Grande Guerre : le scandale des exhumations militaires

FERGUS :

Comme on le pressentait, l’excellent Pierre Lemaître a obtenu en 2013 le très convoité Prix Goncourt avec « Au revoir là-haut ». Au cœur de ce magnifique roman, deux scandales. Mais si l’un, une escroquerie aux monuments aux morts, est fictif, l’autre a bel et bien été inspiré par des faits véridiques survenus en 1920 et 1921. En cause : des milliers d’exhumations illégales de soldats morts au combat…

Les premiers chapitres du roman de Pierre Lemaître sont à la fois hallucinants et baroques. Ils plongent brusquement le lecteur dans le sang et la boue des lieux de combat de la Grande Guerre à quelques jours de l’Armistice de 1918. C’est là, dans ce cloaque infernal, que va se nouer, de manière dramatique autour d’un trou d’obus et du destin d’une « gueule cassée », la trame d’une histoire d’hommes parfois révoltante mais ô combien émouvante et très souvent truculente. Une histoire dont l’un des aspects repose sur des faits assez largement méconnus dont Pierre Lemaître, marqué dans sa jeunesse par la lecture du très beau roman de Roland Dorgelès « Les croix de bois », s’est inspiré en prenant connaissance de la thèse de l’historienne Béatrix Pau-Heyries intitulée « La violation des sépultures militaires, 1919-1920 », thèse publiée en 2010 dans le n° 259 de la Revue historique des Armées. Grâce à Pierre Lemaître et à ce Prix Goncourt qui les a remis en lumière, zoom sur ces évènements oubliés…

2 juillet 1915. L’Assemblée nationale vote une loi qui institue la mention « mort pour la France ». Une avancée qui n’a rien d’anecdotique car elle confère aux soldats décédés une reconnaissance et un statut individuel dont ils ne disposaient pas jusque-là. Les « poilus » morts au combat étaient en effet considérés non comme des individus mais comme les parties d’une communauté de camarades combattants. Et si l’on inhumait dans les premiers temps de la guerre les soldats morts dans des cimetières collectifs sous la surveillance d’un officier sanitaire afin de veiller à l’identification des corps, le nombre croissant des victimes oblige progressivement les troupes à agir de manière empirique hors de tout cadre réglementaire. Ce sont les camarades des morts qui, avec un profond respect, inhument les corps à proximité du lieu où ils sont tombés, parfois dans un cimetière de fortune pouvant regrouper jusqu’à une centaine de cadavres de poilus « morts pour la France ». La tombe de ces hommes, ensevelis dans des planches de coffrage récupérées ou de simples toiles de tente, n’est le plus souvent signalée que par une levée de terre surmontée d’une sommaire croix de bois sur laquelle on a parfois accroché le képi du mort comme l’a rapporté l’écrivain Maurice Genevoix dans « Ceux de 14 ». La plupart du temps, le nom du défunt, son unité, son grade et la date de sa mort ont été gravés au couteau ou à la baïonnette sur le bois de la croix, mais cette identification est loin d’être systématique, et beaucoup de tombes, creusées à la hâte, ne comportent aucune inscription.

Les mercantis de la mort

Le 29 décembre 1915, l’État français accorde par la loi le droit à tous les soldats morts au combat de reposer dans une concession individuelle au sein d’un cimetière militaire situé en arrière du Front, mais à l’intérieur de la zone des Armées. Tous les poilus morts ne bénéficient pourtant pas de cette avancée et des milliers d’inhumations empiriques sur les lieux de combat continuent d’être pratiquées, imposées par le déroulement et l’âpreté de la guerre dans des terres ravagées par les bombardements. Dans le même temps, les familles se montrent de plus en plus frustrées : faute de corps, elles doivent se contenter, à l’annonce du décès d’un proche, d’une simple messe à la mémoire du mort. Une réalité choquante aux yeux de beaucoup de parents et de veuves qui, dès lors, entreprennent de rapatrier les dépouilles pour les inhumer dans la commune des défunts. Mais ce qui est possible pour les blessés décédés dans un hôpital de l’arrière ne l’est pas pour les soldats enterrés dans les cimetières militaires proches du Front.

Sitôt la fin des combats, de nombreuses familles, douloureusement frappées par la mort d’un proche, entreprennent de faire exhumer, en toute illégalité, les corps de leurs défunts pour les rapatrier. Flairant la bonne affaire, des entrepreneurs peu regardants sur le caractère illicite de ces exhumations et de ces transferts leur viennent en aide moyennant finances, souvent sur la base de tarifs établis à la tête du client : relativement modérés pour les gens modestes, très élevés pour les familles fortunées. Ces exhumations bénéficient également d’aides locales de la part de populations locales compassionnelles qui prêtent parfois la main mais surtout refusent de collaborer aux enquêtes diligentées par les gendarmes lorsque les violations de sépultures sont constatées par les autorités. Les menuisiers et ferblantiers locaux eux-mêmes s’impliquent dans ces transferts en fournissant des cercueils pour le transport clandestin des corps. Tout cela facilite l’activité très lucrative des entrepreneurs, pour la plupart des opportunistes du malheur que l’on a appelés dans la presse de l’époque les « mercantis de la mort ». Mais peu de gens ont vraiment conscience de l’obscénité de ce commerce, au point que les infirmes de guerre à qui l’on a confié le contrôle des véhicules aux octrois leur facilitent eux aussi la tâche : ayant connu l’enfer des tranchées, ils n’ont le cœur ni à taxer ces « marchandises » macabres ni à empêcher leur transport comme les y oblige pourtant les textes en vigueur.

Pour lutter contre ces pratiques, une Instruction générale, datée du 19 juin 1919, interdit de manière drastique tous les transferts de corps non validés par les représentants officiels de l’État. Cette décision est évidemment mal accueillie par ceux qui ont perdu un proche. C’est pourquoi, afin de contrebalancer cette mesure négative, est édictée une disposition positive destinée à calmer la frustration d’une partie des familles : sous l’impulsion du Président du Conseil Georges Clémenceau et de son futur ministre des Pensions André Maginot, les dépenses liées au voyage des parents sur les lieux d’inhumation et aux frais des rapatriements autorisés sont très largement allégées au cours du 2e semestre de 1919, notamment pour les milieux populaires. Le 31 juillet 1920, il sera même acté dans la Loi de finances que la totalité des frais de transfert autorisés des corps de soldats morts serait désormais à la charge de l’État.

Des cadavres incomplets ou mélangés

Les exhumations illicites des corps non concernés par les autorisations ne s’en poursuivent pas moins en 1920 et 1921, le plus souvent exécutées par des personnes non formées à ce type de tâche. À l’absence de compétences se mêlent également des pratiques peu scrupuleuses, et même carrément scandaleuses : les familles veulent un corps, on leur en fournit un, et peu importe que le poilu exhumé ne soit pas le bon ! Encore plus choquant : les dépouilles, exhumées en général rapidement et sans trop de précautions en pleine nuit, ne sont parfois pas complètes, ou combinent les restes de morts différents ensevelis dans une même fosse lors des combats. Comble du cynisme, il arrive que les moins scrupuleux des entrepreneurs ou de leurs hommes de main ajoutent du sable dans les cercueils pour faire le poids. Le transport lui-même donne lieu à des mésaventures macabres comme le montre dans sa thèse Béatrix Pau en rapportant cette anecdote : « Sur une route départementale à six kilomètres de Compiègne, alors qu’un camion emportait à vive allure deux corps exhumés clandestinement, les cercueils tombèrent, par suite des cahots. Sous le choc, les bières se brisèrent et les ossements, désormais mélangés, furent éparpillés sur le chemin. Comme il faisait nuit noire, le conducteur ne ramassa pas les débris humains et prit la fuite. Les dépouilles furent découvertes et recueillies par le service de l’état-civil aux armées 12 heures plus tard. Or, en raison de l’état des cercueils et de la dispersion des ossements, il fut certainement impossible au service de l’état-civil d’identifier les corps qui, de facto, devinrent inconnus. »

Conformément à la loi de décembre 1915 instituant la création des grands cimetières militaires destinés à regrouper les poilus inhumés dans les multiples cimetières de fortune du front, ce sont au total les restes de 960 000 corps qui, en 1924, auront été exhumés par les autorités. Environ 240 000 ont été rendus aux familles, les autres étant ré-inhumés dans les nouvelles nécropoles. Entretemps, la loi du 29 octobre 1921 avait institué, aux frais de l’État, le droit au pèlerinage annuel pour les familles désireuses de se rendre sur la tombe de leur parent inhumé dans une sépulture perpétuelle (un droit qui, en 2014, est toujours en vigueur).

Combien de soldats ont été exhumés illégalement durant ces années ? Impossible de le dire, mais le nombre s’élève sans doute à plusieurs milliers n’appartenant pas tous, loin s’en faut, à des familles aisées capables de supporter le coût de ces transferts illicites. Malgré les menaces judiciaires qui, conformément à la loi, ont pesé sur ces parents, très peu de poursuites ont été engagées, les acteurs de la justice s’étant montrés sensibles à la détresse des familles. Il y a pourtant bien eu, ici et là, des « mercantis de la mort » et des parents condamnés, principalement à des amendes, mais ils ont été peu nombreux et ces condamnations ont principalement été prononcées lorsque les exhumations ont été faites dans des conditions telles qu’elles ont abouti, dans certaines fosses, à des mélanges des restes humains interdisant de facto toute identification sérieuse des corps demeurant inhumés.

Cette affaire pourrait tenir du Grand-Guignol, ce théâtre parisien qui, durant la Belle Époque, attirait rue Chaptal les amateurs se spectacles macabres. Elle ne prête pourtant pas à sourire car elle n’est qu’une conséquence pathétique des terribles dégâts qu’à causés la Grande Guerre, tant sur les champs de bataille du nord et de l’est de notre pays que dans les familles de France, très durement touchées, notamment dans les classes ouvrière et paysanne. Il suffit, à cet égard, de regarder les monuments aux morts des petites communes rurales pour se convaincre de l’effroyable bilan de ce terrible conflit.

Autres textes en rapport avec la guerre :

14-18 : Ces villages de Lorraine « morts pour la France » (novembre 2009)

39-45 : Les héros musulmans de Chasselay (décembre 2009)