Gilets jaunes et Connective Actions

Par Gérard Bad. Le 29.03.2019. Sur le webmagazine Les7duQuébec.com.

 

 

Après avoir montré le rôle des Nouvelles Technologies de la Communication et de l’ Information NTCI et des GAFA comme destruction/créative, comme le formulait Schumpeter. Il me faut maintenant développer les réflexions sur l’utilisation des NTCI par les mouvements sociaux récents et notamment celui des Gilets jaunes en France. G.Bad.


 Les précédents mouvement de la « Connective Actions »

La manière dont les gilets jaunes ont utilisé les réseaux sociaux, Facebook, Twitter… les chaînes Youtube, le moteur de recherche Google et les messageries cryptées méritent quelques lignes. Nous avions déjà vu poindre cette utilisation des NTCI lors du  « Printemps arabe »  en 2011 ou les manifestants de la place Tahir, écrivaient :«Nous sommes les hommes de Facebook » les révoltés du monde faisaient leur entrée dans la « connective Actions ».

Ils seront relayés par les indignés en Espagne et Occupy Wall Street aux États-Unis. L’utilisation des réseaux sociaux va leur permettre d’organiser les manifestations spontanées,de contourner les médias officiels et imposer sur le net leurs témoignages et autres preuves d’exactions policières.

La sociologue américaine d’ origine turque Zeynep Tufekci a produit sur le sujet un livre intitulé Twitter and Tear Gas « Twitter et les gaz lacrymogènes » où elle montre les mutations profondes que les nouvelles technologies ont engendrées dans la nature même des mouvements sociaux, transformant leur organisation, leur visibilité et leur impact à long terme. Certes, les « révolutions » arabes ont échoué, le mouvement « Occupy Gezi » à Istanbul en 2013, aussi. Mais leur « capacité » à retourner l’opinion publique en imposant leur propre narration des faits est devenue insupportable pour les gouvernants. En ce qui concerne le Printemps arabe, l’utilisation du net doit être fortement relativisée, que nous dit Mounir Bensalah auteur « Réseaux sociaux et révolutions arabes?« :

«Le rôle des réseaux sociaux dans le Printemps arabe a été très exagéré, notamment par les médias occidentaux. La révolution Facebook ou Twitter, tel que ces événements ont été qualifiés, est un mythe et un fantasme nés de raccourcis journalistiques. Ils ont indéniablement accompagnés ce qu’on appelle les révolutions arabes, puisqu’ils ont servis à mobiliser, à informer et à s’informer. Voire à attiser la colère. Ils ont en outre permis d’attirer l’attention des médias étrangers, empêchés de travailler librement dans les pays fermés, et de les alimenter en images. Ils ont également aidé ceux que j’appelle les révoltés solitaires, qui se croyaient seuls au monde, à se regrouper en découvrant que d’autres personnes partageaient leurs sentiments. »

 

Mais les populations des pays arabes ne sont pas descendues dans les rues grâce aux réseaux sociaux, mais elles ont plutôt été poussées à se révolter pour des raisons sociales et politiques. D’ailleurs peu de gens étaient réellement connectés, et beaucoup d’entre eux n’avaient même pas accès à un ordinateur. Le profil type du cyber-activiste utilisant les réseaux sociaux le démontre : il est jeune, âgé entre 18 et 40 ans, citadin, jouissant d’un niveau d’instruction élevé et sensibilisé aux valeurs démocratiques lors d’un passage en Occident. Ce qui exclu une grande partie de la population des pays arabes, maintenue dans la pauvreté par les régimes dictatoriaux.

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Deux ans après, que sont devenus ces cyber-activistes du Printemps arabe? Sont-ils toujours actifs?

 

M.B. : Aujourd’hui, les icônes de cette époque, subitement sorties de l’anonymat, sont écartées de la scène politique des pays qui ont vécu des bouleversements à la tête du pouvoir. Faute d’être organisés et de disposer de relais au sein de la société, ils n’ont pu jouer aucun rôle, malgré leur ambition et leur volonté de changer les choses. Et ce contrairement aux forces qui ont réussi à prendre le pouvoir en Égypte ou en Tunisie. Toutefois, il semble que la leçon a été retenue, car deux ans après, ils essayent de s’organiser. En Égypte par exemple, le Mouvement du 6-avril , une organisation de jeunes militants pro-démocratie très active lors de la révolte qui a renversé l’ancien président Hosni Moubarak, tente de devenir un acteur de plus en plus influent au sein de l’opposition égyptienne. Le même phénomène peut être constaté actuellement en Tunisie. »

 

 Quand les gilets jaunes arrivent à défier le pouvoir sur son propre terrain.

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Tout d’abord tous ceux qui de prés ou de loin ont suivi les différents Actes des Gilets jaunes ont pu se rendre compte que ceux ci avaient un temps d’avance sur les forces de l’ordre. Les manifestations non déclarées ont surpris l’appareil d’État qui était incapable de s’organiser pour contrer cette déferlante spontanée. Les journalistes eux aussi allaient se trouver hors circuit pour filtrer des informations se diffusant comme l’éclair sur les réseaux sociaux. l’ appareil d’État avait perdu sa prédominance médiatique, sa capacité à filtrer les informations et de diffuser des fausses nouvelles.

Bien entendu l’appareil d’État va réagir pour mettre un terme à la « guerre de mouvement » qui lui était imposé. Il va mettre l’ accent sur la violence surtout après l’ action du boxeur ayant rétamé un policier. Les flashballs sont systématiquement utilisés pour blesser et éborgner manifestants et passants, afin de réduire le nombre de manifestants, mais rien n’y fera. Pour briser la spontanéité générée par Facebook qui avait procéder dès janvier 2019 à un changement d’algorithme décidé par le réseau social. Ce changement a favoriser les interactions entre des dizaines de milliers de gilets jaunes isolés par le « citoyennisme », mais la aussi l’intervention des autorité française a finalement permis à Facebook d’entraver les communications des GJ comme en a témoigné  le journal Marianne:

« A la veille de « l’acte XVIII » du mouvement ce samedi 19 janvier, une fièvre parcourt les groupes Facebook de gilets jaunes : le réseau social aurait délibérément fait baisser le nombre de leurs membres. Disparition de posts, comptes bloqués, commentaires supprimés… L’un des représentants les plus en vue du mouvement, Éric Drouet, a affirmé avoir perdu 50.000 membres sur son groupe, « La France en colère !!!« . Le compteur officiel des gilets jaunes serait quant à lui passé de 2,8 millions de personnes à 1,8. « Et plein de groupes dans le même cas », écrit le chauffeur routier, perplexe. »

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Le changement d’intervention des forces de l’ ordre

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Sous la direction du premier flic de France, le mouvement des gilets jaunes va servir de laboratoire répressif pour les actions futures que la crise sociale va générer. L’État va décider de mettre sur le terrain l’ ensemble de ses forces policières, un déploiement inédit de celle-ci va surprendre. Dés lors nous allons assisté à une militarisation du maintien de l’ ordre et à la criminalisation1 du mouvement des gilets jaunes accusés d’ être sous l’ emprise des hommes de Poutine (sic). Le pouvoir ne va pas faire dans la dentelle aux traditionnels CRS et gendarmes mobiles, la police montée est déployée, les voltigeurs à moto (interdit depuis l’assassinat de Malik Oussékine) sont de nouveau en service, le recours à des véhicules blindés légers ; les canons à eau ; le positionnement de snipers sur certains bâtiments officiels ; l’équipement de CRS avec de fusils d’assaut ; l’unité cynophile de la préfecture de police et ses chiens, etc. Il faut remonter à Mme Thatcher, aux prises avec la grève des mineurs du charbon 1984/1985 (2)  pour voir un tel acharnement répressif. L’usage massif des lanceurs de balle de défense (LBD), des grenades de désencerclement et des grenades GLI-F (4)  (contenant vingt-cinq grammes de TNT) et des lacrymogènes. Accompagné à chaque manifestation d’éborgnés et de blessés plus ou moins graves va être systématiquement dénoncé sur le net prouvant que la violence est le fait des forces de l’ ordre.

De nouvelles pratiques sont utilisées, elles visent à empêcher les manifestants de se rendre à leur rendez vous, encerclement de ceux ci avec bombardement de lacrymogènes, mise en place d’ un système d’ exfiltration de manifestants. Tout cela allait redonner l’avantage aux forces de l’ordre, et finalement contraindre une grande partie des gilets jaunes à déclarer les manifestations. Le tout accompagné bien sûr par une offensive médiatique contre les gilets jaunes, un classique dés qu’une gréve commence à gêner l’État, l’étendard de la grève pagaille et de la violence est levé.

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L’Acte XVIII des gilets jaunes du samedi 16 mars 2019

 

Il va sans aucun doute marquer un tournant dans la manière dont l’ état veut mettre un terme aux manifestations. Accusé de toutes parts d’utiliser des violences hors normes y compris par UE et l’ ONU… L’état Macron décide alors de procéder à une opération assez classique, laisser comme en 1971 les pilleurs piller le quartier latin, Ceci afin de regagner l’ opinion publique en faveur des forces de l’ ordre et frapper plus fort. C’est ce qui va se passer au cours de l’Acte XVIII sur la place de l’ étoile Charles De Gaulle, des CRS « protègent » l’ arc de triomphe avec un cordon de véhicule avec ordre de ne pas bouger. Vers 11 h du matin un nombre relativement important de manifestants « Black Bloc » se regroupe et passe à l’ attaque directe des forces de l’ordre, qui apparaissent nettement comme victimes d’une agression; l’image que le pouvoir voulait livrer pour faire oublier les éborgnages et exactions policières et justifiant l’emploi des Flashballs sur le thème inaction/réaction et pour compléter les pillages et incendies . Édouard Philippe curieusement sur place va parler d’action criminelle. Le lendemain toute la presse et les partis de droite montent au front contre Macron le faiblard, incapable de faire régner l’ordre…Ce qui permet à Édouard Philippe de virer le préfet de police de Paris, M. Delpuech et de le remplacer par Didier Lallement ( préfet de Nouvelle Aquitaine) Tout en déclarant :

 

« Nous interdirons les manifestations se revendiquant des gilets jaunes dans les quartiers qui ont été les plus touchés dès lors que nous aurons connaissance de la présence d’éléments ‘ultras’ et de leur volonté de casser. Je pense bien évidemment aux Champs-Élysées à Paris, à la place Pey-Berland à Bordeaux, à la place du Capitole à Toulouse, où nous procéderons à la dispersion immédiate de tous les attroupements« 

Le scénario du pillage et de la défense de la veuve et de l’ orphelin, certains d’ entre nous se souviennent encore du pillage des Champs-Élysées en 1975 autrement plus dévastateur et violent que celui de l’ acte XVIII, voir ce document

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Les angoisses du capitalisme occidental et les NTCI

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Dans un article du Ramses 2018: « Comment l’ informatique recompose les relations internationales » l’ auteur s’interroge sur l’ impact de celle-ci sur la démocratie. Il met en avant « ...le grand ébranlement des démocraties qui a dominé l’ année 2016 avec le Brexit et l’ élection de Donald Trump aux États-Unis, pointe la révolution numérique qui a changé de nature » (…) « La révolution numérique (souligne l’ auteur) charrie une face sombre, aux mutations tout aussi rapides La cybercriminalité progresse fortement avec un chiffre d’ affaire estimé à 445 milliards de dollars par an (1). La cyberguerre, expérimentée contre l’ Estonie, la Géorgie et l’ Ukraine, se révèle être une arme asymétrique redoutablement efficace entre les mains des régimes chinois et russe-qui l’utilisent pour compenser, sinon annuler, l’ avantage technologique des armées occidentales ».

 

L’ auteur parle aussi de la déstabilisation des démocraties par le recours intensif des partis populistes et des réseaux sociaux, du piratage des sites, des hackers, via l’ instrumentalisation de Wikileaks… L’ auteur s’ engage ensuite sur un autre terrain, celui de la post-vérité une expression relativement nouvelle qui désigne « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’ émotion et aux opinions personnelles ». L’auteur, et il n’ est pas le seul, fustige les réseaux sociaux pour qui la vérité deviendrait secondaire pour lui la vérité doit être filtrée par « le monopole journalistique » « Avec les réseaux sociaux, le relativisme et l’ horizontalité des sources remplacent le monopole journalistique de l’ information.» . La voilà la sainte atteinte à la démocratie, celle ou des milliers de personnes qui ne se reconnaissent pas dans la vérité des « merdias » décident de les contourner en procédant à leur propre contre pouvoir médiatique; les journalistes dans leur grande majorité sont au service de l’ ordre bourgeois.

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Les gilets jaune haïssent les journalistes

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Chaque gilet jaune avec son smartphone est devenu un reporter, un chasseur d’image qui en temps réel diffuse les exactions des forces de l’ ordre détruisant toute tentative d’intox des « merdias » « journalopes » et « prestitués » comme ils disent.

Tous les corps intermédiaires (partis, élus, syndicats) sont décriés et contournés par l’ action directe de la « connective Actions » remettant en cause tout le système représentatif de la démocratie bourgeoise et voulant avec le (RIC) en changer les règles et aller dans le sens de Mélenchon et sa 6e république. Soyons lucide, les gilets jaunes avec le RIC ne remettent pas en cause le capital et l’État, leur révolution se limite aux formes de la domination de classe. Mais même cela, Macron et ses sbires ne le supportent pas, le roi est nu mais il veut défier la rue.

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Parlant de la commune de Paris Marx va écrire

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« Ce ne fut pas une révolution faite pour transférer ce pouvoir d’une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution pour briser cet horrible appareil même de la domination de classe. Ce ne fut pas une de ces luttes mesquines entre la forme exécutive et la forme parlementaire de la domination de classe, mais une révolte contre ces deux formes qui se confondent, la forme parlementaire n’étant qu’un appendice trompeur de l’Exécutif. » (La guerre civile en france , K.Marx ed.Pékin,p.176).

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Et n’oublions jamais:

«En tout cas, notre seul ennemi, le jour de la crise et le lendemain, ce sera l’ ensemble de la réaction groupée autour de la démocratie pure» (Engels à Bebel lettre du 11/12/1884)


 

NOTES

Vers l’ acte XIX, ou l’ armée sera présente

1 Elle était devenue explicite avec le recours aux brigades anticriminalité (BAC) et aux brigades de recherche et d’intervention (BRI), comme si les manifestants étaient des délinquants de droit communs,voire des Hooligans. Elle a pris un caractère officiel , suite à l’ Acte XVIII du samedi 16 mars où les manifestants furent traités d’ assassin par le premier ministre.

2-Cette longue gréve des mineurs de Grande Bretagne est décrite en détail dans le livre d’Henri Simon (« To the bitter end » GRÈVEDES MINEURS EN GRANDE-BRETAGNE MARS 1984 MARS 1985) édition Acratie.

 

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