La Faction

Dans une galerie de carrière, en région parisienne.

ALLAN ERWAN BERGER   Un jour, un vieil homme qui exploitait une champignonnière souterraine vers Pontoise m’a dit une chose étrange, une sorte d’adage que l’on se transmet dans sa profession : toujours les galeries tremblent à midi et à minuit.

J’étais très jeune quand j’ai reçu cette information, mais je ne l’étais déjà plus assez pour me contenter d’ignorer cette remarque, et la mettre au compte des fadaises que toute population un peu spéciale aime à sécréter pour surpimenter son statut particulier. Non, quand ce vieil homme a parlé des galeries de carrières qui bougent à midi et à minuit, j’ai tout de suite cherché une explication. Je me doutais bien que, sous cette formalisation symétrique, gisait un fait que les gens de l’ombre avaient reconnu depuis des siècles.

J’ai pensé à la dilatation des roches au milieu du jour, à leur rétraction au cœur de la nuit. J’ai encore pensé aux marées, comme phénomène secondaire venant s’additionner. Dans le silence des souterrains, j’ai à mon tour épié les petits bruits de la pierre qui s’effrite. Midi, minuit : un caillou se décolle de la paroi, un éclat tombe du plafond, une fente remue un peu, lâche une pincée de sable, et se tait. Comme un meuble qui craque, et se rendort.

Souvent, en revenant à intervalles réguliers dans les mêmes galeries, j’ai vu des blocs effondrés qui n’y étaient pas la fois d’avant. Bien sûr, dans la craie, dans le calcaire, ça n’est jamais spectaculaire comme dans le gypse ; il n’y a pas d’un seul coup une avalanche de roches qui vidange tout un plafond. En général, sauf cas exceptionnel, les choses vont tranquillement. Un jour, un bloc de quinze tonnes se détache et tombe, et puis plus rien pendant vingt ans, sauf, de temps à autre, une petite pluie de gravats qui descend des fissures.

Ce jour-là, j’étais dans une carrière très ancienne qui avait servi à la construction d’un château et de quelques églises du voisinage. J’aimais bien venir ici. Depuis longtemps, je levais avec d’autres un plan général des galeries qui trouaient le plateau.

Réseau des carrières de B*** : cavées du sud-est, dites “des Cancres”.

C’était, derrière quelques entrées à flanc de coteau, un réseau complexe, que de nombreux effondrements avaient scindé en différents secteurs, et dans lesquels les gens avaient creusé des terriers pour passer de l’un à l’autre. Tout au fond, dans l’endroit le plus reculé et le plus discret, se nichait un cul-de-sac que j’avais nommé le Coin des cancres.

En effet, sur ses parois, les carriers avaient déversé beaucoup de leur vie : « À bas les clercs de M. », « Le Père B. est un salaud », « C., de tel endroit, a creusé cette galerie », et puis toutes sortes de généalogies, de constitutions d’équipes. Aussi, merveilleuse trouvaille, l’épure d’une rosace, gravée au compas sur le flanc lissé d’un couloir.

Les ouvriers devaient venir dans cet endroit pour y manger à leur aise, loin des maîtres et des contremaîtres. J’ai vu, dans un recueil de photographies anciennes, un de leurs clients, seigneur du coin malgré sa bure et son vœu de pauvreté, ventru souriant devant son prieuré, parfaitement satisfait, notable comme pas un. En retrait se tient un jardinier, bien humble, bien soumis, la tête basse, le regard craintif et respectueux braqué par en-dessous vers le photographe. Il chiffonne un béret entre ses mains. Inférieur, bête de somme, servile insupportablement. Dans le fond, d’autres êtres flous se tiennent dans une sorte de garde-à-vous attentif, à côté d’un tas de pierres taillées. Ce sont les hommes qui travaillent dans les cavées ; voilà mes cancres. Salut les gars ! J’ai découvert votre cantine.

Alors, au fond de ces ateliers, loin des regards, la bile s’épanche. Et la politique, ici, trouve à dire : des considérations qui sentent la Commune, et aussi, tracées au noir de charbon, des images de violence, parce qu’avec la politique vient la guerre. Un blessé aux longues moustaches pointe son fusil entre les moellons en vrac d’une barricade, dans un conflit qui pourrait bien être, en Crimée, le siège de Sébastopol. Et voici une polychromie, intitulée La Faction : c’est une raide sentinelle sous un grand bonnet poilu napoléonien, au regard ingénu de petit gaga, sérieux comme un soldat de plomb. Du bleu, du rouge, du carbone de bougie ; il monte la garde à l’entrée de la zone, fusil à la botte.

Nous étions cinq, à chuchoter, émerveillés par la richesse de cet atelier détourné en galerie d’art populaire. Il y avait une fille nommée Karine.

Elle était belle et de regard noble, pensive et sage. Et moi, j’ai toujours été seul, et toujours j’ai été transi d’amour pour ma Dame qui viendrait un jour. J’ai toujours été seul malgré les amis, seul avec un rêve pitoyablement romantique. Ce jour-là, Karine arriva dans ma vie. Ce fut une évidence : « C’est elle ! » Mais va donc attirer l’attention d’une fille d’aussi haute tenue… La belle semble trop parfaite pour être autrement qu’inaccessible. Je tournais autour, muet, très impressionné, parfaitement incapable de la courtiser, ne sachant comment faire, ne voulant pas être grossier.

Elle relevait les graffiti, elle photographiait le moindre mouchetis de suie, tandis que je reportais les emplacements des œuvres sur le plan grossi de cette taille enfoncée au cœur de la colline.

Nous dégagions des remblais pour mettre à jour l’ensemble d’un panneau. Je crois me souvenir, mais je n’en suis pas sûr, qu’il y avait, dans un coin tout enterré, un petit arbre dessiné à la hâte ; peut-être de ceux que, sous Vincennes et Charenton, on nomme les Arbres de Maître Jacques mais dont on ne sait s’ils sont liés à d’authentiques rituels ou s’ils sont simplement fruits de canulars.

Après cette séance au milieu de l’ancien temps, nous aurions dû nous séparer, Karine d’un côté, moi de l’autre ; juste une rencontre fortuite devant quelques dessins oubliés, et puis les trajectoires auraient divergé. Mais deux événements survinrent qui nous lièrent plus solidement que je ne l’aurais jamais rêvé. Deux chutes.

La trahison

Nous avions fini. Nous ressortions. En chemin, il fallait passer sous un puits d’aérage qui découpe, quand on y est vers midi, un réconfortant carré de blancheur dans la pénombre sèche. Juste avant, on franchit les restes d’une vieille guimbarde rouillée que des gens ont amenée jusqu’ici, par des tunnels que le temps avait dû écraser bien avant ma naissance car nous ne retrouvâmes jamais leurs traces. Je crois que cette voiture était une “traction-avant”, un modèle d’une antiquité peu commune dont il ne restait, en gros, que le châssis démantibulé et une enveloppe friable de tôles en pleine débandade. Le moteur avait été éparpillé dans toute la salle par des fouilleurs curieux.

Nous enjambions ces restes quand un bruit sourd nous effraya, venu de l’ombre devant nous. Un bruit long et ronflant. Ça provenait du puits d’aérage. Quelque chose glissait, dans une pluie de terre.

Un choc brusque, brouf… sur le terril à la base du trou. Cependant, ébouriffé de froissements bizarres. Tout au long de la dégringolade, il y avait eu des glapissements. Une bête ! Tombée de la surface ! Malgré tous les branchages jetés sur l’ouverture, malgré la clôture, une bête était tombée dans le piège.

La base de ce puits a toujours été encombrée de petits cadavres : renards, chats, mais chatons et chiots aussi. Je me souviens d’une fois, un sac qui gigotait. Il ne contenait pourtant que des étouffés, mais les insectes avaient eu leur heure.

Nous nous sommes approchés. Sur la pile d’ossements et de pierrailles qui signalait la base du puits, il y avait, encore une fois, un grand sac-poubelle noir, fermé, qui bougeait doucement, et qui gémissait.

Vingt mètres de chutes, dans ce boyau étroit ! L’animal avait rebondi, le sac était déchiré. On voyait des poils gris qui se soulevaient sous une respiration rapide, des poils souillés de terre, avec du sang et une bulle. Alors Primo, car il était déjà avec moi à cette époque, Primo hurla vers le haut du puits un long cri de rage meurtrière ; tu t’en souviens, mon camarade ?

On a ouvert le sac. Dedans il y avait un vieux chien tout blanchi au museau, la gueule vilainement blessée, une babine presque arrachée. Il souleva sa tête un instant vers ma lampe, mais la douleur l’arrêta. Il se laissa retomber. Trois dents roulèrent. Un gémissement. Primo pleurait en silence.

« Un brancard, vite ! » Nous sommes allés remuer des bouts de ferraille, les restes d’un siège ; nous avons trouvé une courroie durcie, des fils électriques dans une gaine tissée. On a déchiré un long morceau de cuir moisi, et, pendant un quart d’heure, moi et un autre gars, nous avons construit quelque chose sur quoi allonger le chien. Karine a déployé une couverture de survie, et puis ce fut le moment où il fallut manipuler le corps de ce pauvre malheureux pour le mettre sur notre claie.

Dix mains craintives ont soulevé la bête qui s’est crispée sous le mal que nous lui faisions, et l’ont déposée. Puis j’ai replié la couverture sur le chien. J’avais découpé les lanières de mon sac spéléo ; avec, on l’a sanglé. Deux porteurs, et la procession a démarré en douceur en direction de la sortie, pleurant, rageant, maudissant l’immonde crevure qui avait jeté ce vieux chien dans le puits. Comment peut-on trahir des êtres à ce point ?

En chemin s’est posée la question de savoir comment nous allions faire passer le brancard dans le ventilateur… Car, à un endroit où la galerie est bien étroite, entre deux secteurs de la carrière, les champignonnistes du siècle dernier avaient eu la joyeuse idée d’y installer une ventilation mécanique, pour pulser de l’air. Depuis longtemps, cet engin rouillait tranquillement dans son berceau, mais ses pales étaient encore assez solides pour ne pouvoir être ni arrachées ni tordues sans un bon outil. Alors on se faufilait entre les lames, en imaginant qu’un jour un courageux se dévouerait pour détruire l’importun bidule à coup de masse, mais personne n’en apportait jamais, bien sûr. Et donc le “Hachoir à viande” restait entier, toujours à faire braire les gens qui passent.

Quand nous fûmes arrivés devant la machine, il devint parfaitement clair que le brancard était trop large… De toute façon, même un type mince avait du mal.

Et c’est pourquoi, cette corvée que nous avions toujours différée, nous avons dû nous la taper, non pas avec cette fameuse masse à laquelle nous rêvions depuis des lustres, mais avec un fichu bout de moteur que l’un d’entre nous alla chercher en arrière, et avec des pierres chipées sur un muret voisin.

Cela nous prit deux heures étouffantes, deux heures de forçats, mais au bout de ce temps, une pale, la bobine et une partie de l’axe avaient dégagé. Nous n’avions presque plus d’eau après ce travail de furieux. Je transpirais à flot et je puais, ce qui avait l’air de plaire au chien. Quand je le reçus de l’autre côté du ventilo, sa truffe remua, et sa tête chercha la protection de mon aisselle pour échapper à ce monde sans pitié. Sa détresse griffait le cœur. Je ne pouvais plus quitter ses yeux brumeux. Nous avions passé l’obstacle.

Dix minutes plus tard, à six-cent mètres de la sortie, Primo, qui ouvrait la marche, s’arrêta si brusquement que les brancardiers lui rentrèrent dedans. Quand le chien eut fini de hurler, nous avions tous compris le problème : pendant notre petite virée aux Cancres, un gros morceau de plafond, qui menaçait depuis longtemps, avait décidé de nous compliquer la vie en tombant. Avec cette masse et toute la pierraille qui l’avait suivie, la salle était complètement obstruée. Ça sentait encore la roche brûlée. Nous ne sortirions jamais par là, même sans brancard, même à poil. Primo dégaina le plan.

« Il reste encore la galerie sud-ouest, je précise à l’attention des camarades défaitistes.

― Tu oublies qu’elle est obstruée depuis cinquante ans.

― Non je n’oublie pas. Mais là-bas, l’effondrement est plus proche du coteau. Il y a quoi, dans le coin ? Cinq à six mètres d’épaisseur de terre et de roches, entre les tunnels et la surface ? Et comme les plafonds sont descendus, on devrait pouvoir passer en grattant dans le coquillier… Ce n’est pas la première fois qu’on aura à se taper ce genre de boulot pourri, pas vrai ?

― Correct. C’est friable, ça ne devrait pas être trop dur.

― Et après, on redescend… exactement là ». Sur le plan, Primo pointa du doigt un ratoniot au fond d’un couloir en forme de chapelet de saucisses. « On est à cinquante mètres de la sortie sud, et celle-là n’est pas effondrée… Pas en très bon état, je te l’accorde, mais c’est franchissable. Je le sais, j’y étais en février, pour les repérages en surface que tu n’as pas voulu te cogner, grosse flemmasse…

― Oui, et je ne les regrette pas ! Bon, on marche comme ça. Demi-tour… »

Alors on est reparti par les tunnels. On s’est retapé le ventilateur, on est repassé devant le puits d’aérage. Après quoi nous pénétrâmes dans un secteur bien amoché.

Il faut savoir que les ruissellements sur les pentes en bord de plateau affouillent le banc de calcaire et le sapent ; il se fracture, des morceaux se déchaussent et roulent dans les taillis. Un réseau de failles dissocie peu à peu de larges rectangles de roches, de la taille d’une piscine olympique, au milieu desquels les galeries ont le plus grand mal à rester intactes. En général, cinquante à cent mètres avant le rebord du plateau, les plafonds sont par terre, et dès qu’on éternue il pleut des gravats.

« C’est ici… » Sous un énorme rocher tombé, des restes de piliers en pierres sèches laissaient un passage large mais bas, dans lequel nous allâmes ramper. Inutile d’y amener le chien tant que la voie ne serait pas entièrement rouverte. Karine resta à le veiller. Elle alluma une bougie auprès de l’animal et nous regarda partir.

L’extraction

Sous terre, dans le silence et la nuit, le temps n’est plus mesurable. Il se dilate et s’étire, somnolent, halluciné ; ou bien il se contracte. Il est happé par le bruit du sang dans les veines, qui est bien la seule chose qu’on entend toujours. Les pensées se ralentissent, l’esprit décroche. Vingt minutes durent une heure, une heure passe en vingt minutes. Mais ici, les halètements du chien rythmaient l’attente. Karine éteignit sa frontale et s’allongea. Elle prit une papatte dans sa main. Ils restèrent ainsi sans rien faire, à mélanger leurs souffles. Au bout d’un moment, le chien s’endormit.

Puis il y eut un petit grattement et des bruits étouffés. Une lueur dansa sur les roches. J’étais revenu prendre des nouvelles du blessé. J’émergeai de ma souricière, absolument épuisé. Quatre yeux brillants m’observaient. Le bas de la couverture de survie fut animé de mouvements répétitifs : la queue remuait !

« On est à mi-chemin, dis-je ; malheureusement, c’est le plus facile qui est fait. Jusqu’à présent nous avons dû nous coltiner des blocs et bouger des caillasses, mais maintenant il va falloir creuser… Néanmoins, on a trouvé un endroit plus accueillant qu’ici. Un très ancien atelier de taille, bien consolidé, avec juste une grosse fracture qui laisse passer des racines et aussi de l’air frais, ce qui n’est pas à dédaigner. On va mettre le chien là-bas.

― Et après, c’est comment ?

― Après il faudra se frayer un passage dans la couche des fossiles. On va gratter. On remplira les sacs, et on les videra derrière nous. La vérité, c’est qu’on a mangé notre pain blanc. Heureusement qu’on a des gants. Il reste de l’eau ?

― C’est le dernier litre que j’ai, et il est presque fini, je le garde pour si les choses empirent.

― Bon, tant pis. »

Karine prit la tête et tira le brancard tandis que je le poussais sans le voir, le casque dans les yeux, le nez dans les bottes de cette fille qui me charmait de plus en plus avec son courage et sa disposition à ne pas râler quand les choses tournaient mal.

« Ceci dit, souffla-t-elle… Ah bon sang mais où est-ce que ça coince ? Ceci dit, je ne suis pas mécontente d’être là.

― C’est sûr. Au moins il ne mourra pas dans ce trou…

― Ça doit être terrible… je vais où, là ?

― À gauche. Gaffe au petit pilier qu’il y a devant toi : il soutient un truc qui doit absolument rester où il est, et il est le seul à le faire. Serre bien à droite. Tu crois aux coïncidences ?

― Oui…

― Moi aussi. Ceci est une coïncidence, et rien d’autre. C’est ça qui est terrible. Nous aurions pu ne pas être là, nous aurions pu partir cinq minutes plus tôt…

― Oui, écoute, pousse un peu, là. Tu crois qu’il ne s’en remettra pas ?

― Il est brûlant. Mais on s’occupera de lui jusqu’au dernier instant, bien sûr. »

Au camp intermédiaire, il n’y avait personne, mais des raclements furieux s’échappaient d’un terrier coincé entre deux blocs. Nous installâmes le chien sous le plafond le plus sain que nous pûmes trouver, et nous nous effondrâmes.

Des gouttes de pluie tombaient de la fissure ; une agréable odeur de forêt mouillée baignait la niche. Là haut le bois dormait, à quelques mètres à peine, mais à combien d’heures encore ?

Ceci étant, la situation n’était pas désagréable : je me reposais en compagnie d’une fille qui me plaisait énormément, tandis que les autres se tuaient au travail. Nous nous sourîmes. Apparemment, tout n’était pas perdu d’avance, j’avais mes chances. Oui ?

La transmission

Nous avons fait connaissance, et puis un type est venu nous râler dessus comme quoi on n’en foutait pas une, et on a dû le remplacer dans la mine. Je me suis retrouvé en tête, sur le front de taille, à gratter dans cette couche de calcaire marneux pleine de fossiles. Ceux-ci étaient des Cérithes et apparentés, des coquillages de mangrove. Ils étaient morts il y a des millions d’années, à une époque où cet endroit était une lagune pleine de palétuviers, de crabes amphibies et de poissons pulmonés. Ils avaient vécu dans un lieu qui devait ressembler à la Gambie, cette enclave fluviale au sud du Sénégal. J’imaginais le cri des frégates qui nichaient au sommet des feuillages, dans le vent tiède venu de l’océan… Une pluie de coquilles me rentrait continuellement dans le cou tandis que je creusais mon chemin au milieu des ancêtres.

Car cette chair, venue des morts de la couche fossilifère, ils l’avaient redonnée après leur vie brève, et tout le monde, absolument n’importe qui, pouvait s’en être servi pour se construire. Les crabes, les animalcules qui sucent ce qui tombe au fond de l’eau, les racines des palétuviers, le corail… Millénaire après millénaire, la grande chaîne de la chair menait jusqu’à moi qui, à midi, avais mangé des tomates qu’un maraîcher cultivait dans un champ en contrebas de ce cimetière marin.

Je fus alors envahi d’un respect phénoménal pour ces gens dont je brassais les coquilles. Ils avaient été nourris, ils avaient nourri, et aujourd’hui nous les vivants nous existions grâce à cet héritage. Ceux-là qui tombaient dans mon col étaient, pour une petite part, les lointains acteurs de ma survie. Cette transmission des cendres force au respect. On ne devrait pas tuer par facilité.

Nous finîmes par déboucher dans le couloir que nous visions. Il avait fallu percer, au raz du plafond, un passage dans un muret de consolidation, l’homme de tête passant comme il le pouvait une pierre au suivant, qui la refilait derrière au troisième et ainsi de suite. Puis le premier s’était laissé glisser, les mains en avant tandis qu’on le tenait par les pieds, jusqu’à se recevoir sur le sol. Il avait ensuite aidé le second à sortir du terrier, puis ensemble ils avaient élargi le passage.

Les restants allèrent chercher le brancard, et le manœuvrèrent pendant trois quarts d’heure dans cette chatière infernale. Jamais je n’ai fait un exercice aussi exténuant. Un chien, ça pèse, et celui-ci était assez gros. Il fit sa part de travail, si l’on peut dire, en décollant une impressionnante plaque de fossiles qui glissa sur les épaules de Primo. Pendant dix minutes, mon camarade batailla à l’aveuglette pour se dégager de cette masse hérissée de coquilles pointues, alors que le chien, l’arrière-train engagé sous la plaque, patientait, courageux, sans faire d’histoire, alors même qu’il devait souffrir.

Dans les derniers mètres, nous fûmes deux à reculer devant le brancard. Karine tirait, et moi je pelletais le plafond pour qu’il n’allât pas racler les côtes du chien, qui était déjà suffisamment amoché comme ça. Tout le temps, la couverture de survie s’accrochait quelque part, et embarquait son lot de gravats. Tout le temps, il fallait s’arrêter, nettoyer, mettre les poignées de fossiles dans un coin où elles ne gêneraient pas.

Une fois dans le couloir, nous avons continué comme des automates, trop à bout pour supporter de rester plus longtemps dans ces tunnels surbaissés. Nous avons brancardé le chien encore et encore, dans les virages au milieu des blocs abandonnés, jusqu’à ce que je me prenne – j’étais en tête – une branche d’acacia en pleine poire. Nous étions arrivés dehors, enfin, et c’était encore la nuit.

Nous avons titubé jusqu’aux bagnoles. La pluie avait rendu les pentes boueuses et glissantes. À tout moment, l’un d’entre nous, trop crevé pour rester encore debout autrement que par de la pure obstination, dérapait et s’enfonçait à moitié dans un fourré.

Arrivés en bas, nous nous sommes déshabillés devant les coffres, frictionnés au lave-glace pour décrasser mains et visages, et nous avons fait le point. Nous étions partis depuis trente heures ; des familles devaient se ronger d’inquiétude. La première chose que l’on fit fut de les réveiller pour leur annoncer que personne n’était mort, mais qu’on avait un chien blessé sur les bras. Après quoi nous roulâmes, très lentement et prudemment, jusqu’à l’autoroute. Primo trouva une clinique vétérinaire sur Paris, qui ouvrirait à peu près à l’heure à laquelle nous y arriverions.

Les habitants de la région parisienne étaient déjà en place, à la queue-leu-leu sur quatre voies de front, en chemin pour le boulot. Nous roulions dans un silence hébété, au milieu du troupeau blême, sous la pluie qui ne voulait pas cesser. Karine s’était posée à côté de moi, sur la banquette arrière. Nous nous sommes endormis, chacun servant d’oreiller à l’autre, avec le chien sur les genoux.

La faction

Cet animal a vécu trois mois encore, auprès de mon radiateur. Il se traînait dans l’appartement, les reins brisés. Je lui faisais des piqûres deux fois par semaine. C’était un brave type, bien poli ; pas facile à porter dans les escaliers quand je le sortais faire sa crotte, mais il avait le bon sens de ne pas se confondre en excuses. Après tout, j’avais signé, et les contorsions m’horripilent.

La nuit, il lui arrivait de se réveiller en pleurant ; alors il rampait jusqu’à mon lit, moi je descendais avec ma couverture, et nous dormions en tas. J’ai fini par lui laisser une veilleuse, pour le rassurer, pour qu’il ne se réveille plus jamais au fond d’un puits noir.

Tout ce temps, je me suis senti comme le factionnaire du Coin des cancres, le petit gars bleu et rouge qui garde l’entrée de la cantine. Moi je gardais mon foyer, dans lequel vivait un chien qui avait été trahi. J’en éloignais les ombres, je repoussais les terreurs, je pansais les vilains rêves. J’étais de service jour et nuit.

Et puis un jour le chien s’est mis à saigner de l’anus, et ce fut la fin finale : il poussait des râles, ce n’était plus réparable, le véto l’a piqué.

« Il avait un nom ?

― Je l’appelais Monsieur la Brosse.

― Pourquoi ?

― Je n’ai plus envie de répondre. »

 

 

Malheur, passe ton chemin !
Images A.E.Berger (CC BY-SA 3.0).

 

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

6 pensées sur “La Faction

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    30 janvier 2014 à 17 05 15 01151
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    « Souvent, en revenant à intervalles réguliers dans les mêmes galeries, j’ai vu des blocs effondrés qui n’y étaient pas la fois d’avant. »

    C’est terriblement angoissant ce que vous racontez là…

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    31 janvier 2014 à 1 01 56 01561
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    @ AEB

    Imprimatur potest. Si c’est deja fait, je vous exhorte à nous donner l’adresse où votre ou vos bouquins sont en vente. Je suis preneur et je crois que je ne serai pas le seul

    Merci

    Pierre JC

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    31 janvier 2014 à 4 04 33 01331
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    Attendez que je le finisse, eh ! Encore deux histoires sur cette thématique, et ce sera prêt. De toute façon je ne serai jamais imprimé autrement qu’en print-on-demand, je crois bien.
    Et je m’en fous, vu que je suis diffusé en numérique, avec une bande de camarades de tous horizons ! On s’amuse bien. Je ne mets pas de lien, parce que bon, l’autopublicité dans des médias précieux comme l’est le site des 7, c’est moyen comme procédé.

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      31 janvier 2014 à 4 04 36 01361
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      Quand on vous le demande, c’est plus du tout publicitaire :). Je joins ma voix a celle du commentateur précédent…

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        31 janvier 2014 à 4 04 55 01551
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        Bon alors c’est par ici, depuis mon blogue. Le bouquin le plus ancien (et le moins bien foutu) est en bas, le dernier publié est en haut. http://alabergerie.wordpress.com/
        Cette année je devrais sortir deux ou trois titres, en solo ou en collaboration. Quant à ces histoires de ténèbres, ce sera pour 2015. Sinon en 2016 il y aura des contes à base de chats, miaou, et après on verra.

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          31 janvier 2014 à 5 05 00 01001
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          Grand merci.

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