franchises universitaires,,.) et peut concerner directement une autre classe que le prolétariat. Mais la contradiction principale de la société capitaliste, celle qui oppose la bourgeoisie et le prolétariat, se révèle inévitablement si la crise se développe suffisamment et ébranle la société en profondeur : a un moment se pose inévitablement le problème de la lutte frontale entre la bourgeoisie et le prolétariat. Une telle lutte peut se dérouler ou être évitée (comme en Mai 68), le prolétariat peut triompher ou être vaincu, mais ce que révèlent toutes ces crises, c’est que à moins que le prolétariat n’ait vaincu complètement, radicalement, la bourgeoisie, n’ait détruit son État, sa force armée, n’ait instauré son propre État, sa propre force armée, toutes les contradictions qui ont donné naissance à la crise subsisteront pour l’essentiel. Bien que cette leçon ne soit pas nouvelle, et qu’elle ait été illustrée de façon frappante par les événements de Mai. elle a été passée sous silence par 99 % des commentateurs de Mai,et ce n’est pas par hasard. C’est pourquoi nous n’insisteront jamais assez sur ce point. Mais revenons-en aux étudiants pour souligner une autre de leurs caractéristiques importantes ; étant en marge de la production. étant coupés du monde matériel. et étant abreuvés ‘a longueur de journée d’abstractions académiques, ils ont une nette tendance à l’idéalisme philosophique. Nous avons vu qu’ils ont tendance à riposter aux abstractions bourgeoises à l’aide d’abstractions, et de même à nier les rapports de forces concrets à l’échelle sociale, les luttes réelles entre forces réelles ; ils sont amenés à penser que toute cette oppression, tout ce carcan de la société bourgeoise n’est qu’un cauchemard qu’il suffit d’exorciser en imagination pour qu’il s’écroule. De ce
point de vue le mot d’ordre « Chassons le flic de notre tête » est frappant chez des gens qui se battent avec des vrais pavés contre des vrais flics ! Cet idéalisme a amené les étudiants dans leur quasi totalité à nier l’existence de l’État bourgeois, à proclamer la «vacance du pouvoir ». Les étudiants ont, pour ainsi dire, joué à la révolution, comme on joue au théâtre, mais cette évocation a réveillé dans le prolétariat, seule classe capable de faire cette révolution. des échos qui n’ont pas encore fini de résonner. Et c’est en cela que consiste le principal mérite historique des étudiants en Mai.

 

c) L’enchaînement du 3 au 10 mai

Notre objet n’est pas de faire la chronique des événements qui a été détaillée dans de nombreux ouvrages. Cette période est caractérisée par trois événements :

1] ralliement. dans les conditions concrètes du moment, de la masse de l’intelligentsia derrière une forte minorité d’étudiants qui contestait. Comme nous l’avons vu au paragraphe précédent, l’université bourgeoise. voire la société bourgeoise.

2) Énorme faute tactique du gouvernement.

3] Conséquence des points précédents un énorme vide politique se fait autour des gaullistes et un courant de sympathie ‘a l’échelle nationale se développe pour le mouvement étudiant.

La masse de l’intelligentsia était loin de reconnaître dans l’ensemble son rôle de « chien de garde de la bourgeoisie n que certains étudiants refusaient de jouer. Là dessus interviennent toute une série d’événements susceptibles de .mettre en mouvement le réflexe démocratique de l’intelligentsia : l’intervention des fascistes d’ « Occident », la violation des franchises universitaires. et surtout les incroyables brutalités policières. En France, la haine de la police est une profonde tradition populaire, mais même certains bourgeois, pourtant douillettement protégés derrière le rempart de leur Etat, sont toujours prêts à critiquer Pandore. tant qu’ils ne sentent pas leur domination
menacée. Dans l’esprit du bourgeois le flic n’est qu’un rustre issu du peuple dont on est bien obligé de se servir. mais que l’on méprise profondément. D’ailleurs les policiers ressentirent profondément ce mépris et déclarèrent en substance vers le 15 mai, par l’intermédiaire de leurs syndicats, à la bour
geoisie « Nous voulons bien te servir. mais gratifie-nous de quelques caresses ». Et de fait, les mêmes bourgeois qui au début Mai dénonçaient les brutalités policières, trois semaines plus tard applaudissaient depuis leurs fenêtres «  Bravo les C.R.S, ». Entre temps la bourgeoisie avait tout simplement pris peur.

Cependant, plus grande était la masse qui rejoignait le mouvement et plus les brutalités policières prenaient un caractère odieux aux yeux de l’opinion publique : pensez donc, de dignes professeurs menacés de la matraque. L’intelligentsia n’est pas une classe, mais elle a tout de même une certaine cohérence. ll existe un complicité naturelle entre l’étudiant de Nanterre et l‘instituteur de village. Et quand l’instituteur est en marche, c’est toute la base de la social-démocratie qui bouge. D’autre part les partis social-démocrates voient dans les événements un prétexte facile à quelques joutes parlementaires avantageuses. Ainsi les partis social-démocrates et les «gauchistes » découvrent dans la pratique une espèce d’alliance dont nous verrons plus loin qu’elle n‘est pas l‘effet du hasard. mais qui n’est pas non plus dénuée d’arrière pensées : Mitterrand ne soutient pas le mouvement étudiant, non plus qu’il n’attaque la société bourgeoise, bien entendu, il fait des reproches, pour ainsi dire, tactiques au gouvernement qui n’a pas su mener la barque de la bourgeoisie, qui n’a pas su utiliser toutes les ficelles réformistes pourintégrer le mouvement étudiant à la société bourgeoise, qui a supprimé les subventions à l’U.N.E.F. qui a rompu le dialogue avec les étudiants etc. Ce faisant il accrédite tout de même l’idée que les tords sont du côté du gouvernement. La dessus interviennent les incroyables contorsions du parti révisionniste. Nous examinerons plus loin les contradictions dans lesquelles il se débat. Signalons simplement que l’on voit ici s’ébaucher un pas de danse qui se reproduira plusieurs fois dans la suite: les révisionnistes dénoncent de façon odieuse le provocateur « anarchiste allemand » de Nanterre, les social-démocrates de Nanterre se paient le luxe de les dénoncer par la gauche, et les révisionnistes affolés par le caractère de masse du mouvement et par l’unité de la gauche qui leur échappe. se mettent à chanter au parlement à l’unisson avec Mitterrand.

Enfin les fautes tactiques du gouvernement; une répression bourgeoise intelligente, du moins dans le cadre de la démocratie bourgeoise et si elle a une liberté de manœuvre suffisante suppose d’appliquer les règles suivantes : réprimer la gauche et duper le centre. Quand la gauche est coupée du centre.la frapper, mais quand ‘le centre est soudé à la gauche. reculer- juste ce qu’il faut en laissant entendre qu’on le fait volontairement, en étalant sa force mais en l’utilisant avec mesure. Il faut laisser entendre aux masses en mouvement que c’est parce qu’on est libéral (a pas si méchant que ça a], et que cela ne se fera que si le mouvement ne dépasse pas certaines limites. Une
telle tactique a l‘avantage, pour la bourgeoisie, qu’elle évite la lutte frontale contre la masse ce qui n’est politiquement jamais payant, et qu’elle renforce dans les masses les illusions démocratiques et réformistes [« On peut obtenir plus si on le demande dans la légalité, pas trop violemment n). Or, au début de Mai 68, le gouvernement a fait exactement le contraire. il a violemment réprimé les masses de plus en plus nombreuses en mouvement, il s’est mis dans son tord en refusant toute médiation. il n’a pas gardé la mesure, pour finalement , reculer dans des circonstances qui, aux yeux de tous, passaient pour une défaite et non pour un geste de libéralisme. Le 11 mai, le gouvernement est acculé à cette reculade ou a utiliser les armes à feu, ce qui, à coup sur, provoquerait une grave crise politique. Le jeu en vaut-il la chandelle?

Pompidou préfère la reculade, mais il est déjà trop tard pour éviter la crise nationale.

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