Le futur n’est plus ce qu’il était

 

JEAN-MARIE DUTEY :

Thurhan’s Bey Company nous propose, parmi moult pin up, robots et fusées, ce « Personal flyng carpet » qui m’a bien l’air d’une soucoupe plutôt que d’un tapis. Et là, tu attends sans doute un article aigre doux sur le ton « ce qu’on pouvait être cons, quand même… » mi nostalgique, mi amusé, tant il est vrai que la constance avec laquelle on se trompe en imaginant l’avenir prête à sourire.

Nos boules de cristal ne montrent qu’un présent déformé. C’est en substance ce que conclut Ysengrimus à l’issue d’un excellent article titré : « Le lourd passé de nos futurologies » dans lequel il recense nombre de ces avancées technologiques ou sociologiques promises en leurs temps à un bel avenir, très marginalisées à présent, voire tout à fait oubliées. Il presque termine son article ainsi :

Beau lot de fours, hein ! Et donc, finalement, le ratage de nos prédictions explicites, à quoi tiens-t-il ? Fondamentalement, à une outrecuidante hypertrophie triomphaliste de la jubilation de l’existence présente. Le fait que l’innovation assouvit ou rafraîchit une génération n’assure pas sa pérennité pour les générations suivantes, si elles ne souffraient pas, elles, du manque. Grossir n’est pas grandir. Projeter linéairement et mécaniquement n’est pas anticiper. Une option dépassée peut toujours refaire surface sous une autre forme, plus complexe, plus fondamentale. Perspective n’est pas prospective. Simplettes et ahuries, nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs déformants plus que des télescopes informants. Notons aussi que la majorité des futurologies décrites ici concernent des objets dont la mise en place ethnoculturelle fut hautement dépendante de leur mise en marché commerciale. Vendre n’est pas prédire, mais feindre de prédire. Mise en marché, publicité, marketing, déformation, distorsion, amplification, diffraction, jubilation (réelle ou factice), optimisme excessif, triomphalismes et intimidations propagandistes, tout cela prend son pli sur le même support pratique et idéologique.


Ysengrimus achève en relevant que personne n’avait vu venir les nouveautés majeures qui imprègnent en profondeur notre présent, comme Internet, mais pas que. Mon propos est ailleurs et je vais essayer de rester au plus près de la flying carpette pour le soutenir.

Ce qui me frappe, d’entrée, c’est sa qualité formelle. Je ne sais pas qui est ce R Y. signataire de l’illustration, mais voilà quelqu’un qui n’a pas volé ses sous. L’illustrateur arrive à figurer le véhicule en quasi gros plan tout en le mettant en situation de nous raconter cette histoire simple : Par un beau matin d’été, après avoir fait les courses, Madame, sa fille et le chien rejoignent la maison familiale ou les attendent monsieur et fiston, occupés à tondre la pelouse. La soucoupe s’incline pour son approche finale ; en bas, Bob et Junior on dû l’entendre puisqu’ils regardent en l’air. On s’y croirait.

L’image date de 1959 et bien sûr, on ne peut s’empêcher de relever ce qui l’inscrit à nos yeux dans son époque. Essentiellement les coiffures, vêtements et occupations des personnages féminins. Je ne vois là aucune maladresse. Il s’agit à l’évidence de renforcer la séduction du tableau aux yeux de ses contemporains, de faire en sorte qu’ils puissent facilement s’imaginer, tels qu’ils étaient ou presque, avec leurs robes plissées serrées à la taille, et leurs cheveux bigoudis, mais dans ce véhicule d’un autre temps. A contrario, si R Y. avait dessiné la conductrice en jean slim et la gamine lookée manga, il n’aurait sans doute pas suscité la même adhésion.

Mais ce qui reste troublant, dans cette image, et c’est là que je voulais en venir, c’est ce qu’elle montre d’encore désirable, et je ne parle pas seulement de vous chère petite Madame, même si vous êtes restée très bien.

Ça commence par la baraque elle-même. Quitte à enfoncer la porte généreusement ouverte de ta maison individuelle, il faut rappeler que l’accession à la propriété, si possible constituée d’une maison avec jardin, reste un désir puissant. Celle-là n’est pas mal : des lignes simples, une pergola, une probable cheminée feu de bois et sur le toit, ce qu’on identifierait maintenant comme de possibles panneaux photovoltaïques. Elle est sise dans un environnement rural que ne défigure aucune routes, devenues inutiles depuis que les voitures volent. C’est donc un environnement débarrassé du moteur à explosion et du recours aux énergies fossiles. Certes, l’image est destinée à promouvoir une compagnie d’électricité, et on aimerait alors être sûr qu’elle provient de ressources renouvelables et non polluantes, mais là dessus, l’image laisse penser plus qu’elle ne dit.

Reste le véhicule. Celui-là ne nous impose aucune démonstration assommante de sa technologie. Ni hélice ni turbine ni pot d’échappement, à peine une calandre : tout est sous le capot. On ne saura pas comment, mais ça vole et c’est l’essentiel. Parce qu’en effet, je crois très sincèrement que le rêve d’Icare, voler, reste lui aussi un moteur puissant de notre imaginaire. Perso, c’est d’ailleurs ma principale source de déception vis à vis de l’an 2000 et suivants. On s’épuiserait à recenser les fictions dans lesquels les déplacements individuels aériens sont d’une telle banalité qu’ils ne figurent même pas au premier plan de l’intrigue mais plutôt dans le décor. Ce n’est même souvent qu’un accessoire dans la panoplie des super-héros. Bref, dans les livres et les films, tout le monde vole, sauf moi.

Oui, bon, c’est vrai, on m’a offert pour mes quarante ans un baptême de l’air en parapente, au Puy de Dôme. Si vous avez l’occasion, faites le. Vous aurez alors peut-être, comme moi, non pas l’impression dedécouvrir certaines sensations, mais de les retrouver. Je ne sais pas s’il s’agit là d’un retour de mémoire atavique ou plus prosaïquement de l’effet de dizaines d’années de lecture de science-fiction, mais le fait est là : j’étais là-haut tout à fait chez moi. Et comme je ne doit pas être le seul à tourner certaines aspirations vers le ciel, je ne dois pas être le seul non plus à espérer la voiture volante.

Dernier détail charmant livré par l’image sur ce véhicule : la porte. Je me suis demandé un moment, en voyant la soucoupe en vol, comment on pouvait y entrer et en sortir. Il semble que l’illustrateur se le soit demandé aussi puisqu’il fait figurer, en réponse, une autre soucoupe garée à terre, portes ouvertes. La partie inférieure s’abaisse pour faire marchepied, la partie supérieure pivote en aile de papillon et la partie avant de l’hémisphère transparent coulisse dans l’autre. Tout ça est électrique, bien sûr.

3 pensées sur “Le futur n’est plus ce qu’il était

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    2 août 2014 à 17 05 06 08068
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    Je me rappelle d’en avoir vue moi-même de ces illustrations dans mon enfance et mon adolescence dans les années 50 et 60. Je me rappelle aussi d’une séries d’articles de futurologie parus dans La Presse durant l’été en 1967. Ils se sont tous royalement trompés. Le thème de la science toute puissante et de la technologie qui règlerait tous les problèmes de l’humanité était très à la mode dans ces temps-là. Aujourd’hui on ne parle plus que de la fin de l’humanité, de crises économiques à venir et d’effroyables catastrophes qui pourraient se produire à tout moment, quel changement de perspective. En réalité que sera réellement le futur, ça personne ne peut le prédire et c’est bien ainsi.

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      31 juillet 2015 à 3 03 43 07437
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      On ne peut pas le prédire…. mais on sait de quelle couleur il sera ;
      d un noir profond !

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    20 novembre 2015 à 19 07 21 112111
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    Le passé ne fût jamais ce que l’on en avait imaginé avant qu’il ne devienne passé.

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