La vie de Zara, musulmane, marocaine, française

 

LE YETI   Zara, vous vous rappelez, Zara la Marocaine, de la crêperie de chez Papy ? Zara vient des environs d’Essaouira. Elle a épousé Papy, elle est française. Zara ne sait ni lire, ni écrire, mais quand elle parle, c’est comme un livre. Zara est musulmane. Un jour, je lui ai demandé pourquoi…

Zara la musulmane

« Ma famille est musulmane. J’ai reçu l’éducation d’une musulmane. Être musulmane pour moi, c’est appartenir à une grande famille. Participer aux fêtes musulmanes, faire le ramadan, faire mes prières, c’est une façon de me retrouver avec ma famille, de participer à une fête commune. Même s’ils ne sont pas là. Je me sens bien quand je le fais.

Je ne me suis jamais demandé si Dieu existait. J’y crois, donc il existe et c’est tout. Pour moi, Dieu, c’est intime. C’est grâce à Dieu que je peux digérer [sic] ma vie, digérer mes problèmes, supporter mes soucis. Et retrouver ma famille.

On pense souvent qu’il faut faire ceci ou cela au nom d’Allah. Mais l’inverse est vrai aussi. On dit chez nous : si il ou elle a fait cela, c’est parce qu’Allah l’a permis. Quand il y a un désaccord au sein d’une famille, c’est Allah qui tranche et qui fait qu’on ne s’entretue pas.

Je donne une éducation musulmane à mes enfants. Ils font le ramadan, la prière. Ils ne mangent pas de cochon. Mais si plus tard ils veulent changer d’avis, je ne m’y opposerai pas. Ils sont libres. La religion, c’est intime. Chacun mène sa vie comme il veut.

Se servir de la religion pour imposer ses points de vue, tuer au nom de Dieu, ce n’est pas ça, la religion. Je ne porte le voile que pour la prière, jamais le reste du temps, ni en privé, ni en public. Je n’en éprouve pas le besoin. »

Zara la Marocaine

« Je suis née dans un tout petit village de la région d’Essaouira en 1973. À la saison des petits pois ou des fèves, mes parents ne se souviennent plus. Chez nous, on notait la saison de naissance, pas le jour. Mes parents étaient arabes. À la maison, on ne parlait qu’arabe, la seule langue qu’ils connaissaient.

Mes parents étaient des paysans très pauvres. Ils avaient dix enfants et du mal à nous entretenir. Un jour, j’avais cinq ans, je suis tombée malade. Une famille berbère plus aisée a proposé de m’adopter. Mes parents ont accepté.

L’accord entre les deux familles s’est fait verbalement. Ce n’était pas un cas rare au Maroc. Mais jamais depuis, et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé de voir régulièrement mes vrais parents. J’ai appris à parler berbère. J’ai deux familles.

Mon regret est de ne pas être allée à l’école. Ma seconde famille y était favorable. Mais pas mes vrais parents. Ils disaient que l’école, c’était pour les garçons, pas pour les filles. Ma seconde famille a respecté leur décision. »

Zara la Française

« Après avoir divorcé de mon premier mari marocain, j’ai rencontré Papy, un Français. Papy a été accepté par ma famille. Il mange dans le même plat que nous, il lave ses mains, il dit bismillah. Ça suffisait. C’est ça, le vrai Islam.

À l’extérieur, il y eut quand même des mots, des pressions sur ma fille Akima [née du premier mariage de Zara, ndlr] à l’école. “Ta mère, elle ne va pas épouser un Français, un juif [Papy n’est pas juif, ndlr] ?” Akima était très petite. Elle ne comprenait pas. Elle était choquée.

Je suis venue en France. Akima et moi avons appris le français. Aujourd’hui, je suis française. Comme Akima, comme Reda [né du second mariage de Zara, ndlr]. Je vote en France.

Je me suis bien habituée à ma vie en France. Je continue à pratiquer ma religion à moi. Mais ça ne me gêne pas de servir à manger au restaurant pendant que je fais le ramadan. Ça ne me gêne pas de servir de l’alcool aux clients ou à mes amis français. Chacun est libre.

En France, vous n’êtes pas riches, vous avez trop et vous avez peur de le perdre. J’essaie d’habituer mes enfants à se contenter de peu. Pour qu’ils ne soient pas malheureux.

Dehors, j’ai parfois des réflexions sur mon origine, ma religion. Mais ce n’est pas grave. Je n’entends pas. Dieu m’aide à supporter les mots. Je suis très heureuse comme ça.

Tu n’es pas le premier à m’interroger sur ma vie passée. D’autres amis français l’ont fait. Et parfois, ils reviennent et me demandent et me redemandent de recommencer. Je sais alors qu’ils ne vont pas bien et qu’ils viennent pour être rassurés. »

Zara essuie les larmes qui lui montent soudain aux yeux. Elle pleure et elle rit.

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