L’affaire Arcelor/Mittal et la centralisation du capital (G. Bad)

mercredi 5 avril 2006

En ce mois de mars 2006, la presse française, ses ministres, ses économistes et dirigeants d’entreprise se sont scandalisés qu’un des fleurons de l’acier européen Arcelor puissent passer sous le contrôle de « l’indien ». A défaut de patriotisme économique on assistait bel et bien à un racisme économique. Cette propagande, étant mise en avant que pour faire saliver les discussions du café du commerce. En fait « l’indien » n’est pas plus indien que le « français » gaulois. Mittal est un société anonyme de droit néerlandais, cotée aux Pays-Bas et à New York qui opère en Asie, aux USA et dans les pays émergents drivé par des banquiers américains comme Citigroup, Golman Sachs, la HSBC et le crédit suisse, le noyau dur de la finance américaine. Quant au gaulois Arcelor, c’est un congloméra luxembourgeois issu de la fusion du français Usinor Sacilor, du luxembourgeois Arbed et de l’espagnol Aceralia, drivé par BNP-Paribas, la Deutche Bank de Londres et Merril Lynch Paris.

L’opération en question, désigné sous le nom d’OPA hostile, ne fait que s’inscrire dans les règles de la centralisation financière, et ne diverge pas avec la prise du Japonais NISSAN par Renault. Si le cocorico de M de Villepin a fonctionner contre l’OPA de Danone,(1) il y a peu de chance que l’état puisse drainer suffisamment de fric pour contrer l’OPA de Mittal.(2)

La centralisation du capital est bien différente de sa concentration. En effet si historiquement le capital a pris naissance en Europe, il est rapidement sortit de ses langes pour batifoler aux quatre coins du monde (la période coloniale). Avec l’émergence du machinisme et de la révolution industrielle l’accumulation accélérée du capital, a donné naissance à une nouvelle et redoutable puissance le crédit. Celui-ci à son origine s’introduisit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, comme simple procédé technique. L’accumulation se développant au même rythme que l’extraction de la plus value relative, provoqua le fractionnement du capital total et de simple procédé technique aux service des capitalistes industriels et commerçants, celui-ci va s’ autonomiser et devenir la fonction d’un capital particulier : le capital financier. L’avènement du système de crédit va devenir « une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en un immense machinisme social destiné à centraliser les capitaux » (K.Marx T 1 ed ; Moscou. )

Le crédit va donc agir comme principal levier de l’accumulation capitalisme (comme escroc et prophète) . Marx faisait remarquer que le progrès de la centralisation du capital ne dépend pas d’un accroissement positif du capital social. C’est ce qui le distingue de la concentration qui n’est que le corollaire de la reproduction sur une échelle progressive « Le monde se passerait encore du système des voies ferrées, par exemple s’il eût dû attendre le moment ou les capitaux individuels se fussent assez arrondi par l’accumulation pour être en état de se charger de cette besogne » K Marx

Contrairement à la concentration, qui s’opérait sur la base de la propriété privée ou les petits capitaux finissaient toujours par se faire digérer par les plus gros. La centralisation financière s’attaque à cette base qu’elle va détruire, pour la remplacer par le capitalisme anonyme celui de la bourse des actions, de la SA société anonyme. Agissant dans la sphère de circulation du capital elle va en accélérer virtuellement la rotation, et engendrer un capital fictif de plus en plus démentiel. La centralisation du capital, provoque une telle rupture entre le capital industriel pourvoyeur de plus value, que le capital financier pense qu’il est possible de faire de l’argent avec de l’argent, comme le poirier donne des poires disait Marx.

La grande presse a volontairement mis l’accent, sur la fortune familiale de « l’indien » ce Maharadja de la sidérurgie et sa fille mariée au château de Versailles …

La question qu’il faut se poser, c’est que M. Mittal n’est pas parvenu au N°1 mondial de la sidérurgie, sans apport financier même pour racheter les canards boiteux des pays de l’Est.
C’est Georges Quioc, journaliste au Figaro qui va nous donner une réponse :

« Si Mittal Steel a réussi à se hisser au premier rang de la sidérurgie mondiale, c’est en partie grâce aux institutions européennes. A commencer par la Berd, créée spécialement pour aider la transition des économies d’Europe centrale vers l’économie de marché.

La banque, présidée par un Français et dont le siège est à Londres, a accordé au groupe indien un premier concours de 44,6 millions d’euros pour le rachat d’une compagnie au Kazakhstan en 1995 suivi d’un crédit de 92,5 millions de dollars pour financer le rachat de l’usine Sidex en Roumanie en 2001. Cet aciériste roumain étant également convoité par Usinor il est devenu l’enjeu de pressions politiques entre les gouvernements français et britannique.
L’appui de Tony Blair au groupe indien, à l’époque enregistré dans le paradis fiscal des Antilles néerlandaises, a fait la différence. La Berd, qui de son côté se défend d’avoir fait un choix partisan, explique son soutien au projet de Mittal par la particularité de l’offre de son rival français, qui ne proposait qu’un mandat de gestion et non une acquisition en bonne et due forme.

Après les privatisations au Kazakhstan et en Roumanie, la Berd a continué à accompagner le groupe Mittal en Bosnie-Herzégovine et en Macédoine à hauteur de 25 millions d’euros à chaque fois.

Mais le groupe indien a également bénéficié des aides publiques accordées par les Etats d’Europe centrale à leurs vieux « combinats » sidérurgiques au bord de la faillite. C’est ainsi qu’avant de rejoindre l’UE, la République tchèque a distribué près de 300 millions d’euros d’aides pour restructurer trois aciéries. Dont celle de Nova Hut rachetée par Ispat, autre holding du groupe de Lakshimi Mittal.

Aides publiques

La Pologne n’a pas été en reste en accordant, jusqu’à son adhésion à l’Union européenne en mai 2004, quelque 590 millions d’euros d’aides, principalement au groupe PHS. Le rachat de ce géant à l’agonie a permis à Mittal Steel de devenir le premier aciériste de Pologne avec 70% de la production du pays.

Ces aides, acceptées par la Commission européenne en contrepartie de diminutions de capacités de production, ont surtout servi à dégonfler les dettes du groupe qui atteignaient près de 1,1 milliard d’euros. Arcelor était sur les rangs mais a dû s’incliner devant l’offre de son rival indien.

En tant qu’arbitre de la concurrence la Commission a redoublé son contrôle sur ces aides publiques au lendemain de l’élargissement de l’UE. La Pologne et la République tchèque ont accepté de les supprimer. Le groupe Mittal n’en a donc plus bénéficié après mai 2004. Une seule dérogation, représentant 50 millions d’euros par an jusqu’en 2009, a été accordée à son grand rival américain US Steel. Cela en raison des emplois sauvés dans l’usine de Kosice qui est le premier employeur de Slovaquie, pays qui souffre d’un chômage massif et chronique. Reste aujourd’hui une inconnue pour l’exécutif européen : « Pourquoi Arcelor a-t-il laissé le champ libre en Europe à deux de ses grands concurrents », s’interrogeait hier un haut fonctionnaire à Bruxelles. » (« Comment l’Europe a aidé Mittal ) Georges Quioc, journaliste au Figaro)

L’affaire Arcelor/Mittal est avant tout une affaire de centralisation financière, et la mariée est trop belle pour ne pas cacher quelques surprises. Si l’on gratte un peu on se rendra compte que l’ascension de Mittal est bien trop rapide et étendue pour affronter une simple décroissance de la demande d’acier dans le monde, et ce d’autant que son principal client la Chine commence à se doter de moyen autonome de production et que le secteur est en surproduction.

« Mais si Exane ( entreprise d’investissement) prône la reprise d’Arcelor par Mittal, ce n’est pas dans l’intérêt de la proie mais bien dans celui de Mittal. Et là, effectivement, tout le monde est d’accord, l’opération est bonne pour Mittal, elle est même excellente, puisque notamment « elle résoudrait, selon Exane, toutes ses faiblesses européennes » : produits bas de gamme, absence de réseau de distribution, pas de débouchés dans l’industrie automobile, etc. Et Arcelor, qui, lui, a déjà opéré son redressement, se verrait attacher un boulet au pied, ses marges retrouvées servant à financer la restructuration indispensable de Mittal. « Une charge indue », insiste Alain Boublil. Aujourd’hui, recyclé dans le conseil, l’ancien gourou de François Mitterrand à l’Elysée pour les questions industrielles, l’homme qui a vécu toute la crise et la restructuration de la sidérurgie, lorsqu’il a entendu l’annonce de l’OPA, s’est plongé dans le dossier et, en surfant sur Internet, a travaillé, comme il l’aurait fait jadis, pour « une note au président ». Chacun sa nostalgie… »

« On n’a aucun recul pour juger de la rentabilité de l’ensemble et surtout de son comportement en bas de cycle », s’inquiète Gilles Frecaut, à la direction des études économiques du Crédit agricole. « On a vraiment l’impression d’un magicien arrivé avec sa baguette sans licencier, sans restructurer, sans investir », s’étonne un analyste, qui ne sait lui non plus que penser. Et Boublil de rappeler qu’Ispat, l’ancienne société cotée de Lakshmi Mittal, intégrée depuis dans Mittal Steel, a vu entre 2000 et 2003 ses capitaux propres plonger de 1 milliard à 150 millions de dollars. Ainsi Mittal aurait-il tout intérêt à épouser Arcelor tant que ses atours sont brillants et alors que son taux de marge à la tonne, passé entre le premier et le troisième trimestre 2005 de 150 à 50 dollars, serait déjà en train d’être sérieusement raboté… En effet, pour les prix de l’acier, le reflux s’amorce, avec une industrie chinoise qui s’organise et qui commence à limiter ses achats à l’extérieur. »

En dépit des récentes opérations de fusions et acquisitions intervenues dans le secteur, l’industrie mondiale de l’acier reste fragmentée, les cinq premiers producteurs assurant moins de 20% de la production mondiale. A titre de comparaison, les cinq premiers constructeurs automobiles – qui figurent parmi les principaux clients de la sidérurgie – assurent près de 70% de la production mondiale, ceux du verre. Contrôle 67% du secteur, ceux de l’aluminium 40%, et en amont trois extracteurs de minerai de fer contrôle 8O% du marché.(3)
Les dix premiers sidérurgistes mondiaux.
Production en millions de tonnes

Mittal Stell Inde 59
Arcelor Europe 51
Nippon Stell Japon 32
JFE Japon 31
Posco Japon 31
Shangai BaostellChine 21
US Stell USA 21
Corus Europe 19
Nucor USA 18
ThyssenKrupp:Allemagne 18

Pour le capital global, il apparaît donc (pour des raisons historiques) que la centralisation et la concentration de la production d’acier reste en deçà des attentes de profits, du fait de la surproduction d’acier et d’autres paramètres. Le nouvel ensemble constitué par Mittal Steel et Arcelor après leur éventuelle fusion ne représenterait que 10% de la production mondiale d’acier.

Si la commission européenne pousse à la fusion,(4) c’est qu’elle a conscience que Mittal comme Arcelor ne résisteront pas à un recul de la production et il faut que la fusion élimine ce risque. Tout en enclenchant dans le secteur une restructuration globale, qui permettra de rogner sur les marges des fournisseurs de minerai en amont et en aval sur les industries automobiles, et d’étouffer dans l’oeuf de nouveaux concurrents comme le brésilien Gerdau ou le russe Severstal .

Nous sommes ici en présence de la dualité de l’économie bourgeoise, éternellement ballotté entre la « libre concurrence » et la tendance à la centralisation/concentration du capital à une échelle toujours plus large, ce n’est plus seulement les petites entreprises qu’il faut broyer, mais des secteurs entiers. La démolition de la concurrence, étant pour chaque secteur un moyen de maintenir son taux de profit et même de surprofits (dit monopolistes par certains) conception que nous contestons, car elle ne peut être que transitoire.

« Nous recherchons des opportunités d’investissement dans des entreprises sidérurgiques des pays émergents mais nous voulons être sûrs d’avoir un accès sécurisé aux matières premières car je crois vraiment que les détenteurs de minerai de fer vont gouverner l’industrie : ils seront l’OPEP de la sidérurgie », expliquait le président de Tata Group, deuxième conglomérat indien par le chiffre d’affaires (17,8 milliards de dollars), dans un entretien à la revue trimestrielle du cabinet de consultants McKinsey. »

Les cris d’orfraie des sidérurgistes, vis-à-vis de leurs pourvoyeurs de matières premières illustrent bien la situation. Il faut rapidement centraliser le capital pour briser le monopole du minerai de fer, pour une « juste répartition des profits ». De même il peut paraître paradoxal qu’une entreprise comme Mittal puisse accéder au top niveau mondial et contrôle avec sa famille 88% des actions et 97% des droits de vote. Mais ce que possède véritablement Mittal, n’a pas plus de valeur, que le propriétaire des poulets Bourgoin(5)(et il a mal terminé son ascension). Ce n’est pas un hasard si Lakshmi Mittal envisage de réduire de 5O% sa part dans le capital du groupe.

Gérard Bad le 14 mars 2006

Notes
1)La société américaine PepsiCola menaçait de s’emparer de Danone. Le Premier ministre appuya celle-ci pour qu’elle trouve les capitaux français nécessaires afin de résister à cette O.P.A. malveillante. À l’époque les libéraux s’indignèrent de cette intrusion du pouvoir politique dans le jeu du capitalisme international et le Figaro réprouva l’ingérence de M. de Villepin.
2)A court terme, la France pourrait encore faire intervenir sur le marché la Caisse des dépôts ou même le fonds de réserve des retraites. Ce serait une stratégie industrielle improvisée, mais tout de même une stratégie industrielle. Cependant, la Caisse des dépôts a été dépourvue et le fonds de réserve des retraites n’a pas été abondé depuis 2002.
3)la production de minerai de fer, principale matière première intervenant dans la production d’acier, est dominée par le brésilien CVRD et les sociétés cotées à Londres BHP Billiton et Rio Tinto, qui à eux trois assurent 70% de la production mondiale.
4)La Hollandaise Nelly Kroes, commissaire à la concurrence, a déclaré à la conférence de Davos qu’elle préférerait « un champion mondial ( de l’acier) plutôt qu’un champion européen » ou un « champion national ».
Six mois de prison requis contre Bourgoin ( L’expansion du 27 05 2003)
5)Le procureur de la République a requis mardi six mois de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de gérer une entreprise à l’encontre de Gérard Bourgoin. L’ex-« roi du poulet » est poursuivi pour abus de biens sociaux et abus de pouvoir, au détriment de BSA Bourgoin, principale société du groupe volailler démantelé en octobre 2000. Il lui est notamment reproché d’avoir consenti des avances de trésorerie à la holding Financière Familiale Bourgoin, d’un montant de plus de 10,82 millions d’euros, nuisant, selon l’accusation, à l’intérêt de BSA.

2 pensées sur “L’affaire Arcelor/Mittal et la centralisation du capital (G. Bad)

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    7 octobre 2017 à 9 09 04 100410
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    @ G Bad

    Bon article mais quelques questions me viennent à l’esprit

    1)  » L’accumulation se développant au même rythme que l’extraction de la plus value relative, provoqua le fractionnement du capital total et de simple procédé technique aux service des capitalistes industriels et commerçants, celui-ci va s’ autonomiser et devenir la fonction d’un capital particulier : le capital financier.  » accumulation = fractionnement = autonomie = crédit = capital financier ????

    2) Tu écris aussi « Contrairement à la concentration, qui s’opérait sur la base de la propriété privée ou les petits capitaux finissaient toujours par se faire digérer par les plus gros. La centralisation financière s’attaque à cette base qu’elle va détruire, pour la remplacer par le capitalisme anonyme celui de la bourse des actions, de la SA société anonyme.  » Il y a ici comme une tautologie – la digestion des petits capitaux privés constitue bien le processus de concentration-centralisation du capital en méga fortune (On parle aujourd’hui de multi-milliardaires générant un PIB plus important que bien des États)

    3) ici tu écris « Nous sommes ici en présence de la dualité de l’économie bourgeoise, éternellement ballotté entre la « libre concurrence » et la tendance à la centralisation/concentration du capital à une échelle toujours plus large, ce n’est plus seulement les petites entreprises qu’il faut broyer, mais des secteurs entiers. » JE TE SOULIGNE QUE LA CENTRALISATION-CONCENTRATION EST UN PROCESSUS PROVOQUÉ PAR LA CONCURRENCE ET VISANT À LA RENFORCER. iL N’Y A PAS DICHOTOMIE ICI IL Y A COMPLÉMENTARITÉ

    Bref, ton article est excellent en ce qu’il démontre totalement l’insignifiance du nationalisme économique tout juste bon pour les gauchistes – communistes – socialistes et autre bobo

    L’Indien Arscelor Mittal est une multinationale soutenu par le capital européen notamment et américains et autres et si tu procédais à la même analyse tu verrais qu’il en est ainsi des consortiums capitalistes chinois mêlant du japonais, du chinois, du russe, de l’indien de l’indonésien du taiwanais, dans un melting pot financier sans frontière autres que d’alliances stratégiques.

    Merci pour ton article

    roberrt bibeau http://www.les7duquebec.com

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    7 octobre 2017 à 11 11 46 104610
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    un extrait du Capital
    La centralisation capitaliste

    I. – Changements successifs de la composition du capital dans le progrès de l’accumulation et diminution relative de cette partie du capital qui s’échange contre la force ouvrière (Tome 1 ed Moscou page 587)
    extrait

    « La coopération, la division manufacturière, le machinisme, etc., en un mot, les méthodes propres à donner l’essor aux puissances du travail collectif, ne peuvent s’introduire que là où la production s’exécute déjà sur une assez grande échelle, et, à mesure que celle-ci s’étend, celles-là se développent. Sur la base du salariat, l’échelle des opérations dépend en premier lieu de la grandeur des capitaux accumulés entre les mains d’entrepreneurs privés. C’est ainsi qu’une certaine accumulation préalable1, dont nous examinerons plus tard la genèse, devient le point de départ de l’industrie moderne, cet ensemble de combinaisons sociales et de procédés techniques que nous avons nommé le mode spécifique de la production capitaliste ou la production capitaliste proprement dite. Mais toutes les méthodes que celle-ci emploie pour fertiliser le travail sont autant de méthodes pour augmenter la plus-value ou le produit net, pour alimenter la source de l’accumulation, pour produire le capital au moyen du capital. Si donc l’accumulation doit avoir atteint un certain degré de grandeur pour que le mode spécifique de la production capitaliste puisse s’établir, celui-ci accélère par contrecoup l’accumulation dont le progrès ultérieur, en permettant de dilater encore l’échelle des entreprises, réagit de nouveau sur le développement de la production capitaliste, etc. Ces deux facteurs économiques, en raison composée de l’impulsion réciproque qu’ils se donnent ainsi, provoquent dans la composition technique du capital les changements qui en amoindrissent progressivement la partie variable par rapport à la partie constante.
    Chacun d’entre les capitaux individuels dont le capital social se compose représente de prime abord une certaine concentration, entre les mains d’un capitaliste, de moyens de production et de moyens d’entretien du travail, et, à mesure qu’il s’accumule, cette concentration s’étend. En augmentant les éléments reproductifs de la richesse, l’accumulation opère donc en même temps leur concentration croissante entre les mains d’entrepreneurs privés. Toutefois ce genre de concentration qui est le corollaire obligé de l’accumulation se meut entre des limites plus ou moins étroites.
    Le capital social, réparti entre les différentes sphères de production, y revêt la forme d’une multitude de capitaux individuels qui, les uns à côté des autres, parcourent leur mouvement d’accumulation, c’est‑à‑dire de reproduction, sur une échelle progressive. Ce mouvement produit d’abord le surplus d’éléments constituants de la richesse qu’il agrège ensuite à leurs groupes déjà combinés et faisant office de capital. Proportionnellement à sa grandeur déjà acquise et au degré de sa force reproductrice, chacun de ces groupes, chaque capital, s’enrichit de ces éléments supplémentaires, fait ainsi acte de vitalité propre, maintient, en l’agrandissant, son existence distincte, et limite la sphère d’action des autres. Le mouvement de concentration se disperse donc non seulement sur autant de points que l’accumulation, mais le fractionnement du capital social en une multitude de capitaux indépendants les uns des autres se consolide précisément parce que tout capital individuel fonctionne comme foyer de concentration relatif.
    Comme la somme d’incréments dont l’accumulation augmente les capitaux individuels va grossir d’autant le capital social, la concentration relative que tous ces capitaux représentent en moyenne ne peut croître sans un accroissement simultané du capital social ‑ de la richesse sociale vouée à la reproduction. C’est là une première limite de la concentration qui n’est que le corollaire de l’accumulation.
    Ce n’est pas tout. L’accumulation du capital social résulte non seulement de l’agrandissement graduel des capitaux indivi­duels, mais encore de l’accroissement de leur nombre, soit que des valeurs dormantes se convertissent en capitaux, soit que des boutures d’anciens capitaux s’en détachent pour prendre racine indépendamment de leur souche. Enfin de gros capitaux lentement accumulés se fractionnent à un moment donné en plu­sieurs capitaux distincts, par exemple, à l’occasion d’un partage de succession chez des familles capitalistes. La concentration est ainsi traversée et par la formation de nouveaux capitaux et par la division d’anciens.
    Le mouvement de l’accumulation sociale présente donc d’un côté une concentration croissante, entre les mains d’entrepreneurs privés, des éléments reproductifs de la richesse, et de l’autre la dispersion et la multiplication des foyers d’accumulation et de concentration relatifs, qui se repoussent mutuellement de leurs orbites particulières.
    A un certain point du progrès économique, ce morcellement du capital social en une multitude de capitaux individuels, ou le mouvement de répulsion de ses parties intégrantes, vient à être contrarié par le mouvement opposé de leur attraction mutuelle. Ce n’est plus la concentration qui se confond avec l’accumulation, mais bien un procès foncièrement distinct, c’est l’attraction qui réunit différents foyers d’accumulation et de concentration, la concentration de capitaux déjà formés, la fusion d’un nombre supérieur de capitaux en un nombre moindre, en un mot, la centralisation proprement dite.
    Nous n’avons pas ici à approfondir les lois de cette centralisation, l’attraction du capital par le capital, mais seulement à en donner quelques aperçus rapides.
    La guerre de la concurrence se fait à coups de bas prix. Le bon marché des produits dépend, caeteris paribus, de la productivité du travail, et celle-ci de l’échelle des entreprises. Les gros capitaux battent donc les petits.
    Nous avons vu ailleurs que, plus le mode de production capitaliste se développe, et plus augmente le minimum des avances nécessaires pour exploiter une industrie dans ses conditions normales. Les petits capitaux affluent donc aux sphères de production dont la grande industrie ne s’est pas encore emparée, où dont elle ne s’est emparée que d’une manière imparfaite. La concurrence y fait rage en raison directe du chiffre et en raison inverse de la grandeur des capitaux engagés. Elle se termine toujours par la ruine d’un bon nombre de petits capitalistes dont les capitaux périssent en partie et passent en partie entre les mains du vainqueur.
    Le développement de la production capitaliste enfante une puissance tout à fait nouvelle, le crédit, qui à ses origines s’introduit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, puis devient bientôt une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en un immense machinisme social destiné à centraliser les capitaux.
    A mesure que l’accumulation et la production capitalistes s’épanouissent, la concurrence et le crédit, les agents les plus puissants de la centralisation, prennent leur essor. De même, le progrès de l’accumulation augmente la matière à centraliser les capitaux individuels ‑ et le développement du mode de production capitaliste crée, avec le besoin social, aussi les facilités techniques de ces vastes entreprises dont la mise en oeuvre exige une centralisation préalable du capital. De notre temps la force d’attraction entre les capitaux individuels et la tendance à la centralisation l’emportent donc plus qu’à aucune période antérieure. Mais, bien que la portée et l’énergie relatives du mouvement centralisateur soient dans une certaine mesure déterminées par la grandeur acquise de la richesse capitaliste et la supériorité de son mécanisme économique, le progrès de la centralisation ne dépend pas d’un accroissement positif du capital social. C’est ce qui la distingue avant tout de la concentration qui n’est que le corollaire de la reproduction sur une échelle progressive. La centralisation n’exige qu’un changement de distribution des capitaux présents, qu’une modification dans l’arrangement quantitatif des parties intégrantes du capital social.
    Le capital pourra grossir ici par grandes masses, en une seule main, parce que là il s’échappera d’un grand nombre. Dans une branche de production particulière, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où tous les capitaux qui s’y trouvent engagés ne formeraient plus qu’un seul capital individuel.

    Dans une société donnée elle n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes.
    La centralisation ne fait que suppléer à l’œuvre de l’accumulation en mettant les industriels à même d’étendre l’échelle de leurs opérations. Que ce résultat soit dû à l’accumulation ou à la centralisation, que celle-ci se fasse par le procédé violent de l’annexion ‑ certains capitaux devenant des centres de gravitation si puissants à l’égard d’autres capitaux, qu’ils en détruisent la cohésion individuelle et s’enrichissent de leurs éléments désagrégés ‑ ou que la fusion d’une foule de capitaux soit déjà formée, soit en voie de formation, s’accomplisse par le procédé plus doucereux des sociétés par actions, etc., ‑ l’effet économique n’en restera pas moins le même L’échelle étendue des entreprises sera toujours le point de départ d’une organisation plus vaste du travail collectif, d’un développement plus large de ses ressorts matériels, en un mot, de la transformation progressive de procès de production parcellaires et routiniers en procès de production socialement combinés et scientifiquement ordonnés.
    Mais il est évident que l’accumulation, l’accroissement graduel du capital au moyen de la reproduction en ligne‑spirale, n’est qu’un procédé lent comparé à celui de la centralisation qui en premier lieu ne fait que changer le groupement quantitatif des parties intégrantes du capital social. Le monde se passerait encore du système des voies ferrées, par exemple, s’il eût dû attendre le moment où les capitaux individuels se fussent assez arrondis par l’accumulation pour être en état de se charger d’une telle besogne. La centralisation du capital, au moyen des sociétés par actions, y a pourvu, pour ainsi dire, en un tour de main. En grossissant, en accélérant ainsi les effets de l’accumulation, la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmentent sa partie constante aux dépens de sa partie variable ou occasionnent un décroissement dans la demande relative du travail.
    Les gros capitaux, improvisés par la centralisation, se reproduisent comme les autres, mais plus vite que les autres, et deviennent ainsi à leur tour de puissants agents de l’accumulation sociale. C’est dans ce sens qu’en parlant du progrès de celle-ci l’on est fondé à sous‑entendre les effets produits par la centralisation.
    Les capitaux supplémentaires2, fournis par l’accumulation, se prêtent de préférence comme véhicules pour les nouvelles inventions, découvertes, etc., en un mot, les perfectionnements industriels, mais l’ancien capital, dès qu’il a atteint sa période de renouvellement intégral, fait peau neuve et se reproduit aussi dans la forme technique perfectionnée, où une moindre quantité de force ouvrière suffit pour mettre en oeuvre une masse supérieure d’outillage et de matières. La diminution absolue dans la demande de travail, qu’amène cette métamorphose technique, doit devenir d’autant plus sensible que les capitaux qui y passent ont déjà été grossis par le mouvement centralisateur.
    D’une part donc, le capital additionnel qui se forme dans le cours de l’accumulation renforcée par la centralisation attire proportionnellement à sa grandeur un nombre de travailleurs toujours décroissant. D’autre part, les métamorphoses techniques et les changements correspondants dans la composition‑valeur que l’ancien capital subit périodiquement font qu’il repousse un nombre de plus en plus grand de travailleurs jadis attirés par lui.

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