La «servitude volontaire» par Étienne de La Boétie

GILLES BONAFI :

«Lis, lis, lis» nous répétait Gabriel …

Après le baron d’Holbach et son remarquable «Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans», voici Étienne de La Boétie, un écrivain français, né en 1530 à Sarlat et mort en 1563. Le discours de la servitude volontaire, un de ses ouvrages majeurs, a été publié en 1576. Or, ce texte nous démontre que la condition humaine n’a jamais réellement changé et que la domination de l’homme par l’homme a toujours existé. La Boétie aborde ainsi (au XVIe siècle) un thème plus que jamais d’actualité : la servitude volontaire! Ce faisant, il affirme que le peuple est traité comme un animal, un troupeau d’esclaves plus exactement : «S’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de régler est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature.»

Il analyse ainsi les stratagèmes qu’utilisent les tyrans pour maintenir cette servitude :

– ce qu’il nomme les «drogueries», c’est-à-dire les spectacles et les jeux;

-la religion qu’ils instrumentalisent;

-l’éducation, car «la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels»;

-et surtout, la peur, car les tyrans «ne sont grands que parce que nous sommes à genoux».

Ce faisant, il fustige les courtisans car pour lui, « quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ! »

Il démontre de plus que quel que soit le régime en place, y compris la démocratie, la tyrannie règne :

« Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. »

En effet, plus tard, le philosophe Jean le Rond D’Alembert (1717-1783) sera celui qui définira le mieux ce qu’est la loi : « par la loi de nature, le droit réside dans la force. »
Ceci s’applique bien sûr à notre système économique, un système de domination qu’Alain Minc lui-même appelle « la loi de la jungle » et qui a son reflet mathématique, la loi de Pareto (loi de puissance).

Malgré tout, pour La Boétie, il reste cependant un espoir, car, bien sûr, ces lois sont faites pour l’homme, mais l’homme n’est pas fait pour ces lois :

« Toujours en est-il certains qui, plus fiers et mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s’empêcher de le secouer ; qui ne se soumettent jamais à la sujétion (…) Ceux-là ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants encroûtés, de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière, ni devant; ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l’avenir. Ce sont ceux qui ayant d’eux-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient ; car la sentant vivement, l’ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu’on l’accoutrât ».

5 pensées sur “La «servitude volontaire» par Étienne de La Boétie

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    19 octobre 2013 à 9 09 38 103810
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    « Ce sont ceux qui ayant d’eux-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. »

    Des diamants.

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      21 octobre 2013 à 9 09 09 100910
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      « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »

      Montaigne.

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    19 octobre 2013 à 10 10 11 101110
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    La bêtise humaine ne change que ses apparences, en fait elle produit toujours les mêmes désastres humanitaires. On parle de guerres humanitaires comme si les bombes en sautant ne détruisaient que les méchants humain sans toucher aux bons. Quel discours manichéisme infantile!

    On nous manipule avec l’idéologie économique, on devrait plutôt nous apprendre les techniques économiques et comment profiter du marché pour que nous puissions être enfin vraiment libre. L’idéologie économique voile les dessous de la réalité économique pour vous soustraire à la liberté économique.

    Humain, trop humain.

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    19 octobre 2013 à 16 04 04 100410
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    « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. »

    Quelle lucidité, chez ce jeune homme…mort trop jeune.

    ~ Il analyse ainsi les stratagèmes qu’utilisent les tyrans pour maintenir cette servitude :

    – ce qu’il nomme les «drogueries», c’est-à-dire les spectacles et les jeux;

    -la religion qu’ils instrumentalisent;

    -l’éducation, car «la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels»;

    -et surtout, la peur, car les tyrans «ne sont grands que parce que nous sommes à genoux». ~

    Wow ! On croirait lire un texte contemporain…

    Je reste vigilant

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    24 octobre 2013 à 10 10 10 101010
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    @Gilles Bonafi

    La capsule d’espoir d’aujourd’hui est : «… quand la liberté … car la sentant vivement, l’ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire… ».

    L’idée est d’entretenir ce germe de liberté dans notre esprit. La graine poussera.

    Merci pour cet excellent article.

    Carolle Anne Dessureault

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