La langue française malmenée par les journalistes

Traditionnellement, les fêtes de fin d’année sont des moments de convivialité, de repas plantureux, de déballage de cadeaux et de marronniers médiatiques. Sans oublier les bonnes résolutions que chacun se croit obligé de prendre pour la nouvelle année qui se profile. Parmi celles-ci, je souhaiterais que les journalistes et les animateurs de radio et de télévision aient à cœur de s’exprimer dans un meilleur français… 

Les interventions des professionnels de nos médias audiovisuels sont effectivement trop souvent polluées par des approximations, des pléonasmes, des formules inadaptées ou pesantes, des contresens et autres atteintes à notre belle langue française. Les femmes et les hommes de médias, le plus souvent issus d’une filière littéraire, devraient pourtant en être des défenseurs convaincus, ce qui est loin d’être le cas de tous, leur temps d’études ayant peut-être été plus souvent consacré à la drague qu’à l’assiduité dans les amphis.

Les exemples de cette désinvolture, de ce relâchement, voire de cette incompétence dans l’usage de notre langue sont malheureusement nombreux, et quiconque est un assidu des programmes d’information a pu s’en rendre compte. En voici sept exemples pour illustrer le propos :

 « C’était sans compter sur… » Apparue il y a quelques années, cette formulation, aussi pesante qu’inélégante, continue d’être régulièrement utilisée par les professionnels de l’audiovisuel. Certes, il ne s’agit pas d’une faute stricto sensu, mais pourquoi diable les journalistes ne disent-ils pas tout simplement  « c’était compter sans… » ?

 « Du jamais vu depuis… » Pas de formulation pachydermique ici, mais de quoi surprendre lorsque l’on entend dans la bouche d’un professionnel du micro le mot « jamais » allié à un laps de temps réduit, de type « 10 ans », ou « 5 ans », ou même « 3 ans », comme je l’ai encore entendu il y a quelques semaines : « Du jamais vu depuis 3 ans ! » Un tantinet ridicule, non ?

 « Bon an, mal an ». Cette  ancienne locution adverbiale, naguère utilisée dans un contexte conforme à sa signification originelle, du genre « bon an, mal an, la production de blé est équilibrée », est de plus en plus souvent détournée de sa signification en rapport au temps. Désormais, nombre de professionnels l’utilisent pour signifier « tant bien que mal », et cela parfois jusqu’au ridicule, comme par exemple dans ce commentaire, entendu récemment dans la bouche d’un commentateur sportif : « L’équipe bleue a, bon an, mal an, résisté à la domination de l’équipe rouge. »

 « Pour ne pas le (ou la) nommer ». Prétérition* ou pas, quoi de plus agaçant que cette formule, très souvent ajoutée dans un commentaire à la désignation de celui (ou celle) que l’on vient précisément de nommer, style « l’ami de Copé, Ziad Takieddine pour ne pas le nommer » ?

 « Coupe sombre ». Utilisée pour signifier que l’on effectue une coupe drastique – par exemple dans un budget –, cette expression est porteuse d’ambiguïté, voire de contresens. Elle trouve en effet son origine dans le langage professionnel des forestiers pour lesquels elle désignait une coupe limitée dans les frondaisons d’une zone boisée, d’où le maintien d’une ombre au sol. Á l’inverse, une « coupe claire » signifiait que l’on abattait plus massivement, en permettant du même coup une plus grande pénétration de la lumière dans l’espace boisé. La « coupe sombre » étant de facto, mais à tort, assez largement passée dans le langage populaire pour signifier une réduction significative, on comprend que les journalistes utilisent majoritairement cette formule pour être compris du public. Mais pas tous, loin de là. Résultat : une confusion qui pourrait être facilement évitée si les professionnels de l’audiovisuel parlaient de « coupe sévère » ou, comme nos amis québécois, de « coupe à blanc », facilement compréhensible par analogie avec l’expression « saigner à blanc ».

 « Nominé ». Quel horrible mot ! Par chance, quelques rares journalistes et animateurs de l’audiovisuel utilisent malgré tout le mot « nommé », autrement dit le mot juste, au risque de paraître ringards. Tous les autres, ralliés depuis des années à une mode inepte mais branchée, ont oublié que le substantif « nomination » répond au verbe « nommer » et non à celui, inexistant de « nominer ».

 « Pallier à… ». Désolé, mesdames et messieurs les professionnels de la tchatche à l’antenne, mais le verbe pallier était, est, et restera transitif : on pallie une absence ou un défaut, on ne pallie pas à quelque chose. Qui plus est, le sens de ce verbe induit une notion temporaire. C’est pourquoi la formulation « pallier le manque de poitrine par des implantations mammaires » est impropre. Sauf à avoir recours à des implants PIP.

Sans doute existe-t-il bien d’autres sujets d’agacement dans la manière dont est traitée notre langue par les gens de télévision et de radio. Ceux-là me sont venus spontanément à l’esprit, mais je ne doute pas que la liste puisse être aisément enrichie. Surtout si, comme l’a fait naguère ma belle-mère à mon égard, vous avez-vous aussi été surnommé(e) « point sur l’i » !

* Une prétérition est une figure de style visant à renforcer l’intérêt d’un auditeur.

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