La fable de la terre promise

 

 

 

MICHEL KOUTOUZIS:

A tous ceux qui croient encore que les promesses des uns et des autres sur un redressement économique, sur les sorties de tunnels où la lumière pointe des jours meilleurs, je conseille d’aller voir la « Terre promise » de Gus Van Sant. Le sujet n’est pas tant sur les agissements d’une multinationale qui veut imposer à tout prix à une campagne frappée par la crise de l’extraction du gaz de schiste, mais sur le rétrécissement absolu du débat sociétal qui se résume à l’expression « money fuck you ». Avec l’argent « fuck you » que la multinationale promet, on ne saisira pas votre propriété, on ne demandera pas un prêt pour les études de votre rejeton, on n’y pensera pas à deux fois avant d’aller à l’hôpital. Une première constatation. Les arguments ont connu un « glissement de crise », ils sont défensifs. En d’autres temps, on aurait fait miroiter des bagnoles, des tours du monde, des fringues et des villas. Aujourd’hui, l’essentiel réside à ne pas se faire saisir sa ferme ou oser être malade.

Les commerciaux qui vendent l’idée (et elle seulement) afin d’accaparer un sol agricole qui n’est plus « rentable » au nom d’un sous-sol où se cache la terre promise du « money fuck you » doivent se déguiser en citoyens du monde réel, en l’occurrence celui de l’Amérique profonde. Ils s’habillent en paysans, se paient des cuites dans le boui-boui du coin, organisent des fêtes foraines, paient de leur personne en participant à des karaokés pathétiques. Cependant, si ces employés modèles s’adaptent aux us et coutumes des pauvres, ils ne sont pas moins pauvres, moins aliénés, moins torturés par le système, en l’occurrence la boite qui les « utilise », leur famille (qui se dissout à cause de leur éloignement), les luttes pour l’eldorado d’une promotion ou d’une prime.

L’histoire se décline ainsi non pas sur la prédation (évidente) des riches sur les pauvres, mais entre un monde de l’apparence, du déguisement, des fausses promesses qui cachent des enjeux économiques et environnementaux importants, du faux, et le monde réel, celui de savoir, du contact avec les valeurs fondamentales, du vrai. Ce tournant narratif transforme le film en fable : le capitalisme financier distord à tel point la réalité et ses enjeux, qu’il n’est plus capable de faire la part du vrai et du faux, il se situe dans un imaginaire fantasmatique créé par des slogans, des pubs et des phrases toutes faites qu’il finit par croire lui même. Et dès lors que la réalité pointe son nez, il n’a d’autre choix que de tricher.

Cette fable concerne le rétrécissement absolu du discours politico-économique de ceux qui dirigent ce monde, leur forfaiture, et leur propension à confondre pub, communication et réalité. La réalité ici étant les hommes, leurs maisons et leurs champs, qui – eux aussi – se résument en objectifs financiers, en statistiques dont le sort n’y est pas inclus. Car les arnaquer et les dépouiller en utilisant leurs angoisses et leur pauvreté c’est « juste un boulot ». Par ailleurs, le sacrifice du savoir scientifique, du savoir-faire paysan, de l’éthique et d’une morale élémentaire ne sont considérés que comme des dégâts collatéraux, nécessaires à la perpétuation du profit.

KOUTOUZIS

Une pensée sur “La fable de la terre promise

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    22 août 2013 à 10 10 32 08328
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    Ce qui est amusant, ce sont ces organismes mis en oeuvre par les gouvernements pour détecter les sectes et qu’ils ne devinent jamais les sectes qui composent le Marché. Et pour cause…

    Demian West

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