L’Allemagne d’aujourd’hui est la France de 1929 !

MICHEL SANTI :

C’est en décembre 1926 que les manipulations du franc français ont démarré, dès la fixation par Raymond Poincaré de son cours à 25 francs vis-à-vis du dollar. Poincaré fut effectivement appelé à la rescousse pour sauver un franc qui devait chuter au plus bas jusqu’à 50 contre le dollar en juillet de la même année. Cette crise du franc aurait pu rester sans effet sur l’économie mondiale, mais les autorités françaises en décidèrent autrement puisqu’elles optèrent pour convertir en or la totalité de leurs excédents libellés en dollars et en livres sterling.

Cet activisme dépassait effectivement largement le stade de la simple protection des intérêts français et de la défense du franc. Il relevait de la pure manipulation en vertu de laquelle un pays use sciemment d’une monnaie nationale faible en la combinant à des taux d’intérêt élevés, tout à la fois pour favoriser ses exportations et promouvoir son industrie à travers le levier du gonflement de ses réserves. En réalité, les objectifs poursuivis par les responsables politiques et monétaires français étaient même doubles. La favorisation de l’activité économique française via la maitrise du cours du franc aurait parfaitement pu être réalisée par la simple accumulation de réserves en monnaies étrangères, et donc sans la conversion de celles-ci contre de l’or.

Pour autant, ces acquisitions massives d’or par la Banque de France en 1926 et en 1927 avaient également pour objectif de tenter de déstabiliser les grands rivaux du franc, à savoir le dollar et la livre. Laquelle accumulation d’or par la France devait être relativement bien digérée par l’économie mondiale jusqu’à la fin de l’année 1928, car la Réserve fédérale américaine s’était avérée assez accommodante dans le sens de laisser filer vers la France une partie des stocks mondiaux de métal jaune.

Néanmoins, à la faveur de la hausse du taux d’escompte US en février 1929, des flux substantiels d’or devaient également prendre le chemin des Etats-Unis, provoquant tout naturellement l’appréciation de ses cours. Phénomène qui devait mécaniquement contribuer à comprimer les prix de l’ensemble des actifs mondiaux (hors métaux précieux) dès l’été 1929 ! Cette frénésie française pour thésauriser l’or ne devait cependant pas se calmer. Bien au contraire, en fait, puisque les stocks ne cessèrent d’augmenter dans les coffres français – mais également américains – tout au long des années 1930 et 1931.

Durant la même période, l’économie française passait pour une des économies, si ce n’est l’économie, européenne la plus stable, la plus fiable et la plus dynamique… mais il est vrai que tant la Grande Bretagne que l’Allemagne se trouvaient au même moment dans une posture dramatique. Toujours est-il que, contrairement à la livre et au reichsmark, le franc n’était pas soumis à des attaques spéculatives, mais était considéré comme une valeur refuge.

Si le contexte de l’époque présente des similitudes avec nos problématiques contemporaines, évoquons d’abord les points de divergence, en fait le premier d’entre eux, qui est l’étalon or en vigueur dans les années 1930 et qui conditionnait la totalité des prix des actifs et des valorisations mondiales. Comme l’accélération de la demande d’or émanant des banques centrales induisait une déflation dans l’ensemble des nations corrélant leur monnaie nationale à cet étalon, la Banque de France – qui avait quadruplé son stock entre 1926 et 1932 ! – peut dès lors être considérée comme le principal promoteur de cette déflation qui devait causer d’immenses ravages sur l’économie mondiale de l’époque.

Aujourd’hui, le mécanisme facteur de destruction et responsable du mal européen se décline en une Banque centrale européenne incapable de persuader l’Allemagne d’augmenter les prix dans l’Union européenne jusqu’à un niveau qui autorise la reprise substantielle du marché de l’emploi. A l’instar de l’attitude invraisemblable de la Banque de France de la fin des années 1920, la posture allemande d’aujourd’hui s’avère tout aussi inadmissible. Et d’autant moins excusable que l’hégémonie de ce pays est sans commune mesure avec l’importance relative de la France de l’époque, car l’Allemagne joue de nos jours un rôle prépondérant et absolument dominant dans l’économie globale. Une position qui confère des responsabilités qu’elle ne semble pas prête à assumer…