J.O. de Sotchi : du spectacle et des questions

FERGUS :

Les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi terminés, le temps est venu de se poser quelques questions. Et notamment celle-ci : faut-il encourager la poursuite de ce « grand cirque blanc » comme le nomment les détracteurs de cette grand’messe quadri-annuelle des sports de neige et de glace ?

Il faut le reconnaître, les J.O. de Sotchi ont été superbes, grâce à des installations de qualité et des conditions météorologiques assez largement favorables au déroulement des épreuves dans les meilleures conditions, sinon pour les athlètes et les techniciens, confrontés à une neige de printemps lourde et piégeuse, du moins pour les spectateurs et les téléspectateurs, ravis du soleil dominant.

Ces Jeux ont consacré de très beaux champions de différentes nationalités, et nos compatriotes eux-mêmes – pourtant réputés râleurs – ont tout lieu d’en être satisfaits, même si, avec 15 médailles, le résultat obtenu par la délégation française est plutôt moyen. Malgré sa population montagnarde, ses grandes étendues enneigées et la qualité de ses équipements alpins et nordiques, notre pays ne se classe en effet qu’au 10e rang des nations. Avec un ratio nombre de médailles gagnées rapporté au nombre total des médailles en jeu de 5,10 %, l’équipe de France 2014 ne se classe même, n’en déplaise aux journalistes qui ont tenté de faire croire à une moisson record sans relativiser la performance, qu’au 6e rang des meilleures performances des J.O. d’hiver, très loin derrière l’équipe emmenée par Jean-Claude Killy aux Jeux de Grenoble en 1968 : 8,57 %.

Ce constat fait, les médailles ont-elles une importance ? Mis à part pour celles et ceux qui les ont gagnées, souvent en allant au bout de leurs ressources physiques, non, évidemment. N’importe quel véritable amoureux des sports de neige et de glace s’est d’ailleurs tout autant réjoui des succès nationaux que des succès étrangers dès lors qu’ils ont été obtenus avec panache par les athlètes – hommes et femmes – au terme de compétitions âprement disputées. On peut, à cet égard, regretter que les vainqueurs, à quelque pays qu’ils appartiennent, aient, comme aux Jeux d’été, de plus en plus tendance à s’exhiber avec leur drapeau national. Plutôt que d’interdire les brassards de deuil aux sportifs ukrainiens en brandissant la Charte olympique, ce sont ces comportements nationalistes très éloignés de l’idéal des origines que le CIO devrait combattre.

Précisément, le CIO (Comité International Olympique), parlons-en. Organisation internationale basée à Lausanne, son budget est colossal et son pouvoir, bien qu’il soit assez largement occulte, sans doute égal à celui d’un état appartenant au top 20 des plus puissants de la planète. Composé de 115 membres, le CIO a été, à différents moments de son histoire contemporaine, confronté à des scandales, et le fait qu’il ait été très longtemps dirigé par Juan Antonio Samaranch, un ex-cacique franquiste que l’on a pu voir en photo exécuter le salut fasciste, n’a évidemment rien fait pour améliorer son image. Une image dont le brouillage ne parvient toujours pas, des années après, à se dissiper. À cet égard, la désignation de Sotchi, ville où n’existait quasiment pas la moindre infrastructure opérationnelle, est apparue comme un nouveau scandale aux yeux des humanistes, effrayés par les dépenses prévisibles au détriment des urgences sociales de la Russie, et des écologistes, les sites choisis condamnant à la disparition des biotopes naturels d’un intérêt exceptionnel.

On comprend les opposants : avec une dépense totale de 37 milliards d’euros – 24 fois plus cher qu’à Vancouver en 2010 ! – les J.O. de Sotchi ont été les plus coûteux de l’histoire, Jeux d’hiver et d’été confondus. Comment aurait-il pu en être autrement, sachant que tout était à faire, du village olympique aux équipements hôteliers en passant par les stades de neige, les patinoires et les tremplins, avec à la clé d’énormes travaux d’infrastructures routières et ferroviaires ? Mais rien ne pouvait être refusé au Tsar Poutine, malgré l’absence quasi-totale d’installations et d’équipements au moment du choix, évidemment très politique, des membres du CIO. Qu’à cela ne tienne, il y allait du prestige de la Russie et de l’honneur de son président. Moyennant quoi, tous les moyens financiers, techniques et humains ont été mis en œuvre par la Fédération de Russie pour que la fête olympique soit réussie. Et tant pis pour les richesses écologiques irrémédiablement détruites, ou pour les habitants de Sotchi dont les modestes maisons ont été rasées pour faire place nette au « Grand cirque blanc », comme le nomment les détracteurs des J.O. d’hiver.

Fallait-il boycotter ces Jeux pour protester contre de telles dérives financières, contre ces travaux que l’on a qualifiés de « pharaoniques » ? Les boycotter pour sanctionner un CIO dont la plupart des observateurs affirment qu’il est corrompu jusqu’à la moelle ? Les boycotter pour dénoncer les juteux profits engrangés par les sponsors, les médias et même les fédérations sportives ?

Peut-être. Encore faudrait-il que cela soit possible. La multiplication des épreuves, toujours plus spectaculaires, n’est pas un hasard : les J.O. d’hiver plaisent aux téléspectateurs répartis sur les cinq continents. Et d’olympiade en olympiade les audiences ne cessent de monter, d’Amérique du Nord jusqu’en Asie, en passant par les pays de la vieille Europe, désormais concurrencée dans des sports où sa suprématie était naguère incontestable. Autant dire qu’un mot d’ordre de boycott n’aurait pas l’ombre d’une chance d’être suivi d’effet. C’est donc un regard plus pragmatique qui doit être porté sur cette réalité : si l’on veut exercer quelque pouvoir sur les dirigeants du CIO et leurs amis politiques dont l’objectif est avant tout de se servir de ce type d’évènements comme d’une vitrine destinée à masquer les aspects négatifs de leur action, c’est à leur communication que l’on doit s’en prendre. De quelle manière ? En boycottant, non les épreuves – les athlètes ne sont pas responsables des dérives du CIO et des politiques menées dans les pays d’accueil –, mais les retransmissions des cérémonies d’ouverture, de clôture et de remise des médailles, autrement dit tous ces moments où paraissent sur l’écran les dirigeants du CIO et des pays organisateurs.

Voilà qui aurait un sens. Mais en envisageant une action de ce type, il faut bien reconnaître que l’on se berce d’illusions car cela n’arrivera jamais, compte tenu de l’immense difficulté consistant à fédérer les populations planétaires sur un tel objectif. D’autant plus que la majorité des téléspectateurs apprécient les cérémonies, applaudissant ici à un feu d’artifice, versant là une larme sur l’émotion d’un athlète au moment où s’élève dans le ciel la drapeau de son pays. Dès lors, il ne reste plus qu’une solution : exercer son petit boycott personnel en regardant les seules épreuves sur le net, avec comme accompagnement sonore les bruits ambiants du stade de neige ou de la patinoire, débarrassés des commentaires ineptes, des interviews affligeantes et des plans de coupe complaisants sur les caciques politiques ou les responsables du CIO. Ne restent plus sous les yeux que les compétiteurs, ceux qui ont travaillé dur, des années durant, pour participer à ces Jeux, le rêve de toute leur vie d’athlète.