Le casse-tête du démantèlement nucléaire

 

OLIVIER CABANEL :

Alors que l’indispensable mise au rebut de plusieurs vieilles centrales nucléaires, Fessenheim en tête, se met doucement en place, il est intéressant de constater la complexité, voire l’impossibilité du démantèlement nucléaire.

Fessenheim sera le chantier de tous les risques si l’on essaye de comprendre de plus près les éventuelles techniques de démantèlement que l’exploitant nucléaire doit mettre en place, afin de limiter la possibilité d’un gros accident, et pour le comprendre, il est essentiel de présenter la méthode choisie pour la déconstruction d’un réacteur nucléaire.

Même si les techniciens de ce secteur affirment très optimistes qu’il n’y aura pas de problèmes, et que tout se passera bien, on peut légitimement se poser quelques questions sur les risques qu’entraîne un démantèlement.

Arte avait proposé en mai 2013 un documentaire sur le sujet, se posant carrément la question de la possibilité du démantèlement, et faisant un état des lieux alarmant des multiples dangers qui accompagnent la déconstruction des sites nucléaires. lien

Le réalisateur, Bernard Nicolas, après avoir évoqué les risques que courent non seulement les ouvriers qui s’en occuperont, s’inquiète pour la possible contamination grave de l’environnement si tout ne se passe pas comme prévu, et chiffre à plusieurs centaines de milliards d’euros pour le démantèlement du parc français.

La gestion des déchets très radioactifs est d’après lui loin d’avoir été résolue, et il rappelle qu’en 2004 dans la mine de sel d’Asse, en Allemagne, le site d’enfouissement à déjà commencé à se fissurer suite aux « mouvements » de la montagne de granit voisine, obligeant l’exploitant à choisir un autre site, dans une mine de fer à Konrad. lien

Mais revenons aux procédures mises en place lors d’un démantèlement.

Après la mise à l’arrêt, et la vidange des circuits, suivent le démontage des parties annexes, le retrait des câbles électriques, mais c’est ensuite que les difficultés s’annoncent.

Il s’agit de démanteler le cœur nucléaire, et comme on s’en doute, il est extrêmement radioactif.

Il faut expliquer que, dans les années 80, EDF avait décidé que lors d’une fermeture définitive d’un réacteur, ce dernier serait scellé et gardé pendant 50 ans, afin de laisser la radioactivité baisser naturellement, avant de songer à un démantèlement, laissant aux générations à venir l’encombrante, voire impossible, charge de régler le problème, et permettant l’éventuel vol de matériaux, comme le craignait Monique Sené, fondatrice du GSIEN (groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire).

Or, en 2001, l’exploitant nucléaire a revu sa position, préférant que le démantèlement soit fait « dans des délais aussi courts que possible  », dès l’arrêt du réacteur.

Or la fermeture de la centrale de Fessenheim a été décidé pour décembre 2016, et la règlementation française préconise que « trois ans avant l’arrêt définitif du réacteur l’exploitant doit nous livrer les modalités générales de son démantèlement, modalités qui devront ensuite être considérablement détaillées  », ce que confirme Anne-Cécile Jouve, chargée du démantèlement à l’IRSN (institut de radioprotection et de sûreté nucléaire).

Il faut donc qu’avant décembre 2013, EDF boucle ce dossier…et c’est là que le bât blesse car comme l’écrit Vincent Nouyrigat dans un article paru dans « Science & Vie » de février 2013 : « les centrales n’ont pas été conçues pour être démontées » et Pierre Bacher, ex directeur technique d’EDF, qui avait été chargé de construire Fessenheim reconnait que : « les revêtements en cobalt de certains composants du circuit nucléaire ont produit, sous irradiation, un puissant radionucléide, le cobalt-60, problématique pour le démantèlement ».

D’ailleurs, le 4 septembre dernier, un ouvrier du nucléaire en a fait la douloureuse expérience sur un chantier de démantèlement du CEA : il a été exposé à une dose radioactive supérieure aux normes fixées, et n’a pu entendre l’alarme de son dosimètre suite aux bruits du chantier. lien

Mais les risques pourraient bien aller au-delà de cet accident.

Si Thierry Charles, de l’IRSN, affirme que « les démantèlements déjà menés à l’étranger montrent qu’il n’y a rien de techniquement insurmontable  », Roland Desbordes de la CRIIRAD estime « qu’EDF se trouvera confronté à de nombreux imprévus et mauvaises surprises ».

C’est assurément le cœur du réacteur qui posera le plus de problème.

Cette masse de 180 tonnes, encastrée tout au fond d’une piscine, et dont les épaisses parois ne pourront être approchées que par des robots.

L’exemple de Chooz devrait servir d’avertissement sans frais, car lors de la dépose des générateurs de vapeur, « la première tentative, en 2011, s’est soldée par un échec à la suite d’un calcul erroné de quelques centimètres du centre de gravité de l’engin  » avait déclaré Philippe Bernet, l’un des responsables du démantèlement.

Le démantèlement de Brennilis a été retardé à 2020 suite à la libération accidentelle de radioéléments dans la nature, car tout ne s’est pas passé comme prévu. lien

Puis, si à Fessenheim le démantèlement se passe bien, il restera encore à trouver une solution pour le stockage des déchets les plus dangereux, et au vu des derniers débats avortés pour le site de Bure, ce n’est pas gagné. lien

La aussi, cela aura un prix, et le projet CIGEO estimé initialement à 15 milliards d’euros est évalué aujourd’hui à 35 milliards par la Cour des Comptes. lien

Quant au prix estimé par l’exploitant concernant un démantèlement, il semble que l’on soit loin du compte.

EDF avait estimé que le démantèlement de l’ensemble du parc nucléaire français serait de l’ordre de 18,1 milliards d’euros, mais s’appuyant sur un rapport de la cour des comptes, lequel s’est basé sur la situation au Japon, à Fukushima, la fourchette du coût se situerait entre 39 et 60 milliards.

Les écologistes vont plus loin en proposant le chiffre de 70 milliards, et la commission énergie mise en place par le gouvernement va encore plus loin en la chiffrant à 750 milliards.

L’institut Montaigne plus modéré avance le chiffre de 220 milliards d’euros, bien loin des 18,1 milliards supposés par l’exploitant nucléaire. lien

Pour comprendre cette « valse des chiffres », il suffit de s’en tenir aux estimations de l’EPR qui devait couter 3 milliards d’euros, et qui atteint aujourd’hui les 8,5 milliards. lien

Quand l’on songe que le projet d’installer d’ici 2015, 600 éoliennes off-shore, produisant l’équivalent énergétique de 2 EPR, ne couterait que 10 milliards d’euros, et que leur éventuel démantèlement ne poserait que peu de problème…tout en coûtant bien moins cher, il y a de quoi s’intérroger sur les choix énergétiques français. lien

Une seule chose est certaine, le démantèlement des vieilles centrales nucléaires françaises coutera cher, et il ne faut pas s’étonner si aujourd’hui notre facture d’électricité fait déjà des bonds.

En effet, d’après les experts, notre facture augmentera de 50% d’ici 2020.

Les sénateurs, s’appuyant sur ce qui se passe à Fukushima, ont déclaré que les couts de l’électricité nucléaire française sont largement sous-évalués, et la commission qui s’est penchée sur la question évalue maintenant le mégawatheure à 54,2 €. lien

Mais il faudra ajouter à ce cout du démantèlement, celui de la gestion des déchets

Ce qui a poussé, en juillet dernier, 4 députés a réclamer la création d’un fonds de démantèlement indépendant.

Réalisant que « les provisions constituées ne sont pas à la hauteur des enjeux et que leur gestion n’est pas assez sécurisée », et s’appuyant sur un rapport de la Cour des Comptes publié en janvier 2012, ils demandent au pouvoir public de constituer ce fond indépendant, lequel serait géré par la Caisse des dépôts. lien

Au moment ou la crise continue, et ou les caisses de l’Etat sont quasi vides, tout ça n’est pas une bonne nouvelle.

Au Japon, alors que pour rassurer les populations les J.O 2020 ont été attribués à Tokyo et que Mitsuhei Murata, ex ambassadeur du Japon demande le retrait de la candidature olympique de Tokyo en raison du danger que représente Fukushima, la situation est encore plus problématique : les fuites d’eau ont transformé le sous sol de la centrale dévastée en un marécage hautement radioactif, et le béton attaqué par les réacteurs en fusion affaiblit les fondations du bâtiment, lequel s’enfonce, alors que Tepco prévoit pour novembre la vidange de la piscine du réacteur n°4.

Or des poutrelles d’acier étant tombées dans cette piscine, endommageant des assemblages de combustibles nucléaires, la tâche s’annonce périlleuse : si une barre de combustible tombe, se casse, le pire des scénarios est possible : explosion, effondrement de la piscine… lien

Comme dit mon vieil ami africain : « quand l’éléphant trébuche, ce sont les fourmis qui trinquent  »

L’image illustrant l’article provient de www.bulle-immobiliere.org

Merci aux internautes de leur aide précieuse

Olivier Cabanel

Une pétition à signer pour défendre les énergies propres.

Films à voir : « fukushima, chronique d’un désastre  » ARTE

Terre Souillées, documentaire de Marie Dominique Robin

Beaucoup de vidéos sur le site de Scoop It.

A lire : « Fukushima, récit d’un désastre » de Michaël Ferrier

A découvrir : ce reportage dans la zone interdite, ainsi que ces vidéos décrivant chronologiquement la catastrophe.

Sites à visiter :

Le blog de Fukushima

Fukushima Diary

Scoop It

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Blog de Jean Pierre Petit

Site de la CRIIRAD

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Tchernobyl, drôle d’anniversaire (12 mars 2011)

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