Keynes, intérêts et religion

 GILLES BONAFI :

Le célèbre économiste John Maynard Keynes a laissé une œuvre méconnue et pourtant d’une importance capitale : « Economic possibilities for our grandchildren », publiée en 1930.

Le point central de cette œuvre condamne sans appel le principe des intérêts composés.

« Les temps modernes s’ouvrirent, me semble-t-il, avec l’accumulation du capital qui commença au XVIe siècle. Des raisons, que je suis obligé de passer sous silence dans cet exposé, m’ont induit à penser que ce phénomène eut pour cause initiale la hausse des prix et l’augmentation consécutive des profits qui résultèrent de l’introduction de ces réserves d’or et d’argent transportées par l’Espagne du Nouveau Monde dans l’Ancien. Depuis cette époque jusqu’à nos jours, la capacité d’accumulation que possède l’intérêt composé et qui, selon toutes apparences, avait été en sommeil pendant de nombreuses générations, se développa avec une force renouvelée après s’être réveillée. Or, la capacité d’accumulation de l’intérêt composé sur une période de deux cents ans est telle que l’imagination est saisie de stupeur.

Qu’il me soit permis d’illustrer ce point par une somme que j’ai calculée. La valeur actuelle des investissements britanniques à l’étranger est estimée à 4 milliards de livres environ. Ces investissements nous procurent un revenu au taux d’intérêt de 6,5 % environ. Nous rapatrions la moitié de ce revenu et en avons la jouissance ; quant à l’autre moitié, soit 3,25 %, nous la laissons s’accumuler à l’étranger par le jeu de l’intérêt composé. Or, voilà 250 ans à peu près qu’un processus de ce genre est en cours.

Je fais remonter en effet les origines des investissements britanniques à l’étranger au trésor que Drake enleva en 1580 à l’Espagne. Cette année-là, il regagna l’Angleterre en rapportant le fabuleux butin du Golden Hind. La reine Elizabeth était un important actionnaire au sein du syndicat qui avait financé cette expédition. Au moyen de sa part du butin elle remboursa la totalité de la dette extérieure de l’Angleterre, équilibra son budget et se trouva disposer encore d’un reliquat de 40000 livres. Elle plaça cette somme dans la Compagnie du Levant, laquelle devait prospérer. Grâce aux bénéfices procurés par la Compagnie du Levant on fonda la Compagnie des Indes Orientales, et ce sont les bénéfices réalisés par cette vaste entreprise qui servirent de base à tous les investissements que l’Angleterre allait effectuer à l’étranger par la suite. Or il se trouve que l’accroissement de ce capital de 40 000 livres au taux de 3,25 % à intérêt composé équivaut approximativement au montant réel des investissements britanniques à l’étranger à différentes dates, et aujourd’hui serait effectivement égal à cette somme de 4 milliards de livres que j’ai déjà citée comme étant le total actuel de nos investissements à l’étranger. Ainsi donc, chaque livre sterling rapportée en Angleterre par Drake en 1580 est maintenant devenue 100000 livres.

Tel est le pouvoir de l’intérêt composé !

A partir du XVIe siècle, avec un crescendo cumulatif après le XVIII·, nous sommes entrés dans l’âge grandiose de la science et des inventions techniques, et cet âge a donné toute sa mesure depuis le début du XIX· siècle. »

Il est intéressant de noter que le prêt à intérêt (Riba) est fermement interdit et condamné par les juifs (contrairement à ce qui est souvent dit), les chrétiens et les musulmans :

La Torah

Deutéronome 23-19

« Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, intérêt d’argent ou de nourriture »

– Lévitique 25:35

« Si ton frère devient pauvre, et que sa main fléchisse près de toi, tu le soutiendras ; tu feras de même pour celui qui est étranger et qui demeure dans le pays, afin qu’il vive avec toi »

– Lévitique 25:37

« Tu ne lui prêteras point ton argent à intérêt, et tu ne lui prêteras point tes vivres à usure »

Ézéchiel 18:5-6-7-8

« L’homme est juste qui, pratique la droiture et la justice, qui ne mange pas sur les montagnes et ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d’Israël, qui ne déshonore pas la femme de son prochain et ne s’approche pas d’une femme pendant son impureté, qui n’opprime personne, qui rend au débiteur son gage, qui ne commet point de rapines, qui donne son pain à celui qui a faim et couvre d’un vêtement celui qui est nu, qui ne prête pas à intérêt et ne tire point d’usure, qui détourne sa main de l’iniquité et juge selon la vérité entre un homme et un autre, »

– Ézéchiel 22:12

« Chez toi, l’on reçoit des présents pour répandre le sang : tu exiges un intérêt et une usure, tu dépouilles ton prochain par la violence, et moi, tu m’oublies, dit le Seigneur, l’Eternel. »

Ézéchiel est pour de nombreux savants de l’Islam Zul-Kifl que l’on retrouve dans la Sourate 21 au verset 85.

Les Evangiles
Luc 6-35

« Mais aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande. »

D’ailleurs, en 1311, au Concile de Vienne, le Pape Clément V déclara :

« Si quelqu’un tombe dans cette erreur d’oser audacieusement affirmer que ce n’est pas un péché que de faire l’usure, nous décrétons qu’il sera puni comme hérétique et nous ordonnons à tous les ordinaires et inquisiteurs de procéder vigoureusement contre tous ceux qui seront soupçonnés de cette hérésie. »

Le Coran

Sourate AL-Baqara verset 275

« Dieu a rendu licite le commerce et illicite l’intérêt. »

Pourquoi l’intérêt est-il interdit ?

L’intérêt s’oppose à tous les principes moraux et ce pour quatre raisons essentielles :

  1. Il permet de s’enrichir sans travailler
  2. Il transforme le débiteur en esclave.
  3. Il permet un enrichissement colossal et accentue les différences sociales.
  4. Il oblige les peuples pratiquant l’intérêt (riba) à provoquer des guerres.

 

4 pensées sur “Keynes, intérêts et religion

  • avatar
    23 novembre 2013 à 11 11 05 110511
    Permalink

    Bonjour, Mais d’où cette idée de prêter et ensuite demander plus en retour…? 😉 Remarquons que les auteurs de ces directives se sont quand même donné une marge de manoeuvre… (Deutéronome 23, 21 A l’étranger tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère, afin que Yahvé ton Dieu te bénisse en tous tes travaux, au pays où tu vas entrer pour en prendre possession.) Ils s’étaient en effet rendus compte que prêter à intérêt allait affaiblir la communauté; d’où l’intérêt à prêter avec intérêt aux étrangers! Bizarre quand même cette attitude de  »ce qui n’est pas bon pour nous l’est… pour les autres »! Je m’arrête ici!

    Répondre
    • avatar
      23 novembre 2013 à 11 11 44 114411
      Permalink

      @ Gilles H
      Il s’agit de Deutéronome 23 : 20.
      Cependant, ceci entre en contradiction avec Lévitique 25 : 35 et 37 :
      « Si ton frère devient pauvre, et que sa main fléchisse près de toi, tu le soutiendras ; tu feras de même pour celui qui est étranger et qui demeure dans le pays, afin qu’il vive avec toi »
      Lévitique 25:37
      « Tu ne lui prêteras point ton argent à intérêt, et tu ne lui prêteras point tes vivres à usure »
      Le Treizième principe d’herméneutique (reprenant une source antérieure) de la Baraïta de Rabbi Ishmaël (I-IIè siècle) qui est une introduction au Sifra, un commentaire sur le Lévitique nous donne la solution :
      « Deux versets qui se contredisent ne peuvent être résolus qu’au moment où un troisième verset vient résoudre leur apparente contradiction. » Hegel est un petit malin qui a fondé la dialectique sur ce 13ème principe…
      La réponse se trouve dans les écrits d’Ezéchiel qui annonce sans ambiguïté que le juste est celui « qui n’opprime personne ». On ne peut être plus clair.
      Tout est donc un problème de traduction lié à l’interprétation des textes.

      Répondre
      • avatar
        23 novembre 2013 à 16 04 51 115111
        Permalink

        Bonjour, Ce n’est pas tout à fait ce que je retrouve dans l’ouvrage que j’ai consulté (La Bible de Jérusalem) mais comme vous dites : ‘Tout est donc un problème de traduction lié à l’interprétation des textes.’ Merci pour les précisions.

        Répondre
  • avatar
    23 novembre 2013 à 14 02 58 115811
    Permalink

    Gilles, Gilles, mon cher ami Gilles… d’abord salut à toi :o)

    Voici mes 2 sous avec cette réponse de Jésus (CONSEILS À L’HOMME RICHE) du fascicule 132:5 de La Cosmogonie d’Urantia.

    (…)

    « 4. Nul mortel connaissant Dieu et cherchant à faire la volonté divine ne peut s’abaisser à exercer des contraintes au moyen de sa fortune. Nul homme noble ne s’efforcera d’accumuler des richesses et d’amasser une puissance financière par l’esclavage ou l’exploitation injuste de ses frères. Quand la richesse est tirée du labeur d’humains opprimés, elle est une malédiction morale et un stigmate spirituel. Toute fortune de cet ordre devrait être restituée à ceux qui ont été ainsi dépossédés, ou à leurs enfants et à leurs petits-enfants. On ne peut bâtir une civilisation durable sur la pratique consistant à frustrer les travailleurs de leur salaire.

    « 5. Le capital honnête a droit à des intérêts. Tant que les hommes emprunteront et prêteront, ils peuvent percevoir un intérêt équitable, pourvu que la somme prêtée ait été acquise légitimement. Apure d’abord ton capital avant de prétendre à des intérêts. Ne deviens pas mesquin et cupide au point de t’abaisser à pratiquer l’usure. Ne te permets jamais d’être assez égoïste pour employer le pouvoir de l’argent à gagner un avantage injuste sur tes semblables qui se débattent. Ne cède pas à la tentation d’exiger des intérêts usuraires de ton frère s’il a des embarras financiers.

    http://cosmogonie-urantia.pierregirard.org/fascicule_132.htm#5

    Je ne peux que conseiller à tout ceux que cela intéresse, de lire la réponse COMPLÈTE de Jésus à cet homme riche lors de son séjour à Rome. Cet homme demanda à Jésus ce qu’il ferait d’une fortune s’il la possédait.

    Jésus, dans sa réponse à cet homme riche, développe sur ces sujets :
    « 1. La fortune héritée – les richesses provenant des parents et autres ancêtres.
    « 2. La fortune découverte – les richesses tirées des ressources inexploitées de la terre nourricière.
    « 3. La fortune commerciale – les richesses obtenues comme bénéfice équitable dans l’échange et le troc des biens matériels.
    « 4. La fortune injuste – les richesses tirées de l’exploitation inéquitable de tes semblables ou de leur réduction à l’esclavage.
    « 5. La fortune des intérêts – le revenu tiré des possibilités de rendement juste et équitable des capitaux investis.
    « 6. La fortune due au génie– les richesses récompensant les dons créatifs et inventifs de la pensée humaine.
    « 7. La fortune fortuite – les richesses tirées de la générosité de tes semblables ou prenant origine dans les circonstances de la vie.
    « 8. La fortune volée – les richesses obtenues par injustice, malhonnêteté, vol, ou fraude.
    « 9. Les fonds en dépôt– la fortune placée entre tes mains par tes semblables pour un usage spécifique actuel ou futur.
    « 10. La fortune gagnée – les richesses tirées directement de ton propre travail personnel, la juste et équitable rémunération de tes propres efforts quotidiens, mentaux et physiques.

    (…)

    Pierre Girard – http://pierregirard.org/
    – Lecteur du Livre La Cosmogonie d’Urantia depuis février 1980, aussi concepteur et hébergeur du site Web « La Cosmogonie d’Urantia » selon la première traduction française de Jacques Weiss depuis + de 12 ans
    .
    http://cosmogonie-urantia.horsdutemps.info/
    http://cosmogonie-urantia.horsdutemps.info/urantia/ressources/

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *