Le déferlante «beauf»

Recherche menée par Robert Gil

Rejet de l’autre, recherche de boucs émissaires, appels à la haine, la « beaufitude » est aujourd’hui un phénomène en pleine expansion. Or, pays des droits de l’homme et des lumières, la France ne peut raisonnablement pas accepter toute cette médiocrité intellectuelle. Certes, on peut essayer de compatir envers ceux qui fuient l’instruction et dont le « temps de cerveau disponible » alterne entre la télé-réalité et les jeux sur smartphones ; mais il faut être lucide : avec ses théories de comptoir, son racisme décomplexé et ses opinions binaires, le beauf n’a pas vocation à faire avancer la société.

Le beauf dénonce volontiers les migrants comme des envahisseurs venus profiter du système. Habitué à répéter que la France est le paradis des aides sociales, il n’a toujours pas remarqué que la plupart des migrants préfèrent aller en Allemagne ou en Angleterre. Pas question pour lui d’évoquer les guerres, les dictatures et autres persécutions, c’est de « migration économique » dont il s’agit. Et notre politique impérialiste, ne fait-elle pas le malheur des peuples ? Et l’explosion du nombre de réfugiés Syriens, n’est elle pas en rapport avec le chaos qu’on a instauré dans le pays ? Capable de faire référence aux invasions arabes vieilles de 13 siècles, le beauf n’a généralement pas connaissance de la quinzaine d’ »opérations extérieures » actuellement menées par la France. Rappelez lui que notre pays a installé près de 40 % des dictateurs Africains ou qu’elle est l’un des plus gros marchands d’armes au monde et il vous rétorquera aussitôt que « si on ne joue pas ce rôle, ce sont d’autres pays qui prendront notre place ».

Alors que le sentiment d’empathie a été mis en évidence chez de nombreuses espèces animales (singes, dauphins, rats, etc.), le beauf ne semble malheureusement pas doté des fameux « neurones miroirs ». La solidarité envers les migrants ? C’est de la « sensiblerie », un hobby pour les « bisounours ». Habituellement, il vous parle pourtant des « êtres humains qui souffrent » quand vous dénoncez l’horreur de l’élevage industriel ; mais imbattable au jeu de la patate chaude, il ne semble soudainement plus préoccupé que par le sort des SDF Français. La patrie, c’est d’ailleurs sa carte joker, le purificateur de toutes les vilénies. C’est par amour pour la patrie qu’il soutient les guerres ; c’est aussi par amour pour elle qu’il veut refouler tous les réfugiés de guerre. Fier d’appartenir à la seule communauté capable de réunir artificiellement le capital et le travail, le riche et le pauvre, l’exploitant et l’exploité, le beauf fait ainsi sien l’argument des puissants qui veulent assujettir les masses ou justifier leurs guerres capitalistes.

Volontiers porte-parole de la nation, le beauf répète inlassablement que la France « n’a pas les moyens de s’occuper du malheur des autres » ayant elle-même des chômeurs, des retraités et des travailleurs pauvres. Indiquez lui que les priorités de la société sont sûrement inversées et les richesses mal réparties ; parlez-lui du budget de l’armée, des milliards donnés aux banques et du gaspillage de l’argent public (arrosage de fleurs dans les ronds-points, oeuvres d’arts minables, décors futuristes à la gloire des élus …) ; montrez lui la gueule de nos magasins, des parapharmacies-supermarchés aux tonnes d’accessoires pour Smartphones en passant par les allées de yaourts interminables ; Et vous découvrirez alors qu’il y a dans le refoulement une forme inexplorée d’altruisme : ne pas inciter les futurs migrants à venir se noyer en méditerranée (ou plus joliment « éviter de créer un appel d’air ») et les aider à prospérer chez eux (où ils seront forcément plus heureux).

« Et toi au fait, t’en accueille combien des réfugiés chez toi ? » : voilà l’imparable question, celle qui est censée anéantir tout discours humaniste et vous ranger définitivement dans la catégorie des hypocrites à grande gueule. Et oui, le beauf n’a toujours pas compris le principe de l’impôt : je n’ai pas d’enfants mais je finance les écoles, je ne suis pas malade mais je finance les hôpitaux, je suis bien portant mais je veux aider ceux qui sont en souffrance … Plus rarement, le niveau monte d’un cran et vous entendez parler de « dumping social ». L’argument n’est pas stupide : en cas d’afflux de main d’oeuvre, les entreprises peuvent bien sûr chercher à tirer les salaires vers le bas. Mais il est complètement exagéré : 20 000 migrants (temporaires) sur l’ensemble de la population Française, cela représente quel pourcentage ? Quid du manque de travailleurs pour certains métiers ou dans certains territoires ? Et la morale dans tout ça ? Si il y a des exploités, doit-on défendre le droit du travail et s’unir contre l’injustice ou bien écraser les plus faibles ?

L’image du beauf qui s’abrutit tout seul devant la télé est dépassée, le beauf moderne utilise internet pour entrer en communion avec les autres beaufs. Grand amateur de photos-montages et de slogans chocs, il ne vérifie rien mais partage tout. D’ailleurs, sur son blog ou sa page facebook, les informations pipeautées défilent à la vitesse des dépêches AFP. Exemple à peine exagéré : « dès qu’on aura rempli nos coffres avec l’argent des allocs, on violera quelques chrétiennes et on rentrera chez nous ». Les sources ? Une photo sortie de nulle part, le post facebook d’un « ennemi » anonyme, le blog d’un gudard qui dispose apparemment de ses propres envoyés spéciaux à Lampedusa. Et quand quelqu’un qui sait broder s’empare du « buzz », ça donne un article sur un site nationaliste ou identitaire ; un article ou l’émotionnel et la rhétorique remplacent systématiquement les faits et l’analyse.

« Grand remplacement », « cinquième colonne », « guerre de civilisation » etc., le beauf se laisse volontiers titiller le cerveau limbique par des théories de plus en plus catastrophistes … Certains grands prédicateurs sont toutefois étonnants d’individualisme et d’ingratitude : comme Sarkozy, jadis fier de son ascendance Hongroise et de son « sang mêlé » ; comme Estrosi et Ciotti, dont les ancêtres ont quitté l’Italie à une époque où celle-ci était pauvre ; comme Zemmour, qui a du oublier que les juifs séfarades ont été expulsés d’Espagne en 1492 et ont trouvé refuge dans les pays du pourtour méditerranéen (Portugal, Maroc, Tunisie …) ; comme Dati, de père Marocain et de mère Algérienne et qui craint aujourd’hui « les appels d’air de migrants » … Au milieu de cette déferlante d’égoïsme et de bêtise, certains cas sont particulièrement croustillants. Connaissez vous Stéphane Tiki, ce clandestin noir qui milite à l’UMP/Républicains contre le droit de vote des étrangers ? Et Csanad Szegedi, leader du parti Néonazi Autrichien qui a récemment découvert qu’il était juif ?

Le beauf ne se reconnait jamais comme raciste ; la preuve, il aime le couscous et a des amis harkis (Jeannette et Rachid, pardon Richard). Il a juste peur que la France soit envahie par « des gens qui ne vivent pas comme nous » (comprenez généralement des Africains). Quelques questions pourraient pourtant aider notre ami à relativiser son malheur : combien la France a t-elle corrompu de dictateurs pour organiser le pillage de l’Afrique ? combien de guerres civiles ont-elles été alimentées par notre pays ? combien nos militaires et barbouzes ont-ils fait et défait de régimes, traqué d’opposants, truqué d’élections ? Combien de bases militaires Françaises sont encore présentes là bas ? Des question taboues, parce qu’elles touchent encore une fois au sacré : le patriotisme. Et parce que si on n’est pas patriote, on est quoi ? Internationaliste, donc communiste donc co-responsable de 20 millions de morts dans le monde ! Ah, et heu, Mère Térésa, elle est responsable du massacre de la Saint Barthélémy et de l’inquisition ? Non, rien à voir. Bien sûr …

Si le beauf refuse d’entendre parler des crimes de la France en Algérie (torture, disparitions forcées, essais nucléaires, etc.), il se montre parfois étonnament solidaire des Palestiniens face aux crimes d’Israël. Ancien tortionnaire en Algérie et défenseur de Pétain, Le Pen lui-même se dit « ému par la situation des gazaouis » ; c’est dire. Pour le beauf, l’impérialisme, ça se résume au sionisme et aux pays vendus au sionisme (comme la France). Et De Gaulle au Biafra, Mitterrand au Rwanda, Sarkozy en Côte d’ivoire ou en Libye etc. ? Du sionisme probablement … Derrière ce sionisme à toutes les sauces, se cache bien évidemment un grand exutoire : le juif. C’est d’ailleurs sur ce sujet que le beauf se montre le plus créatif. Best of : « le capitalisme (monde de la finance = juifs) et le communisme (bourré de juifs à l’image des révolutions Russes) sont les deux faces d’une même pièce, celle qui est destinée à sucer le sang des peuples et à les faire disparaitre dans le métissage pendant que les juifs construisent le « grand Israël ». Et le gourou Franco-Camerounais Dieudonné, il en pense quoi ? Probablement qu’exciter le beauf sur ce sujet, c’est bien meilleur pour le tiroir-caisse que de parler du sort de Félix Moumié ou du rôle de la France dans l’atroce guerre civile Camerounaise.

Comme le beauf vote et consomme, ses « élites » ont bien compris le parti qu’elles pouvaient en tirer. Ainsi, du « pain au chocolat » de Copé aux « affiches de flingues » de Ménard en passant par le « top des civilisations » de Guéant, la gamelle politico-médiatique est régulièrement alimentée d’arguments choc et d’opinions clash. Comme l’explique Sarkozy à propos du débat sur l’identité nationale, ce qu’il faut, c’est « du gros rouge qui tâche ». Et ça tâche même à gauche (enfin au PS) apparemment puisque Hollande et Valls commencent à récupérer à leur compte les théories des néo-conservateurs Etasuniens (« le bien et le mal », « la guerre de civilisation », …). Pas de doute, la beaufitude est devenue mainstream.

JeromeH

Juste pour dire qu’à la place de « Beaufs », j’aurais plutôt utilisé le terme de BdB , ceci étant dit, je vous laisse découvrir cet article …

« La provocation est une façon de remettre la réalité sur ses pieds »… Bertolt Brecht

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